Sunday, May 31, 2009

Profession : sannyâsin itinérant

Dans son livre «Approche de la mystique» Carl Keller (1) écrit :

"Le mystique cherche à atteindre l’Ultime. Il se consacre entièrement à cette tâche avec une détermination parfois presque obsessionnelle. Il veut à tout prix rencontrer son Ultime, l’intégrer à sa propre existence et à son être intime, le connaître, le sentir dans son intériorité et en vivre à tout moment. C’est dire que sa vocation de mystique ne lui laisse guère le loisir de se livrer à une activité autre que la quête de l’Ultime. S’il abandonnait ne serait-ce qu’un instant cette recherche éperdue, il aurait le sentiment d’avoir lâché l’acquis et trahi ce qui donnait sens à son existence. Dans ces circonstances, comment s’occuper encore d’un travail mondain ? Comment se livrer à une activité ressentie comme étrangère à la tâche essentielle ? Engagé dans une quête qui absorbe tout son être, le mystique entretient des rapports très précaires avec la vie active, la sphère économique et les moyens de production de
biens matériels. Cela reste vrai même pour un petit travail manuel qui suffit juste à assurer la subsistance !"

L’hindou est incité à renoncer aux ambitions sociales quand tous les devoirs sont accomplis et après avoir engendré un fils capable de lui succéder. De nombreux textes, notamment les "Lois de Manu" (Mânavadharmashâstra) et les Sannyâsa-Upanishad, traitent des conditions de vie des renonçants et du nomadisme des sannyâsins.

De son côté, le monde chrétien n'accepte pas les renonçants itinérants. La religion, pourtant inspirée par un vagabond révolutionnaire, n’a pas toléré longtemps les mystiques improductifs, nomades et un tantinet libertaires. Les errances des moines gyrovagues furent interdites vers le cinquième siècle. La règle de Saint Benoît condamne formellement le nomadisme religieux alors qu’il est particulièrement honoré en Inde. Les moines des ordres chrétiens soi-disant mendiants ne pratiquent jamais la mendicité dans la rue pour se nourrir. Ils sont choyés par les grenouilles de bénitier et les riches veuves. Ils ignorent tout de la véritable condition des SDF. Le monachisme chrétien est sédentaire et replié sur lui-même.

Les directeurs spirituels occidentaux ont toujours préféré les ouailles dociles et les bigots besogneux aux vagabonds contemplatifs sans le sous. L’Eglise, complice du pouvoir, a permis la persécution des errants. Les articles du code pénal, qui condamnaient le vagabondage et la mendicité, n’ont été abolis qu’en 1994. Jadis le législateur faisait preuve de sévérité et de cruauté. Le vagabond, le SDF valide, était souvent emprisonné et torturé :

"Le vagabond, a dit A. Vexliard (2), est le « délinquant qui au cours de l’histoire a reçu les traitements les plus contradictoires. A certaines époques, les errants sont reçus comme "hommes de Dieu" : on les héberge, en quelque moment qu’ils se présentent et quel que soit leur nombre. A d’autres moments, tous les vagabonds sont déclarés "ennemis publics" ; l’on permet "à toute personne de les tuer, saccager, tailler et mettre en pièces"… Entre ces deux mesures extrêmes… on trouve des peines telles que l’emprisonnement, le bannissement, le fouet, le carcan, la marque au fer rouge, l’essorillement, les galères à temps ou à perpétué, les travaux forcés, la relégation, la déportation, parfois l’estrapade et la roue, sans compter les périodes d’indifférence de la loi pénale à l’égard des gens sans aveu".

Le vagabondage est défini avec précision pour la première fois, en 1666 :

"Seront déclarez gens vagabonds, et gens sans aveu, ceux qui n’auront aucune proffession ny mestier, ny aucuns biens pour subsister, qui ne pourront faire certifier de leurs bonnes vies et mœurs par personnes de probité connues et dignes de foy, qui soient de condition honneste".

Les vagabonds sont des hommes sans aveu, des gens sans territoire, sans propriété, et surtout sans maître. L’Occident a renoncé à persécuter les vagabonds depuis que la carrière professionnelle et la réussite matérielle sont devenus l’alpha et l’oméga de l’existence. Cette idéologie est maintenant profondément enracinée dans l’inconscient collectif. Les rares récalcitrants à la servitude volontaire et à son triste nihilisme sont presque toujours honnis par la famille et l’entourage. Des jeunes, rebelles à cette destinée terne, rencontrent le plus souvent beaucoup d’incompréhension et doivent se soumettre au système et au conditionnement éducatif. Les hindous ont plus de chance, ils peuvent se libérer des devoirs professionnels et sociaux bien avant l’âge de la vieillesse pour se consacrer à la recherche de l’Ultime.

La société indienne traditionnelle encourage et nourrit ses nombreux renonçants itinérants, sadhus, sannyâsins, swamis, rishis, tapasvins, babas… Mais dans des centres du dharma et des ashrams implantés en Occident, des gourous hindous et des lamas tibétains n’approuvent pas du tout l’éventualité de perdre des disciples attirés par le sannyâsa ou la vie érémitique de Milarépa. Si les élèves partent au gré des vents qui financera le grand bazar du spiritualisme contemporain et enrichira les gourous ?

Osho, le gourou aux 91 Rolls, s’opposa habilement à l’anarchisme spirituel des sannyâsins qui se conforment spécialement aux préceptes de l’Avadhuta-gîta. Il développa le concept de néo-sannyâsa :

"Mes néo-sannyâsins, dit Osho, sont entiers, ils ont renoncé, et pourtant ils n'ont pas fui. Ils vivront dans l'amour, mais ils ne s'agripperont pas à l'amour ; c'est cela leur renoncement – ils vivront dans le monde, et ils ne seront pas possessifs. Ils vivront dans l'amour, mais ils ne seront pas jaloux. Ils se serviront des choses, mais ils ne seront pas asservis par elles ; c'est cela leur renoncement. Ils trouveront le créateur dans la création et ils ne diviseront pas le créateur et la création ; ils ne toléreront aucune division. Ils essaieront de trouver l'harmonie dans les opposés."

Osho dit "mes néo-sannyâsins" car il s’agit bien de ses créatures. Elles sont soumises au programme, le vague cursus initiatique, du gourou. Ce sont les antisannyâsins de la parodie spirituelle du Nouvel Age. Ils suivent de nombreuses formations payantes dans divers domaines : tantra, soufisme, bouddhisme, massages et tutti quanti.

Le mystique qui adopte une conduite inspirée par l’Avadhuta-gîta n’est pas un bon client pour les gourous, c’est un sage indépendant. "Le sage, dit Dattâtreya, découvre l’Atman qui n’est perçu ni par l’étude des Védas, les initiations, le rasage de la tête, ni en étant un gourou ou un «chela» (un disciple agréé). De même qu’Il ne peut être perçu en prenant les postures du yoga."


Photo : Christian Fabre est un riche français qui a renoncé à ses millions pour devenir sannyâsin dans la tradition de l’Avadhuta.
http://www.aumnamahshivaya.org.in/new1/french/index.asp


(1) Carl-A. Keller, «Approche de la mystique dans les religions occidentales et orientales, Albin Michel, 1996.
(2) A. Vexliard, «Introduction à la sociologie du Vagabondage», Paris, 1951.

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