Saturday, February 22, 2014

De la méditation à la contemplation


La capacité pour l'homme de passer de la méditation à la contemplation et la méthode pour le faire ont fait l'objet au Tibet d'une controverse entre moines bouddhistes de l'Inde et de la Chine au vue siècle de notre ère. Le souverain du Tibet avait fait venir de Chine un maître bouddhiste enseignant les pratiques de Dhyana (Tch'an). C'était un extrémiste qui déniait toute valeur aux œuvres pies, et était partisan de la méthode subite (touen), professée par « l'école horizontale» (qui voit les choses de l'esprit comme sur un plan); le maître indien qui était installé déjà à Lhassa était au contraire partisan de la méthode graduelle (tsien), professée par « l'école verticale » (qui voit les choses de l'esprit comme en coupe). Le roi présida à la discussion qui se termina par la défaite du Chinois dont la doctrine fut interdite, et dont plusieurs disciples se suicidèrent.

L'intéressant pour nous est la doctrine du maître chinois sur le passage de la méditation à la contemplation. On lui demande :

— Qu'entendez-vous par regarder l'esprit ?

— Retourner la vision vers le centre de l'esprit, répond-il, c'est « regarder l'esprit » ; c'est s'abstenir de toute réflexion et de tout examen... c'est ne pas réfléchir, même sur la non-réflexion. C'est pourquoi il est dit dans le Vimalakirti-Sutra: « Le non-examen, c'est la bodhi. »

Il y a deux termes chinois : le sseu, qui signifie réflexion, et le kouan, traduit ordinairement par « contemplation », mais que P. Demiéville préfère traduire par « examen » ou «méditation ». Il fait ressortir que dans la mystique chrétienne la méditation s'oppose, par son caractère discursif, à la contemplation qui relève de la voie unitive. En tout cas le but suprême semble être, pour les partisans (chinois) de la « méthode subite », l'absence de méditation comme exercice préalable à la vacuité. C'est l'équivalent négatif de la contemplation chrétienne, pourrait-on dire. A cet égard, les « gradualistes » sont d'accord avec les « subitistes » que nous pourrions comparer aux quiétistes chrétiens. Là où ils sont en désaccord, fait remarquer P. Demiéville, c'est sur l'opportunité de l'enseignement de cette méthode. Faut-il réduire le cercle de ceux qui seront instruits? Non, pensent les « subitistes ». Si, répliquent les « gradualistes ». Il est dangereux de « supprimer les notions » chez les profanes, chez ceux qui ne sont pas encore pénétrés des vérités bouddhiques. Les « subitistes », eux, disent qu'il n'y a pas de texte autorisant à empêcher les profanes d'être instruits de la fausseté que représentent les normes (dharmas) de bien et de mal. Les Bouddhas ont laissé des enseignements à mettre en pratique, qui s'adressent à tous les hommes pour leur permettre d'échapper au cycle perpétuel des naissances et des morts. Sans doute les profanes ne sont-ils pas comparables aux Bouddhas. Mais les Bouddhas peuvent servir à ceux qui ont eu la chance de venir après eux (comme le Christ, pourrait-on dire, à ceux qui sont nés après lui).

Une autre objection des « gradualistes » est celle-ci : « Si selon votre doctrine tout doit n'être que connaissance contemplative, comment sera-t-on utile aux êtres ? » La réponse est qu' « on peut être, sans réflexion ni examen, utile aux êtres : c'est comme le soleil et la lune dont les rayons illuminent toutes choses, comme la gemme magique d'où sortent toutes choses, comme la grande terre qui a le pouvoir de produire toutes choses ». On reconnaît là un des points cardinaux de toute doctrine quiétiste — et particulièrement du Tao : à un certain absolu de détachement spirituel correspond une possibilité d'action universelle. Ce n'est pas le point de vue des « gradualistes ». Prenant une comparaison médicale, ils soutiennent qu'à chaque mal convient un remède particulier: pour la concupiscence, c'est la contemplation de l'impur ; pour la haine, la compassion ; pour l'erreur, l'enchaînement des causes. Prenons une autre comparaison, pénale cette fois: si un prisonnier est mis à la cangue, enchaîné, lié, etc., il faut, pour le délivrer, ouvrir les cadenas des chaînes à l'aide d'une clé, enlever la cangue en enlevant les clous, faire tomber les liens en desserrant les nœuds, etc. (symboles: les cadenas, de la concupiscence; les clous, de la haine; les cordes, de l'erreur).

A quoi les « subitistes » répondent en disant qu'il y a un médicament qui guérit de toute maladie les êtres auxquels il est administré. Toutes les fausses notions, dues au triple poison des passions, sont nées des fausses notions. Supprimons les fausses notions, par conséquent toute réflexion, et par là même vous guérissez toutes les maladies. Ainsi fait le médecin éminent qui est Bouddha. A supposer qu'un Bouddha connaisse les différenciations, ce n'est qu'à titre de concessions, d'artifices, et pour le bien d'autrui.

En somme, les deux écoles sont d'accord pour affirmer la possibilité pour l'homme d'acquérir l'état de non-différenciation, Les « subitistes », admettant que la pensée est instantanée, professent que la délivrance s'obtient par la suppression de toute pensée. Il n'y a plus de temporalité, donc la graduation n'a pas à se faire. A quoi les gradualistes répondent que, même si on laisse de côté cet état (en sanskrit : asamjni, samapatti) qui comporte encore des objets à examiner et une orientation vers le non-examen — c'est l'équivalent de notre méditation — il y a dans le recueillement exempt de notions et ayant accompli l'abolition des notions (samjna, vedita, midha) (équivalent de notre contemplation) un reliquat de différenciation, puisque c'est à la suite d'une méthode de différenciation que cet état est acquis : il faut bien commencer par fixer sa pensée sur un objet qui sera indifférencié, mais qui, en attendant, est différencié en tant que tel.

