Thursday, June 25, 2015

Témoignage


Nous, les Sceptiques, frères des Kâlâmâ, qui pouvons n’avoir aucune croyance, aucune “foi”, aucune opinion, aucune certitude, il n’est qu’une VOIE pour nous satisfaire, nous réjouir, la Voie du Dharma … qui supprime l’insatisfaction, la peine, la frustration, le malheur, le mal de vivre qui accablent le “moi” illusoire construit par les cerveaux obscurcis, par la psyché aveuglée, par le cœur obnubilé ”, nous dira notre Instructeur. Dans le Kâlâmâ Sutta de l’Anguttata-Nikâya le Bouddha félicite et encourage les Kâlâmâ, les Sceptiques de son temps, qui peuvent demeurer sans aucune croyance, sans aucune “foi”, sans aucune opinion, sans aucune certitude, qui n’affirment rien sans l’avoir vérifié par eux-mêmes : “Kâlâmâ, il vous est propre de douter, d’être incertains. L’incertitude s’est élevée en vous à propos de ce qui est douteux …… Kâlâmâ, quand vous connaissez par vous-mêmes…
Le disciple Arya dont le cœur est sans haine, sans oppression, sans souillure et pur dans cette vie même, il atteint les quatre soulagements ”.

Après la mort du Bouddha, le Dharma, dans son infinie tolérance, par sa grande capacité d’adaptation aux divers environnements, est absorbé par les cultures des peuples avec lesquels il entre en contact et qui l’adoptent sous la forme de ce qu’il est convenu de nommer les écoles ou modalités bouddhiques, si différentes que nous connaissons. Les salmigondis pseudo-Dharmiques sont parfois très éloignés du Dharma du Bouddha. Normalement, toute modalité bouddhique connaît et enseigne le “Noyau de la Doctrine”. Si ce Noyau, toujours cohérent et rationnel, pour le “transrationnel” n’est plus enseigné, ce n’est plus le Dharma qui est proclamé. C’est ainsi que bien des amuïssements, des déformations, des affadissements de la Doctrine se retrouvent ici et là. Aucun pays n’est épargné. Les remémorations du Dharma, les Dharmânusmrti, disent pourtant : “Le Dharma du Bhagavat est bien proclamé, compréhensible, atemporel, vérifiable par l’expérience, conduisant au but, à connaître par les éveillés en eux-mêmes”.

Ecoutons les propos d’un Instructeur authentique du Dharma : “A l’origine, le bouddhisme est vigoureux, porte-greffe, mais les greffons sont de plus en plus éloignés de la nature du porte-greffe : dégradations métaphysiques par extériorisation, conditions extérieures, visible par occultation des résultats subtils, difficulté d’atteindre des états de Sagesse élevés …”.

La connaissance du Dharma en vérification de la Voie du Bouddha résulte de la pratique du Noble Sentier Octuple. “Le don du Dharma surpasse tous les dons” mais reste concomitant à l’expérience personnelle dans la vérification des hypothèses dharmiques. Le dharma du Buddha procède par “déblaiement”, démontant méthodiquement les mécanismes des illusions qui maintiennent encore les existences humaines dans l’ignorance, avidyâ, “l’absence de vue” des choses telles qu’elles sont. Ce don du Dharma n’est possible que par et pour le receveur du don, et le chemin perdu retrouvé : la connaissance de la connaissance métaphysique, la Prajñâ, conduit le Bodhisattva, “l’être d’éveil”, vers l’Absolu au-delà des relatifs. Le dharma se tient “au-milieu”, antérieur à l’affirmation et à la négation. Le bodhisattva, “non-différent”, équanime, Vigilant au détachement pour l’abandon, connaissant profondément que “nul” n’est libre, expose les hypothèses de ce dharma. La pratique de l’Octuple Sentier développe Samatha, la tranquillisation du cœur et Vipasyanâ, la Vue des choses telles qu’elles sont, pour l’extinction des âsrâva, les purulences.

L’Amour Dharmique, seul, est “pur” par Pâragate et Pârasamgate, libéré du désir, par Prajñâ, la Connaissance transcendante, l’Intuition métaphysique dans ses quatre aspects qui culminent par upekshâ : la Vue sereine, l’équanimité.
Dans la mesure où l’irrationnel, les divagations et le non-essentiel sont reconnus, vus, les Canons bouddhiques offrent ce qui est suffisant à la compréhension, même si un amuïssement du “sens” du Dharma existe dans ses différentes modalités, étant donné qu’elles sont des “expressions” du Dharma, touchées par anitya, l’impermanence. Le dharma est atemporel et les dharmacârins, hors écoles, hors systèmes, adoptent le principe “d’unicité des véhicules” : ekayâna, proposé par le Buddha. D’autre part et plus profondément, le dharma ne peut être compris qu’en pro-gnose, Prajñâ noétique certes, mais à l’acmé, Prajñâ anoétique donc sans explications, sans mots, mode complètement étranger à ceux qui ne considèrent que le physiologique et le psychologique. Traduire Prajñâ par sagesse ou wisdom est une erreur.

A 29 ans le Bouddha rencontre et découvre la maladie, la vieillesse, la mort … et un ascète errant. La Prajñâ, qui est en chacun de nous, vient de s’éveiller en Lui et le pousse à comprendre. Il quitte son environnement familial et son clan des Sakyas pour se consacrer à une recherche qui le mènera bientôt à la compréhension de la souffrance et à son extinction.

