Saturday, January 14, 2012

La philosophie



Les oligarchies manipulent l'opinion et façonnent les consentements. Sans une véritable culture politique et philosophique, le droit de vote n'est qu'une parodie de citoyenneté.

Second manifeste pour la philosophie

Écrire un Manifeste, même pour quelque chose dont la prétention intemporelle est aussi puissante que celle de la philosophie, c'est déclarer que le moment est venu de faire une déclaration. Un Manifeste contient toujours un « il est temps de dire... » qui fait que, entre son propos et son moment, on ne saurait distinguer. Qu'est-ce qui m'autorise à juger qu'un Manifeste pour la philosophie est à l'ordre du jour, et, qui plus est, un second Manifeste ? Dans quel temps de la pensée vivons-nous ?

Il faut accorder sans hésitation à mon ami Frédéric Worms qu'il y a eu en France, entre les années soixante et les années quatre-vingts — des derniers grands travaux de Sartre aux œuvres capitales d'Althusser, Deleuze, Derrida, Foucault, Lacan, Lacoue-Labarthe ou Lyotard, pour ne citer que les morts —, un fort « moment » philosophique. La preuve de ce point « par l'exemple négatif », comme disent les Chinois, est l'acharnement mis par la coalition de quelques vedettes médiatiques et de sorbonnards en goguette à nier qu'il se soit passé, dans ces années lointaines, quoi que ce soit de grand ou même d'acceptable. Cette coalition a montré que tous les moyens lui étaient bons pour imposer à l'opinion publique sa vindicte stérile, y compris le sacrifice sans phrase d'une génération entière de jeunes gens acculés à un choix détestable ou bien le carriérisme sauvage assaisonné d'Éthique, de Démocratie, et, s'il le faut, de Piété, ou bien le non moins sauvage nihilisme des jouissances courtes, à la sauce no future. Le résultat de cet acharnement a été qu'entre les efforts héroïques de la jeunesse actuelle pour retrouver une voix qui porte et l'escouade amaigrie des survivants et héritiers de la grande époque, il y a, en philosophie, un trou béant qui déconcerte nos amis étrangers. Concernant la France, seule l'élection de Sarkozy parvient à les étonner autant que le fait, depuis vingt ans, l'abaissement de nos intellectuels. C'est que nos « amis américains » sont toujours trop prompts à oublier que la France, si elle est le lieu de quelques hystéries populaires grandioses qu'escortent de puissantes inventions conceptuelles, est aussi celui d'une réaction versaillaise et servile tenace, à laquelle le ralliement propagandiste de régiments d'intellectuels n'a jamais fait défaut.

« Qu'êtes-vous devenus, philosophes français que nous avons tant aimés, pendant ces sombres années quatre-vingts et plus encore quatre-vingt-dix ? » nous demande-t-on avec insistance. Eh bien, nous poursuivions le travail dans divers lieux protégés que nous avions construits de nos mains. Mais voici que des signes de plus en plus nombreux, en dépit ou à cause de ce que la situation historique, politique et intellectuelle de la France semble extrêmement dégradée, indiquent que nous allons, vieux rescapés dédiant notre fidèle labeur à l'assaut mécontent et instruit de nouvelles générations, retrouver un peu d'air libre, d'espace et de lumière.

J'ai publié mon premier Manifeste pour la philosophie en 1989. Ce n'était pas la joie, je vous prie de le croire ! L'enterrement des « années rouges » qui suivirent Mai 68 par d'interminables années Mitterrand, la morgue des « nouveaux philosophes » et de leurs parachutistes humanitaires, les droits de l'homme combinés au droit d'ingérence comme seul viatique, la forteresse occidentale repue donnant des leçons de morale aux affamés de la terre entière, l'affaissement sans gloire de l'URSS entraînant la vacance de l'hypothèse communiste, les Chinois revenus à leur génie du commerce, la « démocratie » partout identifiée à la dictature morose d'une étroite oligarchie de financiers, de politiciens professionnels et de présentateurs télé, le culte des identités nationales, raciales, sexuelles, religieuses, culturelles tentant de défaire les droits de l'universel... Maintenir dans ces conditions l'optimisme de la pensée, expérimenter, en liaison étroite avec les prolétaires venus d'Afrique, de nouvelles formules politiques, réinventer la catégorie de vérité, s'engager dans les sentiers de l'Absolu selon une dialectique entièrement refaite de la nécessité des structures et de la contingence des événements, ne rien céder... Quelle affaire ! C'est de ce labeur que témoignait, de façon succincte et allègre à la fois, ce premier Manifeste pour la philosophie. Il était, ce petit livre, comme des mémoires de la pensée écrits dans un souterrain. Vingt ans après, vu l'inertie des phénomènes, c'est encore pire, naturellement, mais toute nuit finit par détenir la promesse de l'aube. On peut difficilement descendre plus bas : dans l'ordre du pouvoir d'État, que le gouvernement Sarkozy ; dans l'ordre de la situation planétaire, que la forme bestiale prise par le militarisme américain et ses servants ; dans l'ordre de la police, que les contrôles innombrables, les lois scélérates, les brutalités systématiques, les murs et les barbelés uniquement destinés à protéger les riches et les satisfaits Occidentaux de leurs ennemis aussi naturels qu'innombrables, à savoir les milliards de démunis de toute la planète, Afrique d'abord ; dans l'ordre de l'idéologie, que la tentative misérable visant à opposer une laïcité en haillons, une « démocratie » de comédie et, pour faire tragique, l'instrumentation dégoûtante de l'extermination des Juifs d'Europe par les nazis, à de supposés barbares islamiques ; dans l'ordre enfin des savoirs, que l'étrange mixture qu'on veut nous faire avaler entre un scientisme technologisé, dont le fleuron est l'observation des cervelles en relief et en couleurs, et un juridisme bureaucratique dont la forme suprême est « l'évaluation » de toutes choses par des experts sortis de nulle part, qui concluent invariablement que penser est inutile et même nuisible. Cependant, si bas que nous soyons, je le redis, les signes sont là qui alimentent la vertu principale de l'heure : le courage et son appui le plus général, la certitude que va revenir, qu'est déjà revenue la puissance affirmative de l'Idée. C'est à ce retour qu'est dédié le présent livre, dont la construction s'ordonne précisément à la question : qu'est-ce qu'une Idée ?