Les subitistes ne peuvent accepter cette critique, puisqu'ils pensent accéder immédiatement à leur « ciel » sans passage par aucune notion, fût-elle de faux ou de vrai. Le recueillement d'inconscience est instantané. Le maître chinois a d'ailleurs beau être pénétré de l'inutilité de l'exercice graduel, il n'en interdit pas l'usage à tous. Certains ne peuvent accéder à la contemplation. Alors, que ceux-là s'en tiennent aux préceptes ordinaires : « Tant qu'on est incapable de s'asseoir en Dhyâna (contemplation), qu'on recoure à la perfection de moralité, aux quatre incommensurables (bonté infinie, compassion infinie, sympathie infinie, apathie infinie) et au reste ! Que l'on cultive les bonnes pratiques, qu'on serve les Trois Joyaux ! les prédications de tous les sûtras et les enseignements des maîtres-moines, que ceux qui les entendent les pratiquent selon ce qui leur en est enseigné, qu'ils aient pour seul souci de cultiver le bien ! Et, tant qu'ils sont inaptes au non-examen, qu'ils transfèrent à tous les êtres les mérites acquis ainsi, afin que tous deviennent Bouddha ! »


Jean Grenier

Wednesday, January 22, 2014

La Réforme de la Mentalité moderne



La civilisation moderne apparaît dans l’histoire comme une véritable anomalie : de toutes celles que nous connaissons, elle est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, la seule aussi qui ne s’appuie sur aucun principe d’ordre supérieur. Ce développement matériel qui se poursuit depuis plusieurs siècles déjà, et qui va en s’accélérant de plus en plus, a été accompagné d’une régression intellectuelle qu’il est fort incapable de compenser. Il s’agit en cela, bien entendu, de la véritable et pure intellectualité, que l’on pourrait aussi appeler spiritualité, et nous nous refusons à donner ce nom à ce à quoi les modernes se sont surtout appliqués : la culture des sciences expérimentales, en vue des applications pratiques auxquelles elles sont susceptibles de donner lieu. Un seul exemple pourrait permettre de mesurer l’étendue de cette régression : la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin était, dans son temps, un manuel à l’usage des étudiants ! où sont aujourd’hui les étudiants qui seraient capables de l’approfondir et de se l’assimiler ?

La déchéance ne s’est pas produite d’un seul coup ; on pourrait en suivre les étapes à travers toute la philosophie moderne. C’est la perte ou l’oubli de la véritable intellectualité qui a rendu possibles ces deux erreurs qui ne s’opposent qu’en apparence, qui sont en réalité corrélatives et complémentaires : rationalisme et sentimentalisme. Dès lors qu’on niait ou qu’on ignorait toute connaissance purement intellectuelle, comme on l’a fait depuis Descartes, on devait logiquement aboutir, d’une part, au positivisme, à l’agnosticisme et à toutes les aberrations « scientistes », et, d’autre part, à toutes les théories contemporaines qui, ne se contentant pas de ce que la raison peut donner, cherchent autre chose, mais le cherchent du côté du sentiment et de l’instinct, c’est-à-dire au-dessous de la raison et non au-dessus, et en arrivent, avec William James par exemple, à voir dans la subconscience le moyen par lequel l’homme peut entrer en communication avec le Divin. La notion de la vérité, après avoir été rabaissée à n’être plus qu’une simple représentation de la réalité sensible, est finalement identifiée par le pragmatisme à l’utilité, ce qui revient à la supprimer purement et simplement ; en effet, qu’importe la vérité dans un monde dont les aspirations sont uniquement matérielles et sentimentales ?

Il n’est pas possible de développer ici toutes les conséquences d’un semblable état de choses ; bornons-nous à en indiquer quelques-unes, parmi celles qui se rapportent plus particulièrement au point de vue religieux. Et, tout d’abord, il est à noter que le mépris et la répulsion que les autres peuples, les Orientaux surtout, éprouvent à l’égard des Occidentaux, viennent en grande partie de ce que ceux-ci leur apparaissent en général comme des hommes sans tradition, sans religion, ce qui est à leurs yeux une véritable monstruosité. Un Oriental ne peut admettre une organisation sociale qui ne repose pas sur des principes traditionnels ; pour un musulman, par exemple, la législation tout entière n’est qu’une simple dépendance de la religion. Autrefois, il en a été ainsi en Occident également ; que l’on songe à ce que fut la Chrétienté au moyen-âge ; mais, aujourd’hui, les rapports sont renversés. En effet, on envisage maintenant la religion comme un simple fait social ; au lieu que l’ordre social tout entier soit rattaché à la religion, celle-ci au contraire, quand on consent encore à lui faire une place, n’est plus regardée que comme l’un quelconque des éléments qui constituent l’ordre social ; et combien de catholiques, hélas ! acceptent cette façon de voir sans la moindre difficulté ! Il est grand temps de réagir contre cette tendance, et, à cet égard, l’affirmation du Règne social du Christ est une manifestation particulièrement opportune ; mais, pour en faire une réalité, c’est toute la mentalité actuelle qu’il faut réformer.