Il rencontre deux Brâhmanes instructeurs du Yoga Traditionnel Hindou. Pendant 6 années il apprend et pratique sous leur direction. Au terme de ces 6 années, ces deux maîtres souhaitent qu’il leur succède. Il refuse. Insatisfait, il n’a pas trouvé ce qu’il cherche. Il les quitte. Ses cinq condisciples sont mécontents. Il a compris que les excès ascétiques n’apportent rien de valable et dans un état d’affaiblissement physiologique extrême, seul, il continue son cheminement et trouve enfin cette “Voie du Milieu”, au-delà des extrêmes. Il retrouve alors la Chaîne des origines interdépendantes, Pratityasamutpâda, sous ses deux aspects, dans l’ordre de construction de l’errance puis dans l’ordre d’extinction de l’errance, et quelques semaines plus tard : “les 4 Nobles Vérités ou 4 Nobles Propositions Essentielles, Catvâryâryasatyâni”, qu’accompagne la notion du “sans-moi : Anâtman”, qui caractérise spécifiquement le Buddha-Dharma, la “Via Negativa” par excellence.

Ces trois enseignements seront rejoints ensuite par l’exposition des deux hypothèses principales suivantes :

1. Celle d’un Transphénoménal, d’un Absolu, d’un Inconditionné :
Asti ajâta-abhuta-akrta-asamskrtam : “Il est un sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-conditions”.

2. Celle du “moi” illusoire :
N’etam mama, N’eso’hamasmi, na me so attâ : “(Quoi que ce soit) Ceci n’est pas mien, je ne suis pas cela, cet ego n’est pas à moi”. Autrement dit : “je ne suis ni le corps ni le mental”.

Le Bouddha n’écrira rien. Dès le premier Sangha constitué des 8 Nobles Personnalités, Ashtâryapudgalâh, nous sommes dans la continuité de la tradition orale. Environ 2 siècles avant notre ère, les moines décident de fixer par écrit le Buddha-Dharma mémorisé par le Sangha, pour le conserver, le protéger, afin qu’il ne disparaisse pas car beaucoup de moines viennent de mourir au cours d’une famine sans précédent. A partir de ce moment, les Docteurs de la Doctrine ne cesseront de se déployer et de construire autour des notions d’origine nommées ci-dessus, une psychologie très profonde, l’Abhidharma, éclairée par l’Intuition Métaphysique ou Connaissance transcendante. Ces notions qui constituent le corpus de ce Noyau du Dharma donneront par exemple les 37 auxiliaires de l’éveil. Nous ne pouvons pas donner ici la liste complète de ce corpus qui devrait être connu pour servir la Vigilance de chaque instant et imprégner le subconscient et le conscient. Le disciple cherchera par lui-même dans les Ecritures Dharmiques et auprès de son Instructeur.

L’Enseignement bouddhique n’est pas un système de pensée mais il permet de réfléchir, ni dogmatique, ni athée, ni théiste, ni sectaire, ni religieux au sens monothéiste, pas philosophique au sens moderne, ni pessimiste, ni optimiste, ni idéaliste, ni réaliste, ni psychologique au sens lui aussi moderne, mais bien plutôt psychologique au sens de l’Abhidharma, ni syncrétiste, ni sentimentaliste, ni panthéiste, ni prosélyte, ni propagandiste, ni moraliste mais éthique vers la délivrance, gnostique et prognostique, thérapeutique par ses 4 Nobles Vérités à comprendre en Prajñâ.

A quoi sert-il de prendre les Refuges ?
A quoi sert la connaissance du Dharma et la pratique de ses psychotechniques, dont le 118ième Sutta du majjhima-Nikâya expose la technique “ânâpânasmrti : Vigilance remémoratrice appliquée à l’inspiration et à l’expiration”, technique pratiquée et recommandée par le Bouddha lui-même ?
Un instructeur éveillé vous propose des hypothèses à vérifier. Vous seul pouvez comprendre ou pas, car cela dépend maintenant de vous. Les hypothèses clairement exposées ainsi que les “moyens” d’éveil vous sont proposés pour leur vérification. Il vous est possible d’essayer de les vérifier mais sans jamais affirmer quoi que ce soit avant qu’elles ne soient justement vérifiées. Il n’est jamais question dans cette démarche de recherche de sacrifier à la raison ni jamais de se laisser aller à des divagations irrationnelles. Ce Dharma, que l’on soit moine ou laïc, apporte une aide incomparable aux difficultés de la vie quotidienne par les soulagements, l’apaisement et la joie qu’il donne.

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Notre instructeur du Dharma fut sollicité par le Député Alain Vivien pour l’aider à rédiger son rapport sur les sectes présenté à l’Assemblée Nationale en 1983.

Voici un court extrait du second Rapport fait plus tard au nom de la Commission d’enquête sur les sectes, Assemblée nationale, n°2468, 1996 :
Déstabilisation mentale, caractère exorbitant des exigences financières, rupture induite avec l’environnement d’origine, atteinte à l’intégrité physique… et mentale …”.

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Notre Instructeur nous dira : “Le “moi”, c’est la plus grande stupidité qui soit ! Ce qui est amusant, c’est que ce n’est pas difficile… mais c’est ardu. Ce n’est pas compliqué, mais c’est trop simple ! Il faut aller au-delà de la compréhension dialectique : vijñâna, ce cinquième agrégat qui compose l’individualité physio-psychologique.


(NB : Le lecteur nous excusera de l’absence des signes diacritiques conformes pour certains mots en Sanskrit et en Pâli)


Anonyme

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Monday, June 22, 2015

60 milliards d'animaux tués chaque année !


Le 13 Juin dernier a eu lieu à Paris une marche pour la fermeture des abattoirs (pour la quatrième fois). 

Près de 2000 manifestants ont défilé dans les rues de Paris pour protester contre la cruauté de l'exploitation animale mondialisée. Chaque année, dans le monde, 60 milliards d'animaux terrestres sont tués sans nécessité (l'alimentation carnée n'est pas indispensable). 

La marche a été organisée par l'association L.214. D'autres associations de défense des animaux étaient présentes ainsi que des stands de restauration végétalienne (place de la république). 



Cet événement n'a été relayé par aucun "merdia" en France ! 

La marche contre le massacre de milliards d'êtres sensibles a trouvé écho dans plus de 10 pays du monde.

