Friday, November 19, 2010

Le messianisme démoniaque


Les mesures aujourd’hui en vigueur pour contrôler la population ont aussi réveillé d’amers souvenir. Parmi ceux qui ont bonne mémoire, citons Fritz Stern, éminent spécialiste de l’histoire allemande. Il introduit une récente étude sur « la descente aux enfers de l’Allemagne, de l’honorabilité à la barbarie nazie », par la remarque : « Aujourd’hui, je m’inquiète de l’avenir immédiat des Etats-Unis, le pays qui a accueilli les réfugiés de langue allemande dans les années trente », lui compris. Avec des allusions qu’aucun lecteur ne peut manquer de discerner à ce qui se passe ici et maintenant, Stern évoque l’appel démoniaque de Hitler à sa « mission divine » de « sauveur de l’Allemagne », dans une « transfiguration parareligieuse de la politique » ajustée aux « formes chrétiennes traditionnelles », à la tête d’un gouvernement attaché aux « principes fondamentaux » de la nation, avec « le christianisme comme fondement de la morale nationale et la famille comme base de la vie nationale ». L’hostilité de Hitler à l’égard de l’« Etat laïque libéral », partagée par une grande partie du clergé protestant, a été la force motrice d’« un processus historique où la rancœur contre un monde laïque désenchanté a trouvé un exutoire dans l’évasion extasiée vers la déraison ».

N’oublions pas que cette descente accélérée jusqu’à la pire barbarie a eu pour cadre le pays qui faisait l’orgueil de la civilisation occidentale dans les sciences, la philosophie et les arts ; un pays qui, avant la propagande hystérique de la première Guerre mondiale, était perçu par de nombreux spécialistes américains des sciences politiques comme un model de démocratie. L’un des plus grands intellectuels israéliens, Amos Elon, aujourd’hui en exil volontaire par désespoir face au déclin moral et social d’Israël, estime que la communauté juive allemande de sa jeunesse était « l’élite laïque de l’Europe ». Ces juifs allemands « étaient l’essence de la modernité – des dirigeants qui gagnaient leur vie par la puissance de leur cerveau et non de leurs muscles, des médiateurs, pas des travailleurs de la terre. Des journalistes, des écrivains, des savants. Si tout cela ne s’était pas terminé si horriblement, nous chanterions aujourd’hui les louanges de la culture de Weimar. Nous la comparerions à la Renaissance italienne. Ce qui s’est passé là-bas en littérature, en psychologie, en peinture, en architecture, ne s’est produit nulle part ailleurs. Il n’y avait rien eu de tel depuis la Renaissance ». C’est un jugement qui se défend.

Rappelons aussi que les techniques de la propagande nazie ont été empruntées à des théories et pratiques d’entreprise, inaugurées pour la plupart dans les sociétés anglo-américaines. Ces techniques reposaient sur l’usage de « symboles et slogans » simples pour créer des « impressions formidablement répétées » faisant appel à la peur et à d’autres émotions primaires, à la manière de la publicité commerciale, observe une étude contemporaine. « Goebbels a embauché la plupart des grands publicitaires d’Allemagne au ministère de de la Propagande » et déclaré qu’« il allait utiliser les méthodes de publicité américaines » pour « vendre le national-socialisme » comme les entreprises vendent « le chocolat, le dentifrice et les médicaments ». Et ces mesures ont effroyablement réussi à provoquer la chute soudaine de l’honorabilité à la barbarie que Fritz Stern retrace comme une terrible mise en garde.

Le messianisme démoniaque est un outil naturel pour des dirigeants qui poussent à l’extrême le dévouement aux intérêts immédiats de cercles étroits de riches et de puissants et le désir de domination mondiale. Il faut beaucoup d’aveuglement volontaire pour ne pas voir que ce sont ces engagements-là qui guident la politique américaine actuelle. Les objectifs visés et les mesures prises sont régulièrement contraires aux souhaits de l’opinion. […]

Pour maintenir la population du dessous dans l’obéissance malgré les réalités quotidiennes de sa vie, le recours à la « transfiguration parareligieuse » est un outil naturel : il exploite des traits de la culture populaire qui sont depuis longtemps en rupture très nette avec le reste du monde industriel et que l’on manipule à des fins politiques, en particulier depuis les années Reagan.

