mardi, décembre 03, 2019

Démystifier le réincarnationnisme




par le Dr Hamza Benaïssa

La réincarnation est la possibilité théorique qu’aurait toute personne de se réincorporer dans le monde qu’elle vient de quitter par le processus de la mort (1). Il s’agit là de l’un des mythes modernes qui, à l’instar des mythes du progrès et de l’évolution, meublent le sens existentiel du commun des hommes qui ne gardent aucune attache, sinon nominale, avec les religions régulières. L’idée elle-même, qui n’a donc, aucun lien avec le fond des révélations célestes, est née dans l’univers mental des socialistes européens de la première moitié du XIXe siècle. Il en résulte que sa filiation à un courant de pensée pratiquant, par vocation, le militantisme anti-religieux, la rend très suspecte. Dans la mentalité de ses promoteurs, la théorie de la réincarnation est destinée à résoudre la question de « l’inégalité sociale » qui les préoccupe tant. Dès lors, la réincarnation est conçue comme la modalité opératoire itérative, à la disposition de toute personne, afin que celle-ci puisse combler son retard dans l’évolution supposée et atteindre, à la limite, la parité visée par l’idéal socialiste. Sans la réincarnation, disent ses défenseurs, comme Blanqui, Léon Daudet, etc. « le monde serait régi par l’injustice et l’iniquité ». Ce mythe moderne né des rêveries socialistes du XIXe siècle, va être d’abord récupéré par le spiritisme français avec Allan Kardec, avant de passer dans le théosophisme de Mme Blavatsky, l’occultisme de Papus et dans la philosophie néo-spiritualiste.

Plus récemment, le réincarnationnisme a trouvé un écho dans le milieu des physiciens (2). Ce sont tous ces courants, à vocation satanique, consciente ou inconsciente, qui vont embellir la théorie avec des scénarios plus ou moins fantastiques, et contribuer ainsi à sa démocratisation. Dans tous les cas, la marque moderne du mythe réincarnationniste, réside dans le fait qu’il n’est conçu, en quelque sorte, que dans les limites physiques du système solaire ou des galaxies environnantes. De nos jours, outre les organisations suspectes constellées par le monde moderne, que nous venons de mentionner et auxquelles il faut ajouter la secte de la soi-disant « méditation transcendantale », l’idée de la réincarnation est, malheureusement, en train de s’infiltrer dans les organisations initiatiques régulières, mais visiblement, en cours de dégénérescence. Ici, nous n’avons pas en vue les traces résiduelles et séquellaires qu’une personne peut conserver des milieux suspects qu’elle a fréquentés avant de rejoindre une organisation régulière. Car la décontamination s’opère, alors, d’elle-même par le changement salvateur, de milieu. Nous avons en vue, plutôt, la situation où la fausse idée de la réincarnation, reçoit l’aval au sommet d’une organisation initiatique régulière (3). Ce qui est beaucoup plus grave sous le rapport des conséquences possibles sur l’organisation elle-même et sur ses membres.

Ceci, dit, examinons d’abord, la cohérence de la théorie pour voir si la réincarnation conçue pour dépasser « l’inégalité sociale », est une vraie ou une fausse idée. Si le nombre de réincarnations supposées varie d’un individu à un autre, c’est que l’inégalité se trouve inscrite dès le départ et échappe, de ce fait, à la volonté des personnes concernées. Dès lors, on ne voit pas comment la réincarnation itérative va résoudre cet écart, sans oublier qu’au lieu de déboucher sur une promotion, elle peut aboutir, aussi, à une déchéance. Si, au contraire, le point de départ est commun à tous les hommes, la théorie n’explique pas, comment l’inégalité surgit entre les individus, au fur et à mesure des réincarnations. Autant reconnaître que le problème de « l’inégalité sociale » demeure entier, et que la réincarnation supposée, ne le résout point. Or, chaque fois qu’une perspective philosophique débouche sur une impasse, c’est que le problème qu’elle s’est proposée de résoudre, est, d’emblée, mal posé. En effet, comme dans le cas de la soi-disant « communication avec l’esprit des morts » (4), au lieu de s’interroger sur la véracité ou la fausseté de la réincarnation, ceux qui la revendiquent s’entêtent à s’interroger, si elle est consolante ou non. Donc, au lieu d’envisager la question en termes intellectuels, elle est envisagée, ici, en termes sentimentaux. Par conséquent, ce n’est qu’en se débarrassant du sentimentalisme que l’on peut, logiquement, espérer résoudre les contradictions portées par la théorie et surmonter le problème posé, implicitement, du sens de l’existence.