Charlotte

Sunday, June 14, 2015

René Guénon et Alain Daniélou


« Dans le monde moderne où les voies de la transmission normale de la connaissance ésotérique sont fermées pour la plupart, les livres jouent un rôle très différent de celui qu'ils jouaient dans des circonstances normales, de sorte que certains enseignements jusque là préservés sous forme orale se mirent à circuler sous forme écrite, constituant ainsi véhicules d'enseignement et de guidance pour ceux qui se trouvent privés de tous les autres moyens. Cette manifestation compense la disparition des voies traditionnelles de transmission de la connaissance, au moins dans son aspect théorique, sans que cela implique que cette situation elle-même puisse entraîner la manifestation de l'intégralité de la connaissance traditionnelle dans les livres sous une forme facilement accessible à tous. » 
Seyyed Hossein Nasr


A. Daniélou a témoigné plusieurs fois de l'importance qu'avait représentée pour lui la lecture de l'Introduction générale aux doctrines hindoues de Guénon. Il en traduisit des passages en hindi dans les années 40, car les milieux traditionnels dans lesquels il avait été accueilli à Bénarès étaient intéressés par la façon dont Guénon présentait le Sanâtana Dharma et la « crise du monde moderne ».


Dans le Dossier H consacré à Guénon, Daniélou aborde la question de l'accès à l'intégralité du Sanâtana Dharma, à propos du Védisme. Le Védisme, précise Daniélou, est « censé représenter la tradition primordiale d'un point de vue, disons, officiel. Mais, du point de vue ésotérique, il apparaît comme une religion qui en est devenue, à un certain moment, le véhicule ». Daniélou s'étonne que Guénon n'ait pas eu accès au Shivaïsme, car les plus hauts degrés de l'initiation ésotérique, transmis « presque exclusivement par les Sannyasis, sont shivaïtes. Ils sont en dehors du Brahmanisme, comme d'ailleurs de toute religion, et représentent en fait ce que Guénon appelle la Tradition primordiale ». Mais Daniélou considère que l'Introduction aux doctrines hindoues est le premier ouvrage à avoir tracé un tableau authentique du Sanâtana Dharma, « cette conception d'une révélation première transmise à travers les âges par des initiés, telle qu'elle apparaît dans l'hindouisme mais dont les traces doivent inévitablement se retrouver, sous une forme plus ou moins cachée, dans toutes les civilisations puisqu'elles sont la raison d'être de l'homme ». Comme souvent avec Daniélou, tout est dit en très peu de lignes ; notamment le fait que cette révélation première affleure dans toute société humaine, mais que sa signification intégrale n'est transmise que par des voies initiatiques, lesquelles ne sont pas faciles d'accès, ne sont pas destinées à tout le monde et, pour commencer, ne sont pas présentes partout. Afin d'éviter autant que se peut toute méprise, Daniélou reprend, dans le même texte, la question de l'origine transcendante, supra-humaine dirait Guénon, du Sanâtana Dharma :
« La première révélation de ce que l'homme doit connaître des lois qui régissent l'Univers et des destinées des êtres vivants a été donnée à des Rishis (Voyants), des sages des premiers âges. Leur enseignement a été ensuite transmis par des initiés, des hommes jugés dignes d'assurer la continuité de cette fonction essentielle, à travers toutes les mutations, les alternances de décadence et de progrès, les changements de religion, de langue, de société. Ceci n'exclut pas que des révélations ultérieures viennent parfois rafraîchir la mémoire des représentants de la Tradition ».
Sur ces questions, alors que, sur d'autres points, Daniélou émet des réserves sur telle ou telle attitude, ou sur tel écrit de Guénon, l'accord entre les 2 auteurs est total, comme en témoigne cet extrait d'une lettre de R. Guénon à A. Daniélou, en date du 27 août 1947 :
« Je ne puis laisser dire que je suis “converti à l'Islam” car cette façon de présenter les choses est complètement fausse ; quiconque a conscience de l'unité essentielle des traditions est par là même inconvertissable à quoi que ce soit, et il est même le seul qui le soit ; mais on peut “s'installer”, s'il est permis de s’exprimer ainsi, dans telle ou telle tradition suivant les circonstances, et surtout pour des raisons d'ordre initiatique. J'ajoute à ce propos que mes liens avec les organisations ésotériques islamiques ne sont pas quelque chose de plus ou moins récent comme certains semblent le croire ; en fait ils datent de bien près de 40 ans... ».
Accord total, aussi, sur ce que Guénon nomme, dans Le Règne de la Quantité, la pseudo-initiation et la contre-initiation. Daniélou écrit, toujours dans ce témoignage du Dossier H : « Guénon, qui avait pris contact avec les diverses organisations initiatiques, les Rose-Croix, les Francs-maçons, les Théosophes, etc., en avait aussitôt avec justesse décelé les artifices. Certains de ces ouvrages, tels que Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, et L'Erreur spirite en sont une condamnation très bien documentée ». Daniélou ne cite pas Le Règne de la Quantité qui me semble, personnellement, un ouvrage de tout premier plan pour la quête du Sanâtana Dharma, du moins pour nous aujourd'hui, en Europe, qui cherchons à travers les livres et n'avons pas bénéficié d'un enseignement régulier dans une instance traditionnelle, comme ce fut le cas pour les 2 auteurs dont nous parlons. Le Règne de la Quantité consacre plusieurs chapitres aux organisations syncrétiques et aux sectes, permettant de mieux identifier les culs-de-sac et les pièges de l'entreprise anti-traditionnelle multiforme qui marque la dernière période du Kali Yuga.