Il ne faut pas se le dissimuler, ceux mêmes qui se croient être sincèrement religieux n’ont, pour la plupart, de la religion qu’une idée fort amoindrie ; elle n’a guère d’influence effective sur leur pensée ni sur leur façon d’agir ; elle est comme séparée de tout le reste de leur existence. Pratiquement, croyants et incroyants se comportent à peu près de la même façon, et, ce qui est plus grave, pensent de la même façon ; pour beaucoup de catholiques, l’affirmation du surnaturel n’a qu’une valeur toute théorique, et ils seraient fort gênés d’avoir à constater un fait miraculeux. C’est là ce qu’on pourrait appeler un matérialisme pratique, un matérialisme de fait ; n’est-il pas plus dangereux encore que le matérialisme avéré, précisément parce que ceux qu’il atteint n’en ont même pas conscience ?

D’autre part, pour le plus grand nombre, la religion n’est qu’affaire de sentiment, sans aucune portée intellectuelle ; on confond la religion avec une vague religiosité, on la réduit à une morale ; on diminue le plus possible la place de la doctrine, qui est pourtant tout l’essentiel, ce dont tout le reste ne doit être logiquement qu’une conséquence. Sous ce rapport, le protestantisme, qui aboutit à n’être plus qu’un « moralisme » pur et simple, est très représentatif des tendances de l’esprit moderne ; mais on aurait grand tort de croire que le catholicisme lui-même n’est pas affecté par ces mêmes tendances, non dans son principe, certes, mais dans la façon dont il est présenté d’ordinaire : sous prétexte de le rendre acceptable à la mentalité actuelle, on fait les concessions les plus fâcheuses, et on encourage ainsi ce qu’il faudrait au contraire combattre énergiquement. N’insistons pas sur l’aveuglement de ceux qui, sous prétexte de « tolérance », se font les complices inconscients de véritables contrefaçons de la religion, dont ils sont loin de soupçonner l’intention cachée. Signalons seulement en passant, à ce propos, l’abus déplorable qui est fait trop fréquemment du mot même de « religion » : n’emploie-t-on pas à tout instant des expressions comme celles de « religion de la patrie », de « religion de la science », de « religion du devoir » ? Ce ne sont pas là de simples négligences de langage, ce sont des symptômes de la confusion qui est partout dans le monde moderne, car le langage ne fait en somme que représenter fidèlement l’état des esprits ; et de telles expressions sont incompatibles avec le vrai sens religieux.

Mais venons-en à ce qu’il y a de plus essentiel : nous voulons parler de l’affaiblissement de l’enseignement doctrinal, presque entièrement remplacé par de vagues considérations morales et sentimentales, qui plaisent peut-être davantage à certains, mais qui, en même temps, ne peuvent que rebuter et éloigner ceux qui ont des aspirations d’ordre intellectuel, et, malgré tout, il en est encore à notre époque. Ce qui le prouve, c’est que certains, plus nombreux même qu’on ne pourrait le croire, déplorent ce défaut de doctrine ; et nous voyons un signe favorable, en dépit des apparences, dans le fait qu’on paraît, de divers côtés, s’en rendre compte davantage aujourd’hui qu’il y a quelques années. On a certainement tort de prétendre, comme nous l’avons souvent entendu, que personne ne comprendrait un exposé de pure doctrine ; d’abord, pourquoi vouloir toujours se tenir au niveau le plus bas, sous prétexte que c’est celui du plus grand nombre, comme s’il fallait considérer la quantité plutôt que la qualité ? N’est-ce pas là une conséquence de cet esprit démocratique qui est un des aspects caractéristiques de la mentalité moderne ? Et, d’autre part, croit-on que tant de gens seraient réellement incapables de comprendre, si on les avait habitués à un enseignement doctrinal ? Ne faut-il pas penser même que ceux qui ne comprendraient pas tout en retireraient cependant un certain bénéfice, peut-être plus grand qu’on ne le suppose ?

Mais ce qui est sans doute l’obstacle le plus grave, c’est cette sorte de défiance que l’on témoigne, dans trop de milieux catholiques et même ecclésiastiques, à l’égard de l’intellectualité en général ; nous disons le plus grave, parce que c’est une marque d’incompréhension jusque chez ceux-là mêmes à qui incombe la tache de l’enseignement. Ils ont été touchés par l’esprit moderne au point de ne plus savoir, pas plus que les philosophes auxquels nous faisions allusion tout à l’heure, ce qu’est l’intellectualité vraie, au point de confondre parfois intellectualisme avec rationalisme, faisant ainsi involontairement le jeu des adversaires. Nous pensons précisément que ce qui importe avant tout, c’est de restaurer cette véritable intellectualité, et avec elle le sens de la doctrine et de la tradition ; il est grand temps de montrer qu’il y a dans la religion autre chose qu’une affaire de dévotion sentimentale, autre chose aussi que des préceptes moraux ou des consolations à l’usage des esprits affaiblis par la souffrance, qu’on peut y trouver la « nourriture solide » dont parle saint Paul dans l’Épître aux Hébreux.