En effet, la possibilité de repasser une deuxième fois par un même point, n’est concevable que dans les systèmes clos et conventionnels des philosophes et des physiciens modernes.


Quoi qu’il en soit, il faut savoir que l’existence, dans toute son universalité, exprime l’intégralité des possibilités de manifestation de l’ordre divin (Amrullah) et dont notre monde n’est qu’une simple participation. En outre, comme l’ordre divin a pour corollaire l’Infini, c’est-à-dire la possibilité totale, au sens absolu d’absence de limitation, il exclut toute répétition, et de là, toute possibilité, pour un être donné, de passer deux fois par le même état d’existence (5). En effet, la possibilité de repasser une deuxième fois par un même point, n’est concevable que dans les systèmes clos et conventionnels des philosophes et des physiciens modernes. À partir de l’impossibilité de repasser une deuxième fois par le même état, l’inégalité entre les êtres ressortit moins à une « injustice » qu’à leur différence, c’est-à-dire au fait que chacun d’eux exprime, dans l’existence universelle, un ensemble de possibilités qui lui sont propres et qui n’appartiennent à aucun autre être. C’est la singularité (Wadjh-Khass) qu’a l’ordre divin de différencier de façon unique, chacune des possibilités qu’il contient. À titre de conséquence, la véritable justice, c’est-à-dire l’équilibre et l’harmonie, est fondée sur la place adéquate et unique, revenant à chaque être dans l’existence universelle. C’est pourquoi poser le problème de l’inégalité, en termes sentimentaux, équivaut à poser la question absurde du pourquoi un être est en conformité à sa nature même. Le corollaire est que c’est l’égalitarisme visé par les socialistes qui est une injustice, car il revient à prétendre rendre un être autre que lui-même par le simple fait de lui ajouter ou lui ôter des biens matériels.

Venons-en, maintenant, à l’argument évolutionniste avancé dans les milieux « néo-spiritualistes » (6) pour faire valoir la thèse de la réincarnation. Il est affirmé, dans cet ordre d’idée, qu’avant de se hisser à un niveau supérieur, tout être doit passer par toutes les formes corporelles, végétatives et animales qui l’ont précédé dans l’enchaînement évolutif supposé. Cette assertion, en ce qui concerne l’homme, repose, apparemment sur la constatation qu’à l’état embryonnaire, le développement de l’être humain semble reproduire tous les échelons inférieurs qui l’ont précédé, dans la durée du règne animal. Cette constatation peut être, d’ailleurs, étendue au stade cellulaire, voire à la composition minérale de l’embryon. D’abord, comme la possibilité divine est en soi infinie, elle exclut toute récurrence par un même état, et, à fortiori, elle exclut la possibilité de reparcourir les règnes. Car les possibilités réalisées par les espèces d’un règne et par tous les règnes, sont réalisées une fois pour toutes. Ensuite, ici, la logique du processus évolutionniste supposé, le rend analytiquement inépuisable, pour l’être qui en est concerné. Ce qui rend, du même coup, illusoire la possibilité de parvenir un jour, à la parité visée. Mais pour se convaincre de l’absurdité de la réincarnation, il suffit de montrer l’absurdité de la théorie évolutionniste, elle-même, qu’on invoque en sa faveur, et qui postule le passage linéaire et régulier d’un règne à un autre et d’une espèce à une autre. En effet, l’évolutionnisme, ou le transformisme philosophique, qui représente une étape avancée de la dégradation intellectuelle impulsée par le dualisme cartésien, enferme l’Être et ses états dans la durée qui n’en est que l’une des modalités de sa manifestation et de sa compréhension secondaire. C’est pourquoi, la théorie évolutionniste offre une logique qui organise les éléments, exclusivement en termes de succession temporelle. Cette logique est confortée par l’étude des strates géologiques et paléontologiques, où se déploie l’enchaînement des règnes minéral, végétal, animal et leurs subdivisions. D’où les constructions interprétatives habituelles des spécialistes dont les plus spectaculaires font dériver la réalité humaine des réalités simiennes comme l’australopithèque, parce que simplement, dans la perspective temporelle, le singe a précédé l’homme. Toutefois, il y a également, sous le rapport de la stricte recherche, des données contredisant la théorie évolutionniste qui, rappelons-le, est, avant tout, une construction philosophique, arrangeant et forçant les données scientifiques proprement dites (7). De fait, le temps supposé linéaire par la théorie, s’avère, en réalité, progressivement accéléré, comme le suggèrent les strates géologiques, de moins en moins épaisses à mesure qu’on passe de la profondeur à la superficie de la croûte terrestre. En outre, l’évolution, au sens de développement des règnes et des espèces, n’est pas continue, mais discontinue (8), comme l’illustre le passage brutal et cataclysmique d’un règne à un autre, et dont les modernes tentent de combler l’hiatus en faisant appel au perpétuel maillon manquant. De plus, il y a la dérive génique qui maintient les espèces stables, à travers l’écoulement du temps, et faisant, par exemple, que les bactéries qui mutent depuis des « milliards d’années » demeurent toujours des bactéries, en dépit de durées astronomiques et de la poussée du nombre, considérées par la théorie, comme étant des facteurs par excellence de l’évolution supposée. À toutes ces données, il faut ajouter la probabilité statistique quasi-nulle de la mutation supposée de la structure anatomique et fonctionnelle rudimentaire du singe à celle très complexe de l’homme, en un laps de temps record et à partir de populations simiennes limitées (9). Est-ce que ce sont toutes ces objections de fait qui ont amené, récemment, les paléoanthropologues à modifier leur schéma interprétatif habituel où la succession linéaire supposée s’étend du lémurien à l’homme en passant par le singe ? En tout cas, le nouveau schéma interprétatif proposé, met en exergue l’hypothèse d’une réalité originelle à découvrir d’où auraient divergé les espèces. Ce qui est en soi, pertinent, sans que nous puissions affirmer, pour autant, que les évolutionnistes s’apprêtent à faire amende honorable, car leur destin semble les confiner à la prise de conscience confuse, sans renoncer à leurs préjugés philosophiques (10).