Un vrai trousseau de clefs pour aujourd'hui que Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, d'autant plus stupéfiant qu'il fut publié pur la première fois en 1946. Je me contenterai d'une brève citation, en rapport avec ce que disait Coomaraswamy tout à l'heure des chemins où se sont perdus tant d'artistes et de “poètes maudits”, ces martyrs météoriques de la modernité :
« Certains recherchent avant tout de prétendus “pouvoirs”, c'est à dire, en somme, sous une forme ou une autre, la production de phénomènes plus ou moins extraordinaires (..). Bien entendu, il ne s'agit aucunement ici de nier la réalité des “phénomènes” (..) ils ne sont même que trop réels, pourrions-nous dire, et ils n'en sont que plus dangereux (..). En général, l’être qui s'attache à ces choses devient ensuite incapable de s'en affranchir et d'aller au-delà, et il est irrémédiablement dévié (...). Il peut y avoir là une sorte de développement “à rebours” qui (...) éloigne toujours davantage de la réalisation spirituelle jusqu'à ce que l'être soit définitivement égaré dans ces prolongements inférieurs (…) par lesquels il ne peut qu'entrer en contact avec “l'infra-humain” ».
Il y a ainsi dans Le Règne de la Quantité des mises en garde nombreuses et détaillées contre l'action des organisations pseudo-traditionnelles, qui d'ailleurs se haïssent entre elles avec une virulence que Guénon compare aux haines qu'on observe entre des chapelles politiques rivales. J'emploie d'ailleurs à dessein l'expression “chapelle politique”, parce qu'à mes yeux, j'y reviendrai dans un instant, la politique et “l'actualité”, si importantes dans la vie de nos contemporains, me semblent fonctionner comme de véritables substituts du religieux. Daniélou, lui aussi, met en garde expressément contre toutes les formes d'enrôlement, particulièrement contre les pièges dans lesquels tombent en Inde les Occidentaux trop crédules, « parfois attirés par des sectes prétendues initiatiques ou enrôlés par des aventuriers pseudo-mystiques, en particulier certains Indiens qui diffusent un Védanta très simplifié et exploitent leur crédulité ». Il faut remarquer qu'A. Daniélou a cru nécessaire de revenir sur ces questions à la fin de sa vie, lors de la réédition du Chemin du labyrinthe, comme si les illustrations terrifiantes contenues dans « Le Maître des Loups » et « Le bétail des dieux » ne suffisaient pas à dessiller nos yeux occidentaux, imbus de positivisme et du sentiment de supériorité que décerne si prodigalement l'enseignement massifié de nos Universités. On pourra se reporter en particulier à ce que Daniélou écrit à propos de « Wolfgang », qui « confondit, comme beaucoup, la fumée du haschich et la spiritualité indienne » et se laissa entraîner par un de ces « ascètes hirsutes qui, par des pratiques liées au yoga, acquièrent d'étranges pouvoirs qui vont de la lévitation à l'hypnotisme, en passant par la vision à distance, l'insensibilité à la chaleur et au froid, l'envoûtement, l'asservissement de leurs victimes, etc. J'ai toujours eu très peur de ces êtres étranges dont le regard fulgurant fait aussitôt vaciller votre raison et votre volonté, et dont il vaut mieux s'éloigner sans délai ». On peut aussi faire son profit, dans ces ultimes pages d'A. Daniélou, des précisions qu'il apporte au sujet de prétendues activités politiques qu'il aurait eues en Inde, ou de sympathies politiques qui auraient été les siennes en Occident. On ne voit pas très bien pour quelle raison A. Daniélou, qui n'a jamais été effrayé d'assumer son anticonformisme, aurait dissimulé au soir de sa vie des appartenances ou des sympathies, dans une biographie qui est à mille lieues du nombrilisme mais dont la sincérité ne fait aucun doute. Contrairement à Julius Evola, mais proche encore sur ce terrain de Guénon, Daniélou s'est toujours tenu volontairement à l'écart de la politique. Le dernier texte du Chemin du labyrinthe s'intitule symboliquement « le choix du libre arbitre » :
« Dans la société orthodoxe où je vivais (pendant la seconde guerre mondiale, à Bénarès) s'affrontaient subtilement et se mêlaient une orthodoxie védique sympathisant avec les théories aryennes du nazisme et une tradition shivaï'te profondément opposée aux aryens. Swamy Karpâtrî, dont je suivais fidèlement les enseignements, avait créé un mouvement culturel, le Dharma Sangh (association pour la défense des valeurs morales et religieuses) afin d'opérer un retour aux valeurs de la culture et de la société traditionnelle. Il critiquait les idées socialistes représentées par le Congrès national de Gandhi et Nehru mais aussi les réformateurs pseudo-traditionnels comme Aurobindo ou Tagore, qui prétendaient revenir à une tradition idéalisée, mais étaient très imbus d'idées occidentales. Par ailleurs, Karpâtrî était très hostile aux idées du Rashtrya Svayam Sevak Sangh (association pour la défense des valeurs nationales) qui préconisait des méthodes inspirées du fascisme dans la lutte contre le Congrès et les idées modernistes (...). De par mon opposition à la domination anglaise et mon attachement à l'Inde, j'avais des rapports très proches avec les dirigeants du mouvement indépendantiste, avec Nehru et sa famille et aussi avec la célèbre poétesse Sarojini Naïdu, tous membres influents du Congrès (…). À aucun moment et en aucune façon je n'ai voulu me mêler des mouvements politiques, ni d'un côté ni de l'autre ».
On ne saurait être plus net, surtout en 1992, à l'ultime page de son autobiographie. Et je voudrais à présent citer presque intégralement la fin de ce « choix du libre arbitre », non par une sorte de culte, que Daniélou eût été le premier à tourner vertement en ridicule, mais parce qu'il serait vain de vouloir rivaliser avec lui dans la concision, la précision du détail, et l'adéquation avec ce thème de la recherche du Sanâtana Dharma que j'ai essayé d'aborder aujourd'hui :
« Je n'ai jamais voulu m'affilier à aucune secte religieuse ou croyance, jamais voulu perdre mon libre arbitre. Mais, frondeur de nature, j'ai toujours tendance à m'opposer à l'idéologie dominante, à contrecarrer ce que les gens prennent pour des vérités établies, à toujours remarquer que l'enfer est pavé de bonnes intentions, à penser que la remise en question de toute affirmation est le seul moyen de faire évoluer la connaissance. La discussion est un élément de recherche et non point d'assertion ».
C'est bien dans le domaine des prétendus “débats” politiques que la discussion est vraiment stérile, la règle du jeu consistant à ne pas écouter l'adversaire, à l'empêcher de parler, les moyens les plus malhonnêtes n’étant pas les moins indiqués. Dans notre société, où il semble que la parole soit avant tout un pouvoir qui se nourrit de lui-même, les marionnettes-héros de la télévision rivalisent avec celles de la politique dans une sorte de clôture narcissique sur le vide. Penser la discussion comme un élément de recherche légitime à l'époque où le dogme du politiquement correct la considère comme un indice d'éducation inconvenante, ne peut qu'attirer des représailles de la part des tenants de la langue de bois. Cela n'a pas manqué pour A. Daniélou, à propos de qui on affirme dur comme fer dans les officines indianistes et les parkings de méditation des ashrams qu'il fut au minimum, sinon le fondateur, du moins l'idéologue du RSS qu'il citait tout à l'heure. Mais continuons à lui laisser la parole :
« Le paradoxe, la remise en question des évidences qui semblent les mieux établies est un exercice salutaire, le seul capable défaire avancer les choses et de ne point rester figé sur des dogmes. Ce qui m'a fait souvent attribuer une appartenance à des théories auxquelles je ne souscris en aucune façon. La liberté d'esprit a difficilement sa place dans une société infectée par des conflits et des appartenances idéologiques également arbitraires ».
Il me semble que le propos ne peut pas être plus clair au sujet des prétendus engagements politiques d'A. Daniélou. À propos du rôle de gourou qu'il s'est toujours refusé à tenir, il n'est pas indifférent que plus de la moitié du dernier paragraphe du Chemin du labyrinthe, dans un passage qui suit immédiatement celui que nous venons de lire, lui soit consacré : 
« Je ne suis pas prophète, d'ailleurs ma barbe se refuse à pousser. Mon âge fait que les gens attendent de moi des directives ou des oracles, ce à quoi je me refuse ; je ne suis pas un guru. Je continue toujours à chercher à comprendre le mystère du monde et, pour cela, je suis prêt, chaque jour, à tout recommencer, à réexaminer mes convictions, à rejeter toute croyance, à m'avancer seulement dans la direction du savoir qui est le contraire de la foi. Ma méfiance reste entière vis-à-vis de tout rite ou cérémonie qui m'apparaît comme du théâtre dès qu'il y a des témoins. Je me refuse à faire une puja pour des dévots toujours fanatiques (nous dirions aujourd'hui des “fans”) ».
On a trop peu souvent l'occasion de saluer la probité intellectuelle pour ne pas être heureux que, dans des temps comme les nôtres, il reste de ces esprits présentant ce curieux mélange de goût du paradoxe, de liberté, de souveraineté, en même temps que d'une forme d'humilité devant la connaissance, et de distance un peu moqueuse vis-à-vis de ce qui occupe tant d'occidentaux depuis Descartes : leur propre ego. Mais il ne faut pas croire que cette légèreté de bonne compagnie ait été synonyme de superficialité ou de scepticisme. Daniélou nous le rappelle dans la péroraison de son texte que je vais à présent citer jusqu'à la fin, lui laissant d'une certaine façon le dernier mot avant de conclure :
« La seule valeur que je ne remets jamais en question est celle des enseignements que j’ai reçus de l'hindouisme shivaïte qui refuse tout dogmatisme, car je n'ai trouvé aucune forme de pensée qui soit allée aussi loin, aussi clairement, avec une telle profondeur et une telle intelligence, dans la compréhension du divin et des structures du monde. Aucune forme de pensée n'approche de près ou de loin cette merveilleuse recherche qui nous vient du fond des âges. Aucune des idéologies, aucune des théories qui divisent le monde moderne ne me semble mériter que je m'y associe, que j'en prenne la défense. Elles me paraissent puériles, quand elles ne sont pas simplement aberrantes ».
Conclusion