Nous savons bien que cela a le tort d’aller contre certaines habitudes prises et dont on s’affranchit difficilement ; et pourtant il ne s’agit pas d’innover, loin de là, il s’agit au contraire de revenir à la tradition dont on s’est écarté, de retrouver ce qu’on a laissé se perdre. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de faire à l’esprit moderne les concessions les plus injustifiées, celles par exemple qui se rencontrent dans tant de traités d’apologétique, où l’on s’efforce de concilier le dogme avec tout ce qu’il y a de plus hypothétique et de moins fondé dans la science actuelle, quitte à tout remettre en question chaque fois que ces théories soi-disant scientifiques viennent à être remplacées par d’autres ? Il serait pourtant bien facile de montrer que la religion et la science ne peuvent entrer réellement en conflit, pour la simple raison qu’elles ne se rapportent pas au même domaine. Comment ne voit-on pas le danger qu’il y a à paraître chercher, pour la doctrine qui concerne les vérités immuables et éternelles, un point d’appui dans ce qu’il y a de plus changeant et de plus incertain ? Et que penser de certains théologiens catholiques qui sont affectés de l’esprit « scientiste » au point de se croire obligés de tenir compte, dans une mesure plus ou moins large, des résultats de l’exégèse moderne et de la « critique des textes », alors qu’il serait si aisé, à la condition d’avoir une base doctrinale un peu sure, d’en faire apparaître l’inanité ? Comment ne s’aperçoit-on pas que la prétendue « science des religions », telle qu’elle est enseignée dans les milieux universitaires, n’a jamais été en réalité autre chose qu’une machine de guerre dirigée contre la religion et, plus généralement, contre tout ce qui peut subsister encore de l’esprit traditionnel, que veulent naturellement détruire ceux qui dirigent le monde moderne dans un sens qui ne peut aboutir qu’à une catastrophe ?

Il y aurait beaucoup à dire sur tout cela, mais nous n’avons voulu qu’indiquer très sommairement quelques-uns des points sur lesquels une réforme serait nécessaire et urgente ; et, pour terminer par une question qui nous intéresse tout spécialement ici, pourquoi rencontre-t-on tant d’hostilité plus ou moins avouée à l’égard du symbolisme ? Assurément, parce qu’il y a là un mode d’expression qui est devenu entièrement étranger à la mentalité moderne, et parce que l’homme est naturellement porté à se défier de ce qu’il ne comprend pas. Le symbolisme est le moyen le mieux adapté à l’enseignement des vérités d’ordre supérieur, religieuses et métaphysiques, c’est-à-dire de tout ce que repousse ou néglige l’esprit moderne ; il est tout le contraire de ce qui convient au rationalisme, et tous ses adversaires se comportent, certains sans le savoir, en véritables rationalistes. Pour nous, nous pensons que, si le symbolisme est aujourd’hui incompris, c’est une raison de plus pour y insister, en exposant aussi complètement que possible la signification réelle des symboles traditionnels, en leur restituant toute leur portée intellectuelle, au lieu d’en faire simplement le thème de quelques exhortations sentimentales pour lesquelles, du reste, l’usage du symbolisme est chose fort inutile.

Cette réforme de la mentalité moderne, avec tout ce qu’elle implique : restauration de l’intellectualité vraie et de la tradition doctrinale, qui pour nous ne se séparent pas l’une de l’autre, c’est là, certes, une tâche considérable ; mais est-ce une raison pour ne pas l’entreprendre ? Il nous semble, au contraire, qu’une telle tâche constitue un des buts les plus hauts et les plus importants que l’on puisse proposer à l’activité d’une Société comme la nôtre, d’autant plus que tous les efforts accomplis en ce sens seront nécessairement orientés vers le Cœur du Verbe incarné, Soleil spirituel et Centre du Monde, « en lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science », non de cette vaine science profane qui est seule connue de la plupart de nos contemporains, mais de la véritable science sacrée, qui ouvre, à ceux qui l’étudient comme il convient, des horizons insoupçonnés et vraiment illimités.


René Guénon, article publié dans Regnabit, juin 1926.

Tuesday, January 21, 2014

La réincarnation dans la tradition occidentale



La forme de croyance en la réincarnation aujourd'hui la plus répandue voudrait qu'à la mort un certain Moi profond survécût, qui entrerait dans un autre corps pour mener une nouvelle vie, et ainsi s'enrichir de vie en vie ou se purifier de vie en vie, l'oubli des vies antérieures à chaque nouvelle naissance n'ayant pas trop d'importance, car, dans l'au-delà, notre conscience récupérerait chaque fois les vies antérieures et en ferait la synthèse.

On nous répète un peu partout, comme faits bien établis, que d'ailleurs les anciens Égyptiens y croyaient, les Juifs aussi dans l'Ancien Testament, le Christ et les premiers chrétiens de même, et que l'Église l'enseigna jusque vers le IIIe ou VIe siècle (là, les auteurs consultés diffèrent un peu et je vois bien pourquoi).

Or, je ne voudrais faire de peine à personne, je n'ai aucune envie d'empêcher qui que ce soit de croire qu'il a déjà « eu » douze vies et qu'il reviendra encore trois fois... Mais les faits sont les faits, et presque tout cela est faux ! La doctrine de la réincarnation est complètement inconnue de l'Égypte ancienne. Les seuls cas que l'on pourrait invoquer sont les mythes du renouveau de la nature, avec Osiris. Cependant l'historien grec Hérodote, qui avait visité l'Egypte, raconte que ses habitants croyaient à la métempsycose. Après la mort, l'âme humaine se réincarnait dans les animaux de la terre, des eaux et des airs, puis revenait dans un corps d'homme. Le cycle se faisait en trois mille ans.