En effet, c’est à partir du centre, symbole traditionnel du principe ontologique intemporel que le monde se manifeste et s’organise par irradiation tous azimuts, instantanée.

Quoi qu’il en soit, en reprenant l’hypothèse pertinente d’une réalité originelle d’où dériveraient toutes les espèces terrestres, nous pouvons l’extrapoler à l’ensemble de notre monde, dans toute l’extension que nous pouvons lui donner au triple plan physique, psychologique et spirituel. Dès lors, il est facile de comprendre que cette réalité intégrale retenue, contient potentiellement tous les développements que la perspective temporelle ou la durée, nous fait découvrir en termes d’étapes dans la genèse de notre univers ou en termes de succession des règnes et des espèces sur la terre. Du même coup, la notion de causalité efficiente et empirique qui fait succéder l’effet à la cause, apparaît dans toute sa relativité, au bénéfice d’une causalité intemporelle régie par la simultanéité de la cause et de l’effet. Il en résulte que si la durée qui organise successivement les événements est pertinente, car elle répond à la modalité de perception du réel du sujet inscrit dans l’écoulement du temps, elle s’efface et passe au second plan, devant la conception métaphysique qui organise l’Être et ses états en termes de simultanéité ou de permanente actualité (11). D’ailleurs, ici, le fait de parler des états multiples de l’Être, suffit à rendre caduque la continuité évolutionniste supposée, et confère tout leur poids aux données la contredisant et auxquelles nous avons fait allusion, plus haut. Et si nous devons symboliser la perspective métaphysique de la simultanéité, c’est la notion de centre géométrique de référence qui le traduit le mieux. En effet, c’est à partir du centre, symbole traditionnel du principe ontologique intemporel que le monde se manifeste et s’organise par irradiation tous azimuts, instantanée. Ce centre de référence symbolique renvoie, dans la tradition islamique, à la notion coranique de Ratqan (12) ou unité synthétique des « cieux et de la terre » avant leur différenciation. Quant à l’irradiation tous azimuts, pour signifier l’instantanéité et la simultanéité des états de l’Être (Amrullah), elle est rendue par deux autres notions coraniques : Lamhun-bil-baçar ou Lamhul-Baçar (13) (clin d’œil) et l’injonction divine du Koun (14) (FIAT LUX). Dans l’expression de Lamhul-Baçar ou « clin d’œil » ressort très bien la simultanéité des états de l’Être, à travers la fulgurance du regard saisissant instantanément le champ spatial et son contenu. De son côté, l’injonction divine existenciatrice du Koun (SOIS !), est souvent mise en rapport avec « la lumière seigneuriale » (15) (Nour-Rabbânî). Ici, l’instantanéité du processus de la création, est symbolisée par la propriété qu’a la lumière de diffuser simultanément dans toutes les directions de l’espace et de le réaliser de la sorte, en révélant et en distinguant les objets qu’il contient. Ici, par conséquent, il n’y a de place ni au transformisme philosophique, ni au réincarnationisme. De même, la durée à laquelle correspond, géométriquement le cercle, pour réelle qu’elle soit, ne répond qu’au point de vue cyclique et forcément secondaire. Si nous appliquons maintenant à l’être humain, qui nous intéresse ici, la notion métaphysique de l’instantanéité, elle y est reflétée par la donnée fugitive du présent (16). Sous ce dernier rapport, nous dirons que l’homme ayant une dimension corporelle soumise à la durée, est en même temps ou simultanément, autre chose par ses dimensions psychologique et spirituelle. En outre, de par son statut axial de « vicaire de Dieu sur terre », il est non seulement la synthèse des règnes, minéral, végétal et animal, mais également la synthèse de l’intégralité de son monde et de tous les mondes créés par Dieu, car il a été forgé par « les deux mains » divines (17). Et d’une certaine façon, car il y a d’autres points de vue sous lesquels on peut l’envisager, la valeur sémiologique de cette récapitulation des règnes qu’objective le développement embryonnaire humain, n’est que