Le chemin pour retrouver une sagesse oubliée n'est pas toujours facile à suivre, mais il est à présent bien tracé.
« Dans le monde moderne où les voies de la transmission normale de la connaissance ésotérique sont fermées pour la plupart, les livres jouent un rôle très différent de celui qu'ils jouaient dans des circonstances normales, de sorte que certains enseignements jusque là préservés sous forme orale se mirent à circuler sous forme écrite, constituant ainsi véhicules d'enseignement et de guidance pour ceux qui se trouvent privés de tous les autres moyens. Cette manifestation compense la disparition des voies traditionnelles de transmission de la connaissance, au moins dans son aspect théorique, sans que cela implique que cette situation elle-même puisse entraîner la manifestation de l'intégralité de la connaissance traditionnelle dans les livres sous une forme facilement accessible à tous ».
Pour l'approche intellectuelle de cette sagesse, les langues occidentales, requalifiées métaphysiquement, en quelque sorte, par tous ces auteurs extrêmement attentifs à la précision du vocabulaire, disposent à présent d'un grand nombre de textes fondamentaux, aisément accessibles. S'agissant du désir de “pratiques”, en revanche, on peut noter les mises en garde répétées de tous ces auteurs. On a oublié dans notre monde profane combien toutes les sociétés traditionnelles étaient attentives aux questions de purification, de qualification, aux instants favorables et défavorables, aux précautions pour neutraliser les forces dangereuses, grâce à des “techniques de pointe”, si l'on ose dire, dont l'origine et l'inspiration, analysées comme “primitives” par les ethnologues positivistes, sont toujours présentées comme “non-humaines”.