D'un point de vue étroitement chevillé à mon œuvre propre, je peux évidemment dire que ce Second manifeste pour la philosophie soutient avec le deuxième tome de L'être et l'événement, titré Logiques des mondes et paru en 2006, le même rapport que le premier Manifeste soutenait avec le premier tome, paru en 1988 : donner une forme simple et immédiatement mobilisable à des thèmes que la « grande œuvre » présente dans leur forme achevée, formalisée, exemplifiée, minutieuse. Mais, d'un point de vue plus large, on peut aussi bien dire que la forme courte et clarifiée vise, en 1988, à attester que la pensée continue dans son souterrain, et, en 2008, qu'elle a peut-être les moyens d'en sortir.

Aussi bien n'est-ce sans doute pas un hasard qu'en 1988, la question centrale de L'Être et l'événement ait été celle de l'être des vérités, pensé dans le concept de multiplicité générique. Tandis qu'en 2006, dans Logiques des mondes, la question est devenue celle de leur apparaître, trouvé dans le concept de corps de vérité, ou de corps subjectivable.

Simplifions, et espérons : il y a vingt ans, écrire un Manifeste revenait à dire : «La philosophie est tout à fait autre chose que ce qu'on vous dit qu'elle est. Essayez donc de voir ce que vous ne voyez pas. » Aujourd'hui, écrire un second Manifeste, c'est plutôt dire « Oui ! La philosophie peut être ce que vous désirez qu'elle soit. Essayez de réellement voir ce que vous voyez. »

Alain Badiou, Second manifeste pour la philosophie.

Second manifeste pour la philosophie

Il y a vingt ans, mon premier Manifeste pour la philosophie s'élevait contre l'annonce, partout répandue, de la " fin " de la philosophie. A cette problématique de la fin, je proposais de substituer le mot d'ordre : " un pas de plus ".

La situation a bien changé. Si la philosophie était à l'époque menacée dans son existence, on pourrait soutenir aujourd'hui qu'elle est tout aussi menacée, mais pour une raison inverse : elle est dotée d'une existence artificielle excessive. Singulièrement en France, la " philosophie " est partout. Elle sert de raison sociale à différents paladins médiatiques. Elle anime des cafés et des officines de remise en forme. Elle a ses magazines et ses gourous. Elle est universellement convoquée, des banques aux grandes commissions d’État, pour dire l'éthique, le droit et le devoir.

Tout le point est que par " philosophie " on entend désormais ce qui en est le plus antique ennemi : la morale conservatrice.

Mon second manifeste tente donc de démoraliser la philosophie, d'inverser le verdict qui la livre à la vacuité de " philosophies " aussi omniprésentes que serves. Il renoue avec ce qui, de quelques vérités éternelles, peut illuminer l'action. Illumination qui porte la philosophie bien au-delà de la figure de l'homme et de ses " droits ", bien au-delà de tout moralisme, là où, dans l'éclaircie de l'Idée, la vie devient tout autre chose que la survie.
A. Badiou.




Illustration d'après le sondage BVA, samedi 14 janvier 2012 :
Hollande 28%, Sarkozy 24%, Le Pen 17%, Bayrou 11%, Mélenchon 8%, Villepin 4%, Joly 4%, Arthaud 1%, Lepage 1%, Chevènement 1%, Boutin 1%, Poutou 0%, Dupont-Aignan 0%, Morin 0%, Nihous 0%

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