le reflet corporel, dans la durée (18), de cette instantanéité causale dont l’homme est porteur dans le principe. La récapitulation ne signifie nullement, par conséquent, un quelconque enchaînement de réincarnations, pas plus qu’elle ne signifie que l’homme descendrait du singe (19). Les absurdités sur lesquelles repose le réincarnationnisme étant relevées, il nous faut reprendre les données traditionnelles dont l’incompréhension et la falsification intentionnelle ont contribué à lui donner un semblant de légitimité. Il y a d’abord les données évangéliques sur la transfiguration dont Papus donne une interprétation falsifiée pour prétendre que dans l’Évangile selon St Mathieu, St Jean le Baptiste serait bien la réincarnation du prophète Élie (20). Or, il y a d’autres données dans les Évangiles de St Jean et St Luc où le Prophète St Jean le Baptiste répond explicitement à l’interrogation sur son identité, qu’il n’est pas Élie (21). Ce qui montre que les Évangiles ne véhiculent pas l’assertion réincarnationniste. Il faut ajouter à tout cela, une autre donnée scripturaire biblique, selon laquelle Élie avait été enlevé Vivant au ciel (22). Dès lors, comment quelqu’un qui n’est pas mort peut-il être réincarné ? Les autres données traditionnelles dont le sens est incompris ou falsifié, correspondent à la Métempsychose et la Transmigration des Orphiques et des Pythagoriciens. Il s’agit de deux notions rapportées, sous des expressions différentes, par toutes les Traditions régulières. Elles se rapportent respectivement à l’héritage psychologique et spirituel que lègue le mort à sa postérité et au destin posthume du mort proprement dit. Dans la métempsychose, l’idée de transmission obéit strictement aux lois de l’hérédité et de l’affinité (23) . Nous voulons dire que les lois qui jouent dans l’hérédité des caractères physiques, jouent également dans la transmission des caractères psychologiques. Cette transmission psychologique s’opère à la fois, du vivant des parents, à travers les actes de toutes sortes qu’ils apprennent à leur progéniture, leur vie durant, et après leur mort, c’est-à-dire après la dissociation du composé définissant l’état humain. Or, parmi les éléments que le défunt restitue à l’ambiance cosmique à laquelle il les a empruntés et qu’il marque, en retour, de son empreinte, figurent, outre les forces subtiles liées à sa corporalité (24), sa mémoire individuelle et collective ou puissance ancestrale. C’est celle-ci qui va se greffer dans la descendance selon les lois de l’hérédité et de l’affinité. Cette perpétuation de l’ancestralité dans la succession des générations, illustre un des deux aspects de la Longévité dont parle la Tradition Taoïste. Son second aspect correspond à l’héritage spirituel qui se transmet d’âge en âge selon les lois de l’affinité, et dont l’enchaînement prophétique, en vertu de qualités particulières, n’appartient qu’à l’Élite, et qui pérennise, de la sorte, les valeurs spirituelles. Cet héritage spirituel est illustré par les sept Chirajîvis (25) de la Tradition hindoue, la succession des Tulkous dans le lamaïsme et l’enchaînement prophétique qui, dans les Traditions abrahamiques et l’Islam en particulier, pérennise la transmission spirituelle de Seyidna Adam à Seyidna Mohammad en passant par Seyidna Nouh, Seyidna Ibrahim, Seyidna Moussa (27) et Seyidna Aïssa, sans oublier le rôle de leurs héritiers. Ici, les sujets successifs de la prophétie législatrice (Noubouet-Techri’) et de la prophétie générale (Nouboua ‘Amma) ne sont point la réincarnation des précédents par les suivants, mais les maillons d’un processus intemporel, car de nature spirituelle, dont les dimensions psychologique et corporelle n’interviennent qu’à titre circonstanciel de supports nécessaires et suffisants à la manifestation et l’entretien de la transcendance dans notre monde (28). Ceci dit, insistons que toutes les modifications psychologiques et spirituelles impliquées dans l’héritage, ne concernent point l’être réel de celui qui en aura été le support circonstanciel auparavant. Ce qui exclut toute idée de réincarnation.