La recherche du savoir est toujours légitime, mais l'utilisation de ce savoir pour jouir d'un pouvoir est un obstacle, une disqualification dans cette sorte de jeu de l'oie qui consiste à retrouver patiemment le chemin du divin. Et quant à l'incorporation effective dans une tradition régulière, ce qui peut être également une aspiration légitime, les auteurs traditionnels sont encore unanimes : la première règle consiste à accepter de devenir ce que l'on est, accepter sa naissance hic et nunc, car si l'esprit souffle où il veut, on sait qu'invariablement, du point de vue initiatique, « c'est en réalité la voie qui choisit l'homme et non l'homme qui choisit la voie ».

Il semble qu'au fur et à mesure que le monde moderne descend plus bas dans l'inharmonie et l'empoisonnement de la planète, des lumières apparaissent, différentes comme sont différentes les voies. Les auteurs traditionnels du XXe siècle ont en commun des connaissances immenses et des clés pour l'interprétation des grands symboles qui soudain se répondent et correspondent dans une unité éclatante — et non plus ténébreuse comme chez Baudelaire. Ils ont en même temps des styles très différents et même des formulations qui pourraient sembler contradictoires : Nasr se réfère au Dieu de l'Islam et du Christianisme, alors que le mot “Dieu” est beaucoup moins prononcé dans l'œuvre de Guénon ; Coomaraswamy traduit “Deva” par “Anges”, alors que Daniélou, qui a consacré un ouvrage entier à la réhabilitation intellectuelle du polythéisme, parle évidemment de Vishnou et de Shiva comme d'autant de Dieux ou d'aspects du divin.

Nous avons donc de quoi lire, relire, débrouiller l'écheveau. La floraison d'ouvrages traditionnels, dont l'authenticité ne fait aucun doute et qui s'épanouissent depuis le début du XXe siècle en Occident, compense jusqu'à un certain point l'absence à peu près certaine de voie initiatique dans le Catholicisme, l'absence de cultes maintenus vivants autour des Déesses et des Dieux gréco-romains. Rien ne nous empêche de vénérer les Principes organisateurs de l'harmonie du monde, de bâtir des enclaves d'harmonie, modestes mais incommensurables, d'attendre la lumière au fond de notre cœur.
Jean-Louis Gabin, Pondichéry, Shivaratri 2001. 

Source : Antaios, revue d'études polythéistes fondée en 1959 par Mircea Eliade et Ernst Jünger.



Tuesday, June 09, 2015

La Grande Perfection languedocienne


A
utrefois, le Midi de la France était la terre des parfaits (cathares). De nos jours, depuis plusieurs années, les plus-que-parfaits (dzogchenpa) s'y installent : les sectateurs de Rigpa, les adeptes de Namkaï Norbu et les bönpo.

Quelque part dans le haut Languedoc, entre ciel et terre, un mas accroché à la montagne accueille quelques bienheureux. De rares élus se délectent de magie sacrée et de dzogchen (Grande Perfection, rdzogs pa chen po).

Le dzogchen, est une discipline méditative dans laquelle se mélangent la magie incantatoire du mantrayana, les rituels complexes du tantrisme et les thèses de l’éveil spontané héritées du ch’an chinois. Le dzogchen attire les amateurs d’ésotérisme oriental, d’initiations exotiques et de méthodes merveilleuses qui permettent d’obtenir le corps d’arc-en-ciel, le corps éternel de lumière spirituelle. C’est ce corps glorieux qui fait rêver depuis des décennies une vieille coquette qui ânonne inlassablement d’incompréhensibles litanies dans tous les stages de dzogchen de France.

Durant un week-end printanier, six adeptes, transfuges de l’église bönpo plus ou moins en déliquescence, écoutent les commentaires d’un érudit français. Il expose avec clarté et une infinie patience les fondements de la voie de la "Grande Perfection", l’une des traductions du mot dzogchen. L’érudit est scrupuleux, chacune de ses explications est longuement développée avec un vocabulaire riche et précis. En outre, il est évident que l’orateur possède une expérience concrète du sujet, contrairement à la plupart des tibétologues et des lamas tibétains arrivistes en quête d’une clientèle occidentale naïve et très généreuse. La physionomie bonhomme de l’orateur et son humour font contrastes avec le sujet austère et ardu qu’il communique avec virtuosité. Les auditeurs sont béats d’admiration. Parmi eux figurent un couple d’enseignants à la retraite, un jeune bûcheron athlétique, une belle artiste polonaise toujours âgée de trente ans, un moine bönpo désabusé qui flirte outrageusement avec le ch’an libertaire et fait fi des prières et des rituels. L’iconoclaste sulfureux sera vite congédié. Heureusement, un quinquagénaire enthousiaste, candidat à la vie monastique, portera bientôt avec plus de dignité la robe de moine tibétain dans ce cénacle raffiné.

La libération ne doit pas être confondue avec le désordre et la négligence des rites. L’ordre repose sur le lama pontife, souverain des lieux. Et, son auguste séant repose sur le cousin de méditation finement brodé : le safou sacré.

Ce haut-lieu du dzogchen bönpo n'est accessible qu'aux touristes élus. Il est possible de figurer parmi ces bienheureux à condition d'être coopté par les lamas du monastère de Menri :


Yung Drung Bon Monastic Centre
P.O. Kotla Panjola,
Oachghat,
Solan,
173223 Himachal Pradesh,
India

Menri@ndevsnl.net.in 


Saturday, June 06, 2015

Franc-maçonnerie & corruption


Le ver est dans le fruit

« La maçonnerie, c’est l’Internationale de la combine ! »
Michel Bakounine

Quelque chose ne tourne pas rond chez les maçons. En théorie, et bien souvent en pratique, la franc-maçonnerie sert à « polir la pierre », rendre l’homme meilleur, la société plus fraternelle. Elle peut servir aussi de laboratoire d’idées. Mais, si les corrompus ne représentent qu’une infime minorité des quelque 130 000 frères français, bon nombre de corrompus se trouvent être maçons ou anciens maçons.


