Saturday, October 29, 2011

La révolution qui vient





La crise économique se traduit par un refus de la culture politique dominante. On découvre que les lois de l'économie et des gouvernants ne peuvent construire une société fondée sur l'égalité et la justice. A partir de ce constat, une pensée de la rupture entre les politiques et les citoyens ne cesse de progresser. Il y a aussi la rupture avec matérialisme destructeur de la Terre perçue comme une véritable entité spirituelle (Gaïa) ou une création divine. Cette autre rupture favorise l'émergence d'un spiritualisme écologique et totalitaire.

L'histoire est un éternel recommencement

Type idéal d’une idéologie de rupture, le fascisme ne se définit pas que négativement. Assurément, le fascisme se lève contre les systèmes en place : le libéralisme et le marxisme, le positivisme et la démocratie. Il en est toujours ainsi : une idéologie nouvelle, un mouvement politique qui vient de percer se dressent d’abord contre les systèmes de pensée et les forces politiques qui occupent déjà le terrain. Le marxisme, avant de présenter sa propre vision du monde, s'oppose d’abord au libéralisme qui, un siècle auparavant, montait à l'assaut de l’absolutisme. Il en est de même avec le fascisme, qui entre en conflit avec le libéralisme et le marxisme avant de fournir tous les éléments d’une option de remplacement globale - politique, morale et intellectuelle.

Telle qu’elle se forge au tournant du siècle et telle qu’elle se développe dans les années 20 et 30, l’idéologie fasciste est le produit d’une synthèse du nationalisme organique et de la révision antimatérialiste du marxisme, elle exprime une velléité révolutionnaire fondée sur le refus de l'individualisme, à facette libérale ou marxiste, et elle met en place les grandes composantes d’une culture a politique nouvelle et originale. Une culture politique communautaire, anti-individualiste et antirationaliste, fondée dans un premier temps sur le refus de l’héritage des Lumières et de la Révolution française, et, dans un deuxième temps, sur la construction d’une solution de rechange totale, d’un cadre intellectuel, moral et politique, seul capable d’assurer la pérennité d’une collectivité humaine où seraient parfaitement intégrées toutes les couches et toutes les classes de la société. Le fascisme prétend effacer les effets les plus désastreux de la modernisation du continent européen, il veut remédier à l’éclatement de la communauté en groupes antagonistes, à l'atomisation de la société, à l'aliénation de l'individu, devenu simple marchandise lancée sur le marché. Le fascisme se lève contre la déshumanisation introduite par la modernisation dans les rapports humains, mais il entend préserver jalousement les bénéfices du progrès, et jamais il ne prône le retour à un « âge d’or » hypothétique. Ni réactionnaire, ni contre-révolutionnaire dans le sens maurrassien du terme, le fascisme se présente au contraire comme une révolution d’un autre type: une révolution qui déclare vouloir tirer le meilleur du capitalisme, du développement de la technologie moderne et du progrès industriel. La révolution fasciste entend changer la nature des rapports entre l’individu et la collectivité sans pour autant briser le moteur de l’activité économique – la recherche du profit –, ni abolir son fondement – la propriété privée – ou détruire son cadre nécessaire – l'économie de marché. C’est là un élément de la nouveauté du fascisme : la révolution fasciste est supportée par une économie régie par les lois du marché.

Quand le régime fasciste en Italie pratiquera un corporatisme fondé sur une économie libérale, quand le mouvement fasciste, bien avant la prise du pouvoir, réclamera, par la bouche de Mussolini, que la révolution décharge l’État de ses fonctions économiques, ce ne sera pas le fruit d’un simple opportunisme. Au contraire : Mussolini ne fera que reprendre les leçons d’économie politique données tout au long de la première décennie du siècle par les intellectuels du syndicalisme révolutionnaire.

Mais, si le fascisme entend recueillir tous les avantages de la modernité, tous les succès technologiques du capitalisme, s’il ne met jamais en cause les lois du marché ni la propriété privée conçus comme appartenant à l'ordre naturel des choses, il a en revanche en horreur les valeurs dites bourgeoises : libéralisme, démocratie, universalisme, individualisme. Le système de pensée fasciste repose non seulement sur la négation de la praxis libérale et démocratique, mais aussi sur le rejet de ses principes philosophiques. De même, ce n’est pas tant la praxis marxiste qui est en cause en premier lieu – certainement pas pour tout ce qui touche le rôle de la violence dans l’histoire –, mais bien le contenu rationaliste, hégélien du marxisme, son déterminisme. Ce n'est pas la révolte qui, pour lui, est mauvaise, mais le matérialisme historique.

La synthèse fasciste est d’abord un mouvement de révolte. Et on ne saurait mésestimer l’importance de cette dimension. Il s’agit de l'aspect moderniste, avant-gardiste du fascisme, de sa véritable esthétique révolutionnaire. Alors que s’établit en France et en Italie la jonction entre les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire et les nationalistes intégraux, Marinetti, auteur en 1909 du fameux Manifeste futuriste, apporte l’appui le plus complet de l'avant-gardisme culturel à ce non-conformisme politique :

1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l'énergie et de la témérité.

2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l'audace et la révolte.

3. La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive..., une automobile rugissante, qui a l’air de courir sous la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l'homme.

8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l'impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l'absolu, puisque nous avons déjà créé l'éternelle vitesse omniprésente.

9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde –, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent et le mépris de la femme.

10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages parles ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés; les paquebots aventureux flairant l'horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes dont l'hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste. [...]

Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles ! » (F. Marinetti, Enquête internationale sur le vers libre et Manifeste du Futurisme, Milan, Editions de « Poesia », 1909.)

Zeev Sternhell, Naissance de l'idéologie fasciste.


Naissance de l'idéologie fasciste


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