Hérodote vivait au Ve siècle avant Jésus-Christ et, dès le VIe siècle, le pays était passé sous domination perse. Il s'agit là de croyances tardives et probablement populaires. On n'en retrouve pas trace, semble-t-il, dans les grands textes religieux de l'Égypte classique, pas plus dans le célèbre Livre des morts que dans les autres textes qui nous sont parvenus.

Mais Clément d'Alexandrie, au IIe siècle après Jésus-Christ, mentionne à son tour cette curieuse croyance des Égyptiens, sans la reprendre à son compte.

La réincarnation semble ignorée aussi bien de Sumer que de l'Assyro-Babylonie. Mais peut-être existait-elle, là aussi, comme croyance populaire, en dehors des grands textes littéraires.

Pour la Grèce, Diogène Laërce, au début du IIIe siècle après Jésus-Christ, nous affirme que Pythagore, au VIe siècle avant Jésus-Christ, fut le premier à croire à la transmigration des âmes. Il pensait avoir vécu lui-même plusieurs fois et donnait même les noms qu'il avait portés dans ses vies antérieures. On sait que Platon n'y voyait lui-même qu'une croyance populaire, encore qu'il l'ait envisagée avec intérêt dans le célèbre « mythe » d'Er le Pamphylien dans la « République ». Le mythe de « l'Éternel Retour » comporte d'ailleurs, lui aussi, une certaine forme de réincarnation.

Les anciens Hébreux ne mentionnent jamais la possibilité de la réincarnation. Mais, du temps du Christ, la doctrine commençait à se faire jour. D'après Flavius Josèphe, les pharisiens croyaient à des supplices éternels pour les méchants et à la réincarnation pour les bons. Plus tard, dans la Kabbale, la réincarnation tiendra une place importante.

La réincarnation semble donc avoir lentement pénétré en Occident, mais tardivement, sous des formes très populaires et très marginales pendant plusieurs siècles.

Pour le Nouveau Testament, les deux textes toujours invoqués sont l'histoire de l'aveugle de naissance et l'attente du retour d'Élie. Examinons-les rapidement.

Dans le premier cas, les disciples du Christ lui demandent : « Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents? » L'idée que le mal physique est lié au péché est fréquente dans l'Ancien Testament : « Dans le cas des infirmes de naissance, certains rabbins attribuaient la faute aux parents, d'autres à l'enfant lui-même, au cours de la gestation. » Que l'on trouve l'idée intéressante ou stupide, là n'est pas la question. Il s'agit de savoir si les juifs, du temps du Christ, croyaient à la réincarnation. La connaissance de la littérature de ce temps nous oblige à dire : non. Ils préféraient recourir à cette hypothèse étrange.

Quant au Christ, il ne saisit pas du tout l'occasion de leur révéler la réincarnation. Il leur répond simplement que le problème est mal posé : « Ni lui, ni ses parents. » Pas de vie antérieure ! L'autre cas, toujours cité, ce sont les différents textes faisant allusion à l'annonce prophétique du retour d'Élie. Mais c'est oublier que, pour les juifs, Élie n'était jamais mort. Il avait été emporté au ciel sur un char de feu et on s'attendait à ce qu'il revienne un jour, mais comme d'un long voyage, sans avoir à renaître ; ou encore comme ces personnages qui, en de nombreuses légendes, se réveillent au bout d'un siècle. Le Christ essaie de leur faire comprendre qu'Élie ne reviendra pas. Il a été remplacé par Jean-Baptiste, mais comme Mozart a remplacé Bach...

C'est d'ailleurs bien ainsi que les Juifs eux-mêmes essayaient de percer le mystère de la personne du Christ. Quand Jésus demande à ses disciples ce que les gens pensent de lui, ils lui répondent que certains le prennent pour Jean-Baptiste, d'autres pour Élie, d'autres pour un des anciens prophètes ressuscité. Mais lorsque Jean-Baptiste est mort, le Christ avait déjà trente ans. C'est donc seulement après sa mort que l'esprit de Jean-Baptiste aurait pu envahir le Christ. Cela n'a rien à voir avec la réincarnation dont certains voudraient trouver la preuve dans le Nouveau Testament. Or, rien n'indique dans le texte que pour Élie ou « quelqu'un des anciens prophètes ressuscité » il s'agisse cette fois d'une véritable réincarnation. Le texte dit bien, au contraire, « ressuscité », ce qui est encore tout autre chose. Ressusciter, c'est revenir à la vie sans avoir à renaître. Il me semble abusif à cet égard de citer comme preuves d'une certaine croyance en la réincarnation des textes où il est bien plutôt question de « résurrection », de « réveil » ou d'« apparition ». On peut de tout cela déduire, tout au plus, que les Juifs contemporains du Christ étaient prêts à admettre une certaine forme de réapparition de personnages célèbres du passé à différentes époques. Mais des personnages dont ni le rôle ni la personnalité n'auraient profondément changé, et qui ne reviendraient, très exceptionnellement, que pour des missions très précises et selon des modalités très variées. On est très loin dans cette perspective d'une quelconque loi systématique et générale de réincarnation.

L'Église n'a jamais enseigné la réincarnation, comme beaucoup le prétendent. Certains théologiens y ont cru, ce qui est fort différent. Au IIe siècle, saint Justin admettait plusieurs vies sur terre avant le ciel, les plus charnels pouvant se réincarner en bêtes. Mais, comme le note Geddes MacGregor, les premiers chrétiens ne pouvaient croire qu'à des vies antérieures sur terre, non à des vies futures, car pour eux ce monde était appelé à disparaître bientôt.