Quant aux phénomènes alléguant une soi-disant réincarnation de tel ou tel personnage historique dans les séances spirites, théosophistes ou occultistes, il s’agit en général, soit de l’extériorisation d’un simple fait d’imagination ou d’un souvenir de lecture, contenu dans la mémoire latente d’un des participants à l’expérience ; soit il s’agit du produit de la suggestion. Si le cas ne répond à aucune de ces éventualités, il s’agit alors d’un conglomérat psychique résiduel stable et errant, auquel l’assistance, centrée sur le médium, a prêté, temporairement son moi psychologique, avec tous les risques de détraquement mental d’ailleurs. (29)

Passons maintenant à la transmigration qui concerne le destin posthume de l’être réel de celui qui vient de mourir. L’allusion à ce destin posthume figure dans la mémoire collective populaire là où la Tradition a dégénéré ou s’est éteinte (30). Par contre, il est évoqué de façon explicite dans toutes les Traditions régulières et vivantes comme le taoïsme, l’hindouisme, le bouddhisme et les Traditions abrahamiques. Ce destin concerne la partie transcendante et indestructible de l’être humain, et qui, une fois la mort consommée, migre vers le monde intermédiaire (El-Barzakh), nantie de la somme algébrique de toutes les actions assumées en toute responsabilité au cours de son séjour terrestre. La Tradition islamique fixe trois étapes au voyage d’outre tombe (31). Il y a d’abord le petit redressement (El qimâmatou Soughra) appelé ainsi, car l’être humain concerné est isolé de tous les appuis corporels, familiaux et sociaux dont il bénéficiait sa vie terrestre durant. Vient ensuite une seconde phase (El qimâmatoul Woustâ) où le défunt seul, est confronté à la personnification gratifiante ou douloureuse de tous les actes qu’il a assumés en connaissance de cause, avant de mourir. On devine là, les notions de satisfaction ou de tourment du tombeau dont parle le Prophète Mohammad. Ce stade est une préfiguration du statut final du défunt le jour du jugement dernier (El qimâmatoul Koubrâ). À partir de ces données, deux possibilités s’offrent au commun des mortels : soit l’état de perfection humaine, soit l’état de damnation. Quand l’état de perfection est réalisé à terme ou après rachat (Echafa’a), son sujet, en fonction du degré d’intégration spirituelle atteint, est libéré de toutes les entraves terrestres et entre en possession de la plénitude des possibilités humaines. C’est l’état paradisiaque proprement dit (Djannatoul Af’âl) (32). À un degré supérieur d’intégration spirituelle, le sujet amorce son ascension dans les états supérieurs (Djannatoul Ma’ârif) (33). Dans ces deux possibilités, il est question de perpétuités temporelles indéfinies ou à terme, pendant lesquelles les sujets sont maintenus dans l’état primordial ou dans des états supérieurs, au-delà de l’écoulement des cycles (34). Ce qui équivaut à leur exclusion de toute transmigration cyclique, en attendant la réalisation de l’identité suprême pour nombre d’entre eux. Quand il s’agit d’un sujet qui appartient à l’élite intellectuelle en raison de son statut d’Envoyé, de PROPHÈTE et de SAINT, il est exclu de toute perpétuité temporelle et à fortiori de toute transmigration. Cet état sort du sujet de cette étude. En revanche quand il s’agit de sujets humains qui ne sont susceptibles d’aucun rachat à terme, en raison de leur rupture totale avec la LOI et de l’enracinement de tendances animales dans leur être, ils perdent leur dignité d’être humain, pour revêtir un statut inférieur, que nous pouvons représenter, analogiquement, comme étant semblable à des animaux de notre monde comme les singes et les porcs (35). Ici la transmigration est de règle. Les sujets qu’elle concerne, passeront ainsi d’un état à un autre en fonction de perpétuités variables, c’est-à-dire indéfinie ou à terme (36). Voilà de façon très succincte, les possibilités posthumes de l’être humain. Toutefois, la transmigration peut être aussi envisagée rétrospectivement. Car de même qu’on parle d’état posthume, à la mort ordinaire, on peut parler aussi d’état pré-humain, pour évoquer, analogiquement, l’état qui a précédé la naissance à l’état humain. Ici l’allusion à la transmigration correspond aux cycles qui ont précédé celui de la présente humanité, comme les Manvantaras dont parle la Tradition hindoue (37) et les 6 jours dont parlent la Bible et le Coran (38). Ici les notions de Manvantara et de Jours illustrent en termes symboliques et cyclologiques, les manifestations successives, différentes et jamais identiques, de l’ordre divin (Amrullah) c’est-à-dire des états de l’Être. C’est pourquoi dans les cyclologies traditionnelles, il n’est nulle part question de réincarnation. Car dans toutes les situations envisagées, il s’agit toujours d’un passage à la limite d’un monde à un autre, et nullement de la récurrence absurde dans un même monde.

