Monday, February 13, 2012

Sagesse libertaire orientale





Exactement comme la société occidentale ne supporte pas la nature sauvage et veut la maîtriser, de même nos dirigeants veulent contrôler la société.

Les individus finissent par croire en la nécessité de cette loi sociale et la morale n'est que son intériorisation.

Pour punir les manquements à cette loi, pour la préserver et la défendre, les autorités ont créé une législation qui est devenue envahissante, oubliant que la délinquance augmente en proportion exacte du nombre des lois car, comme le dit Lao Tseu: « Plus s'allongent les ordonnances, et plus foisonnent les bandits» [Tao Te King, 57].

Le taoïsme renverse totalement cette perspective. Pour Lao Tseu ou Tchouang Tseu, ce ne sont pas les voleurs qu'il faut poursuivre, arrêter, punir, mais l'arrogance des riches qui doit être réformée: « Ne fais nul cas des choses rares, n'exhibe pas ce qui porte à l'envie, on cessera de dérober », est-il dit dans le Tao Te King. Ce ne sont donc pas les voleurs qu'il faut « remettre dans le droit chemin », mais la société inégalitaire qui, en suscitant l'envie, amène le vol. C'est parce qu'il existe des riches qui paradent que les voleurs existent. En enlevant les différences de conditions entre les êtres, les voleurs disparaîtront. En d'autres termes, une société où personne n'est ostensiblement supérieur est une société sans voleur. Et c'est parce que les riches sont « nantis outre leurs besoins» [Tao Te King, 53] que la pauvreté existe et que les « greniers sont vides ». Ce sont donc eux les vrais brigands.

Ainsi le taoïsme ne nie pas la tendance naturelle de certains hommes au vol, à la guerre, à l'envie, à la jalousie, mais il prétend poser les bases d'une société où ces tendances ne peuvent pas s'épanouir, s'exprimer, se révéler.

Dans le taoïsme, la décadence commence toujours lorsque l'on « veut » le bien, puisque la vertu vient avec la perte de la Voie, c'est-à-dire du Tao [Tao Te King, 38]. Elle entend se substituer à lui, à sa présence. De ce fait, « l'homme de bien » est toujours un tyran ou à l'origine d'une tyrannie.

Ce que veulent dire Lao Tseu ou Tchouang Tseu, c'est que toute personne qui est consciente de sa vertu exerce de fait un pouvoir sur les autres. Il juge, condamne, selon des critères qui lui sont propres.

Toute vertu est arrogante, orgueilleuse.

Sur ce thème du pouvoir, la parole de Tchouang Tseu rejoint celle de Michel Foucault. Comme l'a abondamment prouvé cet auteur, la loi est toujours une volonté de transformer l'autre en objet. Ultimement, elle est une tentative de réification des individus. Ils doivent devenir visibles, observables, surveillables, punissables et le but ultime de cette prise de possession des êtres est qu'ils soient totalement l'expression du seigneur, du patron, du chef.

À l'origine de la loi se trouve donc la volonté de pouvoir des gouvernants. Quels que soient ces gouvernants, qu'ils soient élus ou autoproclamés.

« Les actes bons et justes ne sont généralement qu'hypocrisie et sont mis au service de la convoitise », affirme avec force Tchouang Tseu [p.203].

À l'inverse, l'homme de la Voie, uni au Tao, rayonne naturellement la bonté et la justice sans penser accomplir la moindre « bonne action » comme la flamme fait paraître la lumière sans combattre l'obscurité. Le véritable saint, tel que l'entend le taoïsme, n'est le produit d'aucun « perfectionnement », d'aucune volonté de perfection. La vertu émane naturellement de lui comme « le soleil et la lune sont lumineux par eux-mêmes » [Tchouang Tseu p.170] et il est « toujours prêt à faire du bien aux hommes sans excepter quiconque » [Tao Te King, 27].

Il ne cherche surtout pas à se rendre utile, puisque c'est l'arbre « bon à rien » qui est précisément épargné par le bûcheron ainsi que l'indique Tchouang Tseu (p.159).

Il vit « en dehors de l'éloge et du blâme », indifférent, détaché, serein, « comme dans une campagne sans homme » [p.180], ignorant « les convenances et les rites » [p.160]. « Il se montre tel qu'il est » et « suit les impulsions de son propre cœur » [p.164]. Il est « tranquille comme la baie, silencieux comme le désert, paisible comme la mélodie » [p.180]. Il est si simple, si ordinaire, qu'il ressemble à un fou. Il n'exerce aucun pouvoir et va, inconnu du monde [p.163].

Libre du regard de l'autre, il ne recherche pas l'approbation, « il se promène sans but, en dehors du monde poussiéreux et trouve sa liberté dans la pratique du non-agir. Cela veut dire qu'il agit sans rien attendre et guide les hommes sans les contraindre » ( Tchouang Tseu, p.157).





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