Les courants gnostiques croyaient à la réincarnation. Mais ils ne sont pas l'Église. Tout leur enseignement est profondément différent.

Origène semble avoir admis une succession d'éons, c'est-à-dire une succession de mondes, chaque âme ne vivant qu'une seule fois dans chaque monde. Ce n'est pas nécessairement très différent de la montée de chaque âme de sphère en sphère. Les deux grands saints Grégoire, de Nysse et de Nazianze, au IVe siècle, connaissaient cette théorie de vies antérieures et s'y opposaient nettement'.

Cependant, on reconnaît généralement qu'aucun texte de l'Église n'a jamais condamné formellement cette doctrine, et que, par conséquent, chacun peut y adhérer si bon lui semble.

Père François Brune, Les morts nous parlent.

(Le père François Brune, diplômé de latin et de grec en Sorbonne, a suivi des études de philosophie et de théologie à Paris et à Tübingen, ainsi que des études d'Écriture sainte à l'Institut biblique de Rome. Il a enseigné ces matières dans des grands séminaires. Le père Brune s'intéresse également depuis plus de trente ans aux mystiques des grandes religions.)


Les morts nous parlent

Cet ouvrage traduit en sept langues peut être considéré aujourd'hui comme un ouvrage de référence essentiel dans ce domaine de l'après-vie et de la communication avec les morts. Aujourd'hui si vous êtes dans le deuil, inconsolable de la perte d'un être cher, qu'attendre des psychologues, des philosophes, des scientifiques et enfin qu'attendre des églises, elles-mêmes de plus en plus trahies par leurs serviteurs ? En substance, n'attendez rien nous dit le Père François Brune. Depuis des décennies, François Brune, enquêteur exceptionnel, a voyagé de par le monde, non seulement appelé en Europe et aux Amériques à faire des conférences, mais surtout à voir, rencontrer, recueillir des témoignages d'expériences vécues, non des expériences menées par des scientifiques, des acousticiens, des spécialistes de physique nucléaire, d'études de phénomènes dits paranormaux par des scientifiques rigoureux tels que Rémy Chauvin ou Olivier Costa de Beauregard, physicien quantique. Dans cette nouvelle synthèse de l'ouvrage " Les morts nous parlent ", enrichie en deux volumes, le Père François Brune tente d'aider ses contemporains à s'arracher au désespoir d'une vie bien éphémère et sans grand sens si elle n'est pas éternelle. Les grandes vérités des traditions, religions et textes mystiques s'en trouvent renforcées. Oui, la vie continue après la mort, oui...


Friday, December 13, 2013

La société du spectacle



« La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout « avoir » effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. En même temps toute réalité individuelle est devenue sociale, directement dépendante de la puissance sociale, façonnée par elle. En ceci seulement qu'elle n'est pas, il lui est permis d'apparaître. [...]

Le spectacle est une guerre de l'opium permanente pour faire accepter l'identification des biens aux marchandises ; et de la satisfaction à la survie augmentant selon ses propres lois. Mais si la survie consommable est quelque chose qui doit augmenter toujours, c'est parce qu'elle ne cesse de contenir la privation. S'il n'y a aucun au-delà de la survie augmentée, aucun point où elle pourrait cesser sa croissance, c'est parce qu'elle n'est pas elle-même au delà de la privation, mais qu'elle est la privation devenue plus riche.  […]

La satisfaction que la marchandise abondante ne peut plus donner dans l'usage en vient à être recherchée dans la reconnaissance de sa valeur en tant que marchandise : c'est l'usage de la marchandise se suffisant à lui-même; et pour le consommateur l'effusion religieuse envers la liberté souveraine de la marchandise. Des vagues d'enthousiasme pour un produit donné, soutenu et relancé par tous les moyens d'information, se propagent ainsi à grande allure. Un style de vêtements surgit d'un film ; une revue lance des clubs, qui lancent des panoplies diverses. Le gadget exprime ce fait que, dans le moment où la masse des marchandises glisse vers l'aberration, l'aberrant lui-même devient une marchandise spéciale. Dans les porte-clés publicitaires, par exemple, non plus achetés mais dons supplémentaires qui accompagnent des objets prestigieux vendus, ou qui découlent par échange de leur propre sphère, on peut reconnaître la manifestation d'un abandon mystique à la transcendance de la marchandise. Celui qui collectionne les porte-clés qui viennent d'être fabriqués pour être collectionnés accumule les indulgences de la marchandise, un signe glorieux de sa présence réelle parmi ses fidèles. L'homme réifié affiche la preuve de son intimité avec la marchandise. Comme dans les transports des convulsionnaires ou miraculés du vieux fétichisme religieux, le fétichisme de la marchandise parvient à des moments d'excitation fervente. Le seul usage qui s'exprime encore ici est l'usage fondamental de la soumission. »

La Société du Spectacle, Guy Debord

 


La Société du Spectacle
Guy Debord

Guy Debord (1931-1994) a suivi dans sa vie, jusqu'à la mort qu'il s'est choisie, une seule règle. Celle-là même qu'il résume dans l'Avertissement pour la troisième édition française de son livre La Société du Spectacle : «Il faut lire ce livre en considérant qu'il a été sciemment écrit dans l'intention de nuire à la société spectaculaire. Il n'a jamais rien dit d'outrancier.»