Notes :

1 – V. René Guénon – L’erreur spirite, 2e partie, chap. VI – La réincarnation, p. 197. Éd. Traditionnelles Paris 1977. Toutes les données doctrinales que nous reprenons dans cet article, sont tirées de ce chapitre.

2 – Frank Hatem – Comprendre la physique quantique. Académie de la Rozeille – Presles-en-Brie – France, où l’auteur se propose de surmonter la limite de la physique quantique en faisant appel à « l’hyperscience » et où il est question allusivement de la réincarnation comme soi-disant « certitude scientifique ».

3 – Khaled Bentounes avec la collaboration de Bruno et Romana Solt – Le soufisme au cœur de l’Islam – préface Père Christian Delorme. Pocket – Paris 1999.

À la page 208, l’allusion à la réincarnation est associée à une paraphrasie de l’aphorisme de Lavoisier : « Rien se perd, rien ne se gagne, tout se transforme ». Quelques phrases plus loin, le contraire de la réincarnation est suggéré par cette phrase : « L’esprit habite le corps et le jour où celui-ci ne remplit plus sa fonction, il le quitte et retourne à son origine». Mais l’ambiguïté ne s’arrête pas là puisqu’à la page 51 et 52, il est dit que le soufisme aurait une origine soi-disant « indo-européenne » et qu’à la page 4 de la couverture il est écrit que le soufisme serait une sorte de syncrétisme d’influences « chrétiennes hindoues et zoroastriennes ». Ce qui n’est pas du tout sérieux pour un ouvrage qui est censé informer sur le soufisme.

4 – Il s’agit là de la prétention des spirites, des théosophistes et des occultistes.

5 – Rappelons ici l’adage soufi disant « qu’il n’y a pas de répétition dans l’existence » (Lâ tikrâra fil-woudjoûd). Rappelons aussi l’aphorisme légué par Héraclite, et qui appartient à la tradition hellène : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve existentiel ».

6 – Le terme « néo-spiritualisme » a été utilisé par R. Guénon pour désigner l’œuvre de sujets de la philosophie, comme W. James ou Bergson, à prétention spirituelle, alors qu’elle exprime en réalité, du satanisme inconscient. William James par exemple, situe dans les bas fonds du subconscient la voie royale vers la Religion. Bergson assimile abusivement l’infrarationalisme et la fuite en avant dans un devenir débridé aux soi-disant « deux sources de la morale et de la Religion ». ….

7 – Il s’agit là d’une caractéristique fondamentale des courants principaux de la pensée modeene. Le mythe d’une vérité scientifique indépassable étant admis, il suffit à tout courant de pensée de se réclamer de la vérité scientifique pour faire passer frauduleusement des postulats philosophiques discutables pour des vérités établies. C’est le cas de K. Marx pour son « socialisme scientifique » ; c’est aussi le cas de S. Freud pour de théorie psychanalytique.

8 – V. P.P. Grasse – Essai sur l’histoire naturelle de l’homme – p. 136. L’auteur fait allusion à la dérive génique qui stabilise les espèces dans le temps. Éd. Albin Michel 1971.

9 – V. P.P. GRASSE – Essai op. cit. p. 122, 137,138, 139 et 140, où l’auteur réfute l’affiliation directe de l’homme aux pongidés, où il montre la relativité du nombre et du temps considérés par la théorie évolutionniste comme les vecteurs types de l’évolution, et où il fait allusion à la probabilité statistique quasi-nulle du passage supposé de l’australopithèque à l’homme.

10 – Catherine Vincent – Le mythe du chaînon manquant a fait son temps. – Mais où est donc passé le propre de l’homme ? In Le Monde du 10/11/2001, p. 25.

11 – Cf. René Guénon – Les états multiples de l’Être – Dans ce livre l’auteur expose les données fondamentales de la conception métaphysique véhiculée par tous les Messages célestes, au sujet du réel.