Pas le moindre paradoxe, explique l’un d’entre eux, fondateur d’un site Internet dissident : « Les réseaux de corruption pourraient très bien prospérer au sein d’une association de pêche ou un club de pétanque, mais il se trouve que la maçonnerie et son goût du secret leur conviennent parfaitement. »

Maçons aux affaires

Longtemps aux avant-postes dans l’arène politique, avec cinq présidents maçons sous la IIIe République, quatre Premiers ministres sous la IVe, ils se sont repliés en coulisses sous la Ve. Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand ou Jacques Chirac n’en étaient pas, mais leurs entourages respectifs, souvent en charge des basses besognes, en étaient truffés. Citons pour exemple Victor Chapot, responsable du financement des campagnes électorales de VGE. Ou des électrons libres, comme Guy Penne, François de Grossouvre ou Roger-Patrice Pelat, dans l’orbite de Mitterrand. Quant à Chirac, petit-fils de maçon, son fief électoral de la mairie était plus qu’un bastion : les deux tiers de ses adjoints municipaux en étaient, la fraternelle des fonctionnaires de l’Hôtel de Ville comprenant 500 membres. Plus modestement, Nicolas Sarkozy s’était contenté de désigner un frère pour chef de cabinet, en la personne de Laurent Solly, mais pouvait compter sur son vieux compagnon de route (dans tous les sens du terme), Patrick Balkany. Clin d’œil à la IVe République, François Hollande a pour sa part nommé un frère à Matignon (même s’il n’est plus très assidu en loge) en la personne de Manuel Valls.

Les maçons sont essentiellement à l’œuvre dans la collecte de fonds des partis politiques. La pompe à finances du PS, Urba, a été fondée en 1973 par Guy Marty, puis dirigée par Gérard Monate, puis concurrencée par la Sages de Michel Reyt. Trois membres du Grand Orient de France (GO, tendance laïque et de gauche). Monate et Reyt ont achevé leur sacerdoce par un épuisant tour de France des tribunaux correctionnels. Au RPR, la tâche est confiée aux frères de la Grande Loge nationale française (GLNF, tendance déiste et de droite), affublée du sobriquet Grand Lobby des nettoyeurs de fonds. Comme Jean-Claude Méry, chargé de racketter les entreprises candidates à un marché public avec la mairie de Paris. Ou Didier Schuller, son homologue des Hauts-de-Seine. Au Parti républicain, Jean-Pierre Thomas (trésorier en titre), Renaud Donnedieu de Vabres (bras droit de François Léotard) et Serge Hauchart (homme à tout faire du PR) ont également payé de leurs personnes : trois membres de la GLNF condamnés au pénal. Même au sein du très chrétien CDS, la tâche sera confiée à un frère, François Froment-Meurice, fatalement condamné. Seul le PC ne s’est jamais appuyé sur les maçons pour assurer ses fins de mois, en souvenir de cette sentence sans appel de Bakounine : « La maçonnerie, c’est l’Internationale de la combine ! »

Même les scandales ne concernant pas directement un financement politique n’échappent pas à la mainmise des frères. Dans l’affaire Elf, Alfred Sirven et André Tarallo en sont, tout comme Pierre Falcone dans l’Angolagate.

Maçons en affaires

Au plan local, la litanie des affaires – sur fond de marchés publics truqués – comporte également son lot de maçons, essentiellement sur la Côte d’Azur mais pas seulement. Car au plan local, des loges ad hoc permettent de réunir des frères en tous genres, chacun apportant sa touche particulière. Comme en témoigne la composition de La Constance Catalane, atelier des Pyrénées-Orientales affilié à la GLNF, qui recense tous les ingrédients faisant les bons réseaux : un fonctionnaire de l’Équipement (très utile pour les permis de construire), des promoteurs en quantité, des banquiers pour financer les chantiers, des gendarmes (ça peut toujours servir), plus quelques musiciens et peintres afin de donner un vernis culturel. Un avocat parisien raconte sa surprise lors de son initiation. Comme de coutume, on lui a bandé les yeux pendant le rituel d’introduction. À son terme, retrouvant la vue et découvrant l’aréopage qui l’entourait, il n’a pu réprimer ce cri du cœur : « Ce n’est pas une loge, c’est une rafle ! » La plupart de ses nouveaux frères étaient mis en examen dans des affaires financières.

Après la « tenue » (le cérémonial au sein d’une loge), place aux « agapes » (une bonne bouffe entre amis, les épouses étant exclues). « C’est à table qu’on s’échange services et combines, témoigne un ancien ministre membre du GO, et c’est vraiment demandé directement, sans aucune précaution oratoire. » Mieux qu’une loge traditionnelle, une « fraternelle » : foin des rivalités entre grandes obédiences nationales, elle rassemble des frères de tous horizons, débarrassés de toute contingence ésotérique. « C’est parfait pour le business, témoigne le membre d’une fraternelle parisienne. Il n’y a jamais de tenues, simplement des repas d’affaires. C’est leur seul objet social, on y discute sans vergogne. »

La gestion des scandales

Un temps déstabilisées, les obédiences gèrent les scandales comme elles peuvent. Au Grand Orient, sous l’égide du criminologue Alain Bauer et de ses successeurs, le ménage interne a plus ou moins été fait. Mais il n’est pas à l’abri d’une rechute : dans l’affaire du Carlton à Lille, six des huit mis en examen sont maçons, dont quatre du GO. Certes, il ne s’agit pas de corruption, plus prosaïquement de proxénétisme. Mais tout de même…