Bibliothèque virtuelle :



Sunday, December 08, 2013

René Guénon & déconditionnement


René Guénon est mort en 1951 au Caire. Son œuvre, qui traite aussi bien des spiritualités orientales, de l’initiation, du symbolisme que de critique sociale, resta discrète. Elle n'occupa jamais le devant de la scène médiatique, et pourtant elle passionna, intéressa ou intrigua de nombreux esprits parmi les plus brillants de son époque.

Si Guénon amène chez certains une adhésion totale, passionnée, elle provoque aussi le rejet. Pour certains intellectuels, la seule mention de son nom crée une réaction irrationnelle, violente, un refus qui témoigne souvent d'une méconnaissance de l'œuvre. René Guénon ne laisse jamais indifférent ceux qui l'approchent. Il intrigue, fascine. Il n'est pas un auteur comme les autres.

La plupart des ouvrages de spiritualité contemporains respectent les « valeurs de la société occidentale », les découvertes de la science, la technologie, ou du moins ne les mettent pas réellement en cause. Dans ces livres, la spiritualité est un objet plutôt inoffensif, un ensemble de connaissances, de règles de vie, de pratiques, qui visent à trouver un certain équilibre intérieur et s'intègrent parfaitement au discours ambiant. Par intérêt ou par indifférence, ces auteurs caressent la modernité « dans le sens du poil ».

René Guénon aurait pu se contenter de publier ses remarquables études sur le Védanta ou le symbolisme. Mais pour lui, le domaine du spirituel n'est pas dissociable d'une « vision du monde » sacrée. On ne peut parler de soufisme, de taoïsme, de yoga, sans remettre en cause le monde « profane » qui est le nôtre. Le spirituel doit s'inscrire dans une perspective plus vaste. Guénon montre que des disciplines comme la méditation, des doctrines comme le Védanta sont l'écho des anciennes civilisations hindoues ou tibétaines qui étaient complètement imprégnées par le sacré — et ces échos nous sont parvenus plus ou moins déformés par tous les préjugés de la mentalité actuelle, souvent détournés de leur véritable sens.

À notre époque où se pose la question d'une « spiritualité laïque », détachée des religions, Guénon répond très nettement qu'elle est impossible. Une pratique spirituelle n'est pas une « science », au sens où l'entendent les modernes, c'est-à-dire une discipline neutre, libre de toute référence à une tradition. Elle ne peut être déliée de son contexte religieux et surtout d'une filiation maître-disciple. Pratiquer la méditation en dehors d'un cadre bouddhiste ou hindou, c'est comme pratiquer la prière du cœur hésychaste sans se référer au christianisme. Même dans les formes les plus dépouillées du bouddhisme, le zen et le théravada, les moines s'inscrivent dans une forme traditionnelle particulière et récitent chaque jour des sutras ; de même, la Cabale n'est pas dissociable du judaïsme ni le soufisme de l'islam, c'est-à-dire des matrices au sein desquelles ils se sont développés. De ce fait, René Guénon a tenté de restaurer ces pratiques et ces doctrines dans leur vérité, sans faire de concession à l'idéologie dominante.

Les Orientaux ont toujours représenté, face aux divinités chargées de compassion, des dieux ou des déesses qui luttent contre les « démons » et veillent à garder l'intégrité de la tradition, comme Durga en Inde ou Manjusri dans le bouddhisme. Dans cette perspective, nous pouvons dire que René Guénon joue un peu le rôle du boddhisatva Manjusri, qui tranche les ténèbres de l'ignorance avec son épée.

Ce que René Guénon a à nous dire est contraire à tous nos conditionnements, nos préjugés, à tout ce que nous avons appris. Nous pensons que le monde sensible que nous percevons est la seule réalité, qu'il a toujours été le même pour tous les peuples depuis le commencement de l'humanité et que l'homme blanc contemporain a découvert pas à pas, petit à petit, la vérité à travers la démarche scientifique. Nous sommes persuadés que l'économie explique en grande partie les événements de l'histoire, que nous passons progressivement de la barbarie à la civilisation et que les idées philosophiques et religieuses sont affaires de « croyance ». Or Guénon nous dit précisément que ce que nous tenons pour vrai n'est qu'un ensemble de conditionnements, de préjugés, un « rêve particulier », et que nous prenons pour une vérité universelle une réalité très singulière. Une réalité contraire à la nature profonde de l'homme.

Nous nous croyons libres, ou du moins plus libres que la plupart des hommes des anciennes civilisations. René Guénon nous montre que nous sommes simplement victimes d'une idéologie dominante qui nous maintient dans certaines croyances que nous pensons universelles. Il met le doigt sur la profonde aliénation de l'homme contemporain. Par rapport à l'emprise subtile qu'exerce le monde actuel, l'œuvre de Guénon représente une échappée, une verticalité, une « liberté vraie ».

René Guénon s'est situé délibérément en dehors des « valeurs » de la société occidentale, rendant de ce fait toute récupération de son discours impossible. Même si les critiques adressées à cette société sont nombreuses, elles demeurent finalement toujours dans un cadre convenu, et n'échappent pas aux « valeurs de la modernité ». Toute révolte ne peut avoir lieu que sur la scène érigée par la collectivité à laquelle nous appartenons. Nous n'avons que la liberté dérisoire de nous positionner : nous sommes darwinistes ou bien créationnistes, théistes ou athées, progressistes ou réactionnaires, etc. Ainsi l'individu se retrouve-t-il enfermé dans une posture tout en se croyant libre de ses choix.