12 – CORAN XXI : 30.
13 – CORAN LIV : 50 ; CORAN XVI : 77.
14 – CORAN II : 47 ; CORAN XXXVI : 82.
15 – CORAN XXXIX : 69.

16 – Le présent au sens psychologique et physique humain, n’est que le reflet de l’Éternité, au sens de Présent absolu contenant le triple temps : le passé, le présent et l’avenir.

17 -CORAN XXXVIII : 75.

18 – La durée en tant que détermination qualitative du temps, n’est pas saisissable directement dans notre monde, mais indirectement par les modifications qu’elle imprime dans l’espace physique et corporel.

19 – II s’agit là d’une proposition pertinente car la dérivée que constitue le singe; ne peut contenir l’intégrale relative qu’est l’homme.

20 – St Mathieu XVII : 9 – 15.
21 – St Jean 1:21 ; St LUC 1 :17.
22 – Bible II- Rois II : 11.

23 – La loi de l’affinité voudrait que dans la descendance d’une famille, c’est tel individu-et non tel autre qui sera le' » support de tel ou tel caractère hérité. La loi de l’affinité peut même jouer entre deux familles différentes, voire entre deux races différentes. Ici, le caractère psychologique concerné par la transmission, est inclus dans toutes les modifications de l’être d’un individu qui n’appartient ni à la famille, ni à la race de celui qui l’aura légué à sa mort.

24 – Nous voulons parler des forces subtiles liées à l’AIR, le FEU, la TERRE et l’EAU dont est composé le corps humain.

25 – Cf. René Guénon – L’homme et son devenir selon le Védanta – Éd. Trad. Paris. L’affinité, ici, explique la différence des formes traditionnelles, destinée à répondre aux différentes typologies anthropologiques.

26 – Cf. René Guénon – Comptes rendus – p. 208. In Études sur l’Hindouisme. Éd. Trad. Paris 1976. – V. S.S. Le quatorzième Dalaï Lama. Au loin la liberté – p. 302, 303 – Fayard – Livre de poche. 1990. Dans le dernier livre cité, le Dalaï Lama actuel semble entériner l’idée de « réincarnation », où ce terme est censé rendre la signification du terme tibétain Tulkou ou support humain de l’héritage spirituel correspondant. Si cette assimilation abusive résulte d’une faute de traduction, il est étonnant que le Dalaï Lama n’ait pas réagi, d’autant plus que dans un autre livre (Terre des Dieux, malheur des hommes – Éd. J.C. Lattès – 1995. p. 125), il dit bien qu’il n’y a pas de répétition dans l’existence. Si au contraire, cette assimilation abusive est assumée par lui, cela veut dire que sa conscience spirituelle est en deçà du niveau de sa mission cosmique. Ce n’est alors qu’un Dalaï Lama nominal, un support passif de l’influence spirituelle.

27 – CORAN II : 33.

28 – C’est pourquoi, le statut des ENVOYÉS, PROPHÈTES et SAINTS diffère de celui du commun des mortels ici-bas et dans l’au-delà. C’est en rapport avec ce statut privilégié que leur fonction d’intercesseur est légitimée.

29 – V. notre étude – À propos des influences subtiles.

30 – Nous pensons là aux traditions, berbère, celtique, gréco-latine etc.

31 – Tafsir Ibn ‘Arabi – M.I.-II Dar-Sâdir Beyrout.

32 – On l’appelle aussi le paradis des délices (Djanatoul Ladhdhât). C’est la plénitude de l’état humain restauré par les actes de son sujet.

33 – On l’appelle aussi le paradis des qualités (Djanatoul Sifât). Il correspond aux états supérieurs ou angéliques débordant vers le haut, l’état proprement humain.

34 – Nous voulons parler ici de tous les types de perpétuité évoqués dans le Coran.

35 – CORAN II : 65 ; CORAN V : 60. Le destin simien et porcin doit être entendu au sens analogique, c’est-à-dire que l’être concerné par le retour à la manifestation cyclique va revêtir une forme correspondant dans notre monde au singe où au porc. C’est dans ce sens qu’abonde Ibn ‘Arabi dans son Tafsir M. I. P. 42 après avoir évoqué les versets coraniques et les hadiths prophétiques sur la transmigration. Dans le Coran, différentes perpétuités (El-Khouloud) sont évoquées .

37 – Cf. René Guénon – Formes traditionnelles et cycliques – Quelques remarques sur la doctrine de cycles cosmiques, p. 13. Éd. Gallimard. 1978.

