Wednesday, November 02, 2011

Il est interdit de se « faire indien »





Deux ans après le début de la crise économique, les députés français ont cherché à endiguer le risque d'un rejet massif du système qui ne profite qu'aux exploiteurs. Ils ont donc voté la loi Loppsi II interdisant les habitats écologiques (yourtes, tipis...) qui permettent de vivre totalement affranchis de l'inféodation que représente l'achat ou la location d'une demeure conventionnelle. Le coût exorbitant et les nombreuses charges des habitations classiques (au crédit ou au loyer s'ajoutent des impôts, taxes, redevances diverses..) sont les véritables chaînes de l'esclavage moderne.

Comme une personne qui aurait vécu toute son existence dans une prison ou dans un camp de concentration, l'être humain de notre monde moderne a oublié ce qu'est une société porteuse de joie. Il n'a plus aucun repère lui permettant de comparer ce qu'il vit. Plus aucune idée de ce qu'est un univers «normal» pour l'homme, un univers en harmonie avec la terre, le ciel, les arbres et les rivières. Il est semblable à ce roi qui vit en mendiant dans son propre royaume. Il est égaré dans le labyrinthe qu'il s'est lui-même construit, croyant, suprême ironie, que l'origine de son malheur est économique ou morale que la solution se trouve dans une meilleure gestion des flux financiers ou, de manière encore plus absurde, dans un « redressement moral ».

Mais l'homme qui n'est pas complètement dégradé sent instinctivement où se trouve le vrai monde « paradisié ». Et lorsqu'il est confronté à une société plus « vivante », plus « normale », il l'adopte d'emblée. Il fuit immédiatement la civilisation occidentale comme on fuirait un lieu putride et sale.

Ainsi, en 1899, lors de la dernière « ruée vers l'or » en Alaska, les Blancs qui se retrouvèrent en contact avec des tribus indiennes demeurées intactes grâce à la protection d'une région difficile d'accès, se convertirent en masse à cette vie tribale qu'ils découvraient. Ce fut une véritable « épidémie » et le gouvernement des États-Unis fut obligé de créer une loi interdisant de se « faire indien ».

Déjà au XVIIIe siècle, en 1782 précisement, un fermier américain d'origine française, Michel Guillaume Jean de Crèvecœur notait : « [...] des milliers d'Européens sont devenus Indiens et on n'a pas d'exemple d'un seul de ces aborigènes qui ait choisi délibérément de devenir américain.»

Cela montre que la valeur d'une société ne réside pas dans son niveau de développement technique, économique ou même social, mais dans la joie qu'elle donne à ceux qui l'habitent. Et peut-être que des conditions de vie simples et dépouillées participent aussi à la naissance et au développement de cette joie. Ce que nous gagnons en confort, en facilité de vie, nous le perdons d'une autre façon en n'épanouissant plus certaines facultés, en nous fermant à tout un aspect subtil de la vie. Car l'environnement dans lequel nous évoluons nous conditionne beaucoup plus que nous le pensons.

Il y a aussi ce bonheur particulier de ne dépendre de rien ni de personne, de vivre en autarcie avec ce que donnent gratuitement la terre et les objets que l'homme peut confectionner par lui-même ; ce qui constituait l'idéal de vie des Tao Shih rencontrés par l'orientaliste John Blofeld peu avant la dernière guerre.

Ces faits corroborent ce que m'avait confié un ami. Il avait longtemps vécu dans un village tibétain perdu dans une vallée reculée de l'Himalaya qui n'avait jamais vu d'homme blanc. Or, il avait été frappé par le fait que les habitants étaient constamment dans la joie malgré des conditions de vie particulièrement difficiles.

Mais l'homme contemporain ne connaît même plus la joie, cette illumination de tous les sens, cette transfiguration du monde, qui était naturelle à beaucoup de peuples anciens. Et c'est sans doute ce manque de joie, cette absence, qui porte l'occidental à désirer des objets de consommation finalement inutiles, à poursuivre des plaisirs dérisoires, à fuir dans des divertissements toujours plus nombreux, espérant saisir ce bonheur qui sans cesse lui échappe.

Paradoxalement, l'homme moderne habite un monde qui ne lui est pas adapté. L'homme n'est pas fait pour travailler en usine. Il n'est pas fait non plus pour habiter ces « cités radieuses » construites par des architectes sans « âmes ».

Erik Sablé, Sagesse libertaire taoïste.



No comments:

Post a Comment