Pour aborder l’œuvre de René Guénon, il est donc nécessaire de déposer toutes nos croyances, toutes nos habitudes de pensée, pour nous ouvrir à quelque chose de neuf, de radicalement différent de ce que l'on nous a enseigné. Si nous n'adoptons pas cette attitude, nous ne ferons que juger de son œuvre en fonction de nos préjugés. Projetant sur elle nos particularités culturelles en pensant qu'elles sont universelles, alors qu'elles sont liées à une certaine époque et à un certain lieu, nous passerons à côté de ce que nous dit René Guénon.

Mais cette vision du monde différente à laquelle il nous enjoint de nous ouvrir, cette nature profonde de l'homme qu'il nous appelle à retrouver, n'est pas le fruit de sa propre spéculation, car la véritable particularité de Guénon, ce qui fait sa force et sa différence, réside dans le fait qu'il ne défend pas une pensée personnelle. Il n'est pas le créateur ou le continuateur d'un système philosophique, d'une idéologie, d'une croyance particulière. Il s'est toujours voulu le témoin de la Tradition — ce qui est l'essentiel, le cœur de sa démarche, le fondement de son œuvre. Comme il le dit dans un compte-rendu; « "Nos" doctrines n'existent pas, pour la bonne raison que nous n'avons jamais fait autre chose que d'exposer de notre mieux les doctrines tradition-nelles, qui ne sauraient être la propriété de personne . » Le mot « Tradition » ne se réfère évidemment pas au folklore, aux coutumes, à ce que Guénon appelle le « traditionalisme ». La Tradition métaphysique, au sens où il l'entend, n'a rien à voir avec un culte du passé et la volonté de le prolonger dans le présent ; elle est une « réalité métahistorique », intemporelle, vivante, qui se trouve au cœur des religions et qui est en même temps le principe ordonnateur de toute civilisation centrée sur le sacré — et en ce sens « traditionnelle ». L'existence de ce noyau de vérité, commun à toutes les grandes religions du monde, est familière à beaucoup de maîtres ou d'êtres spirituellement réalisés.

Erik Sablé, René Guénon, le visage de l'éternité.


René Guénon
Le visage de l'éternité

Violemment critiqué ou célébré comme un gourou, Guénon n'a pourtant jamais revendiqué une œuvre personnelle : il s'est présenté comme le "scribe" de la tradition universelle, ce noyau de vérité au cœur des diverses traditions spirituelles qu'on trouve évoqué par les mystiques, des kabbalistes aux soufis en passant par Maître Eckhart. Sa passion de l'éternité s'est ainsi déployée comme un travail de transmission de la tradition universelle, qu'il s'est attaché à définir et à présenter tout au long de son oeuvre. Les valeurs de la modernité, particulièrement la prépondérance de la raison, ont en effet dissous le lien avec cette tradition, encore vivante dans certaines sociétés (Tibet, Inde ou chez les soufis par exemple). L'essence de l'homme est spirituelle, et une société qui ne respecte pas cette essence s'égare, vidée de toute dimension sacrée, nous dit Guénon.


Wednesday, December 04, 2013

René Guénon et le Tibet


Dans la revue « La Gnose » de mars 1910, René Guénon écrit :

« Depuis quelque temps, des informations de source anglaise, donc évidemment intéressées, nous représentent le Tibet comme envahi par une armée chinoise, et le Dalaï-lama fuyant devant cette invasion et s’apprêtant à demander secours au gouvernement des Indes pour rétablir son autorité menacée. Il est très compréhensible que les Anglais prétendent rattacher le Tibet à l’Inde, dont il est pourtant séparé par des obstacles naturels difficilement franchissables, et qu’ils cherchent un prétexte pour pénétrer dans l’Asie centrale, où personne ne pense à réclamer leur intervention (au 21ème siècle, l'empire anglo-américain poursuit toujours cet objectif).

La vérité est que le Tibet est une province chinoise, que depuis des siècles il dépend administrativement de la Chine, et que par conséquent celle-ci n’a pas à le conquérir. Quant au Dalaï-lama, il n’est pas et n’a jamais été un souverain temporel, et sa puissance spirituelle est hors de l’atteinte des envahisseurs, quels qu’ils soient, qui pourraient s’introduire dans la région tibétaine. »

Une grande imposture :
la politique du lama

«Depuis plus de 360 ans, il n’a jamais été vraiment certain qu’un des occupants du Potala, y compris l’actuel Dalaï-lama, ait été un vrai Dalaï-lama, c’est à dire une véritable incarnation de Gendun Droub.»
Western Shugden Society


Une Grande Imposture : persécution, corruption, dictature et traîtrise. Cette histoire vraie révèle la face cachée du lauréat du prix Nobel de la paix : le Dalaï-lama. Par une recherche approfondie, ce livre regarde derrière l'image de sainteté et montre au grand jour le vrai Dalaï-lama : un dictateur religieux et politique, responsable de persécution non seulement sur son propre peuple, mais aussi sur des millions de gens de par le monde. Le Dalaï-lama utilise à mauvais escient les enseignements de Bouddha pour des fins politiques, détruisant la paix et l'harmonie qui règnent dans les communautés bouddhistes partout dans le monde, et persécutant les pratiquants de la déité bouddhiste Dordjé Shougdèn. Nous trouvons dans ce livre des informations sur les liens entre le Tibet et le nazisme, la fuite du Dalaï-lama organisée par la CIA, la passion que le Dalaï-lama voue au communisme, le rôle joué par le Dalaï-lama au sujet des manifestations olympiques de 2008...