38 – Bible – La Genèse – I.
CORAN VII : 54 ; X : 3 ; XI : 7 etc.

Source :
https://www.lelibrepenseur.org/demystifier-le-reincarnationnisme-par-le-dr-hamza-benaissa/



L'interview du Docteur Hamza Benaïssa à propos de son ouvrage Tradition et identité :

(Durée 55:29)

3 Livres de l’auteur :


Hamza Benaïssa

Hamza Benaïssa est né en 1947 à Aït Daoud (Yatafen) dans la Wilaya de Tizi-ouzou. Il est docteur en Médecine et neurochirurgien de formation. Très tôt, il est attiré par le souci et la quête de la vérité des idées qu’il remarque chez son cousin et aîné Benaïssa Rachid. C’est ce dernier qui le pousse dès 1966 et pendant quatre à cinq ans à fréquenter le séminaire hebdomadaire initié par Malek Bennabi pour étudier le problème du recyclage historique de la société musulmane. Là, il apprendra l’importance de la rigueur dans la formulation des questions pour pouvoir y répondre correctement. Il sera amené ainsi à s’intéresser à la philosophie de l’histoire, à la sociologie, à la psychologie et au structuralisme. Mais dans les années 70, il prendra, peu à peu, conscience de la limite intrinsèque de ces sciences humaines et sociales dont les sujets autorisés pratiquent systématiquement l’exclusion méthodique de l’Esprit suite à leur sujétion idéologique au dualisme cartésien. De plus, ses réserves seront encore renforcées par l’échec de la société de consommation à équilibrer l’homme par « le progrès scientifique et technique ». En effet, la vision cartésienne du monde qui est le fondement du monde moderne, ne confère en dernière analyse d’autre finalité existentielle à l’homme que celle, zoologique, de la lutte pour la survie. À partir de 1974, il décide de lire l’œuvre de René Guénon. Cela lui ouvre la porte de la perspective traditionnelle, c’est-à-dire de la vision du monde n’excluant aucune donnée, mais qui pose le primat des valeurs spirituelles et transcendantes pour accéder à l’intelligence adéquate de l’homme, de sa situation dans l’univers et du sens ultime de son existence.


Dans cette étude, l'auteur examine, dans la perspective traditionnelle, la chute d'intellectualité et les fondements philosophiques qui ont entériné, depuis six siècles en Occident, l'exclusion des valeurs spirituelles et l'intronisation de la raison discursive comme seule mesure du réel et de sa signification. Les dérives rationalistes, matérialistes et infra rationalistes qui ont résulté, sont analysées pour comprendre leur impact social et historique à travers l'avènement de l'État marchand ou de l'État ancestral. Avec le premier, le travail cesse d'être un moyen d'émancipation pour devenir un instrument de la condamnation de l'homme. Avec le second, la hiérarchie des valeurs spirituelles va se dégrader en racisme biologique et naturaliste. L'accent est également mis sur la jonction entre déviation intellectuelle spécifiquement occidentale et le judaïsme dévié, pour que le modèle occidental moderne avec ses variantes libérales socialistes et ancestrale diffuse à l'échelle du genre humain.



Dans cette étude, l'auteur examine dans une première partie le champ d'étude et la limite de la vérité scientifique que la pensée moderne utilise comme argument d'autorité pour nier toute transcendance et pour faire passer frauduleusement des propositions philosophiques discutables, pour des vérités établies. Dans une deuxième partie, l'auteur évalue dans la perspective traditionnelle le devenir intellectuel social et historique en cours au sein de la civilisation occidentale moderne depuis six siècles environ. Enfin, dans la troisième partie, l'auteur examine les postulats de base de « l'islamologie appliquée » prônée par M . Arkoun dans le sillage de l'orientalisme officiel. L'impertinence de ces postulats apparaît clairement dès qu'ils sont mesurés par les principes de la perspective traditionnelle. Ces postulats de « l'islamologie appliquée » correspondent, en effet, à toutes les idées qui, depuis quelques siècles, ont contribué à l'évacuation de la notion de chrétienté en Occident. En sorte que cette « islamologie appliquée » proposée pour soi disant « libérer et revivifier la pensée islamique », apparaît davantage comme l'expression d'une volonté de « désislamisation appliquée ». « Ce livre comporte, dans cette édition, une partie complémentaire où sont discutés les statuts épistémologiques respectifs de la foi, de la raison discursive, de la philosophie en général et de la philosophie marxiste en particulier. Il comporte enfin quelques aperçus sur la situation actuelle et les perspectives du recyclage historique de la société musulmane ».


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