À la GLNF, c’est la bérézina. Près de la moitié des frères ont claqué la porte, les effectifs passant de 43 000 à 25 000 au tournant des années 2010. L’une de ses figures emblématiques, Alain Juillet, hiérarque des services de renseignement, a créé une obédience parallèle en avril 2012, la GLAMF. Son discours inaugural dit tout : « Après ces années de plomb, où nous étions regardés comme des suppôts d’un affairisme politisé, où la fraternité n’était qu’un camouflage, il faut revenir à la vraie maçonnerie. On ne devient pas franc-maçon pour faire des affaires en tous genres. » D’autres dignitaires ont multiplié les diatribes courroucées : « La GLNF, objet de la dérision et de l’opprobre publics, est en danger de mort. » « L’obédience s’enfonce chaque jour davantage dans l’arbitraire et le ridicule, il est impossible de cautionner passivement les multiples déviations. »

Comment réagit la GLNF ? Elle exclut à tour de bras le moindre dissident, s’enferme un peu plus dans sa tour d’ivoire. Entre 2007 et 2012, son Grand Maître, François Stifani, avocat d’affaires dans le civil, s’accroche à son maillet tel un forcené. Les AG annuelles (baptisées « convents ») tournent à la foire d’empoigne où des opposants hurlent à sa démission, Stifani faisant mine de donner le change : « Je vous prie de garder la dignité d’homme et de maçon, ne donnez pas une image déplorable de notre obédience. » La GLNF doit être placée sous administration provisoire, une première dans l’histoire maçonnique. Stifani sera finalement exclu de la GLNF pour l’ensemble de son œuvre, autre première pour un ancien Grand Maître. Jean-Pierre Servel, encore un avocat azuréen, a pris sa suite. Un visionnaire, à en croire son discours prononcé lors de l’intronisation de son prédécesseur : « Veuillez pardonner mon impertinence, mais peut-être est-ce le moment de s’interroger, sous la forme d’un divertissement tournant vite à la tragédie, sur ce qu’il adviendrait dans l’hypothèse où tel Grand Maître, perdant la raison (je ne m’adresse bien sûr plus à vous), violerait l’Ordre. À l’évidence, notre Constitution n’a pas prévu pareille calamité. Le problème ne se posera pas. »

Fatalement, la litanie des petites corruptions ordinaires a repris son cours naturel. Septembre 2013 : mise en examen pour trafic d’influence d’un membre de la GLNF à l’occasion de l’attribution du port sec de La Ciotat (en compagnie d’Alexandre Guérini). Novembre 2013 : mise en examen pour trafic d’influence d’un proche du maire de Cannes, ex-membre de la sinistre loge Laurent le Magnifique, caricature du grenouillage à la mode GLNF, pour avoir perçu des fonds d’une boîte de nuit après renouvellement de sa concession sur trente ans. Février 2014 : mise en examen pour corruption d’un haut fonctionnaire de la préfecture de police de Paris, faisant sauter les PV des sociétés de location de voitures. « Trafic d’indulgences », traduiront les initiés. Comme l’a relevé le blog de L’Express « La lumière », consacré aux dessous de la maçonnerie, ce flic était « Assistant Grand Porte Glaive » de la GLNF, autrement dit ministre bis de la Justice interne. Le ver est décidément dans le fruit.

Renaud Lecadre

Pour en savoir plus :

- Renaud Lecadre, Ghislaine Ottenheimer, Les frères invisibles, Albin Michel, 2001.

Friday, June 05, 2015

FN & capitalisme populaire




La notion de « capitalisme populaire », qui peut paraître contradictoire dans les termes, était défendue par le Front national surtout dans les années 1980. 


Droite et Démocratie économique

La «doctrine économique et sociale» qui prévalait au F N de l'époque était couchée sur papier dans un petit livre intitulé Droite et Démocratie économique, paru en 1978, puis dans une nouvelle édition en 1984, préfacée par jean-Marie Le Pen. Les auteurs y valorisent la propriété privée et les inégalités économiques, expliquant que « la raison (des inégalités) réside dans la nature humaine à qui l'on doit bien obéir un peu »On retrouve l'idée que le « peuple français » doit être associé aux bienfaits du capitalisme. L'ouvrage dépeint un capitalisme généralisé qui serait profitable à tous, tout en excluant de la principale mesure proposée les femmes, les célibataires et les immigrés. On lit ainsi que « le Front national accomplira ce projet en désétatisant les sociétés dites nationalisées qui appartiennent à l'État, c'est-à-dire à personne. Il constituera, avec leurs actions, des fonds d'investissement réservés aux salariés de toutes les entreprises, français et pères de famille. » Une recette qui ressemble quelque peu à celle appliquée en Grande-Bretagne sous le gouvernement de Margaret Thatcher (1979-1990).

Une autre clé de voûte de ce programme économique est l'idée du « salaire intégral ››. Elle consiste à transférer toutes les cotisations sociales versées par l'employeur au salarié, qui aurait le choix de s'assurer ou non à ses frais, auprès de caisses privées. Celui-ci deviendrait entièrement responsable, financièrement, de tous les risques de la vie : accident, maladie, prévoyance retraite, etc.


Depuis le début des années 1990, et notamment après son tournant « social » (depuis 1995), le FN met moins en avant de telles solutions ultralibérales. Dans son programme de 1993, il parle de « fraternité française », reposant sur des mécanismes de solidarité « nationaux ››. Ces derniers sont censés assurer un certain niveau de protection aux travailleurs et aux « Français » pauvres. « Réduisant ainsi le coût de l'immigration », le FN prétend assurer une redistribution au profit des couches populaires « françaises ». Ce programme, aux connotations nationales-sociales, est en apparence moins ultralibéral que celui des périodes précédentes. Cependant, l'idée d'un capitalisme généralisé, au profit de petits propriétaires et actionnaires, reste profondément ancrée à la fois chez bon nombre de cadres du parti, mais aussi dans son public (artisans, commerçant employés du tertiaire).


Source :
Dictionnaire de l'extrême droite