Un autre instrument est régulièrement exploité :la peur de la destruction imminente par un ennemi incarnant un mal infini. Ce sentiment est profondément ancré dans la culture populaire américaine, en association étroite avec la foi dans la générosité de nos intentions – cette dernière idée est ce que l’histoire peut offrir de plus proche d’un universel. Dans un examen instructif de la culture populaire à partir des premières années, Bruce Franklin repère des thèmes cruciaux, comme « le Syndicat anglo-américain de la guerre » qui imposera son « pouvoir pacifique et éclairé » en menaçant d’« anéantissement » ceux qui se mettent en travers de sa route, et en apportant l’« Esprit de la Civilisation » aux peuples arriérés (1889). Il étudie aussi le choix remarquable des démons sur le point de nous détruire : il s’agit, en général, de ceux que les Américains sont en train de fouler aux pieds, les Indiens, les Noirs, les immigrés chinois, entre autres. Parmi les participants à ces exercices, on trouve de grands écrivains progressistes comme Jack London, qui a écrit en 1910, dans une revue populaire, une nouvelle où il préconisait l’extermination des Chinois par une guerre bactériologique qui déjouerait leur odieuse conspiration secrète pour nous submerger.

Quelles que soient les racines de ces traits culturels, ils sont aisément manipulables par des dirigeants cyniques, souvent avec des propos à peine croyables…

Noam Chomsky, « Les états manqués ».

Les états manqués
Abus de puissance et déficit démocratique


Les États-Unis ont dit et répété qu'ils avaient le droit d'intervenir militairement contre les "États manqués" sur l'ensemble du globe. Les États manqués, écrit Chomsky, sont ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas " protéger leurs citoyens de la violence, voire de la mort", et qui "se croient au-dessus des lois, nationales ou internationales". Bien qu'ils puissent avoir l'apparence de la démocratie, ils souffrent d'un grave "déficit démocratique" qui prive leurs institutions de contenu réel. Ici, Noam Chomsky renverse la situation : il montre que les États-Unis partagent eux-mêmes des caractéristiques des États manqués - et qu'ils constituent donc un danger croissant pour leur propre peuple et pour le monde. Explorant les tout derniers développements de la politique intérieure et extérieure américaine, Chomsky révèle les plans de Washington pour pousser plus loin la militarisation de la planète, en augmentant considérablement les risques de guerre nucléaire. Il évalue les dangereuses conséquences de l'occupation de l'Irak, qui a soulevé dans le monde une indignation générale. Il montre comment l'administration Bush "s'autoexempte" de piliers du droit international contemporain comme la Charte des Nations unies ou les conventions de Genève, ainsi que du protocole de Kyoto. Il examine enfin le système électoral américain, conçu pour éliminer les alternatives politiques authentiques, donc empêcher l'émergence de toute démocratie digne de ce nom. Offensif, lucide, parfaitement documenté, Les États manqués procède à une analyse exhaustive d'une superpuissance mondiale qui revendique depuis longtemps le droit de remodeler les autres pays à sa guise. Démantèlement systématique de la prétention des États-Unis à être l'arbitre de la démocratie dans le monde, cet ouvrage est à ce jour la critique de Chomsky la mieux ciblée - et la plus urgente.

Table des matières :

TERRIFIANTE SIMPLICITE
Risque d'ultime catastrophe
" L'apocalypse est proche "
L'Irak et la " guerre contre le terrorisme "
L'Irak et la démocratie du monde libre
L'ordre des priorités : le terrorisme et les intérêts réels
ETATS HORS LA LOI
Les scandales de la torture
Crimes de guerre et crimes contre l'humanité
" Au voleur, au voleur ! "
Autoexclusion
Le tissu juridique dont dépend la survie
ILLEGAL MAIS LEGITIME
Universalité
Précédents
La révolution normative
LA PROMOTION DE LA DEMOCRATIE A L'ETRANGER
" Exception "
Créer des impressions fausses
Cohérence rationnelle
" Puissance incontestée "
" Le train de la démocratisation "
" La ligne de force de la continuité "
LA PREUVE PAR LE MOYEN-ORIENT
Israël-Palestine
Les idées des non-peuples
LA PROMOTION DE LA DEMOCRATIE CHEZ NOUS
" Le Nouvel Esprit de l'Epoque "
Le messianisme démoniaque
Les élections de 2004
" Tromper et surcharger le public "
Opinion publique et action publique
Institutionnaliser le contrôle Etat-entreprises
" Coudées franches " pour les entreprises


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