Tuesday, April 17, 2012

Des saints amoureux jusqu'à l'extase...





Par Claude Pasteur

Chez quelques grands mystiques, l'union avec Dieu provoque de véritables pâmoisons qui empruntent pour s'exprimer le langage de l'amour sensuel.

Ainsi, au XIIIe siècle, Mechtilde de Magdebour, bien que préconisant que le corps est l'ennemi de l'âme, se représente le Christ comme un jeune homme d'une beauté ineffable. Il la prend dans ses bras divins, et l'embrasse (...) Oh, alors, comme il m'a embrassée ! Il l'appelle sa colombe, lui dit qu'elle est sa reine, son désir, qu'elle est une fraîche présence sur son sein, une caresse pour sa bouche...

Elle nargue le Diable qu'elle imagine tourmentant dans un enfer peuplé de démons les pauvres pêcheurs condamnés à boire du soufre, pendant qu'elle, Mechtilde, vit sa divine idylle avec l'amant céleste. Les autorités ecclésiastiques de l'époque censurèrent certains de ses écrits et contestèrent ses visions, mais la religieuse se défendit en leur prédisant qu'elles seraient un jour punies pour leur injustice !

Plus tard, une autre sainte, Gertrude vit le Christ lui apparaître, et lui prendre la main en disant : Ne crains rien, je t'enivrerai du torrent de ma volupté divine...

Un dimanche de carême, elle eût l'impression que le visage de Jésus se pressait contre le sien : lors donc que vous approchâtes votre face adorable de la mienne, j'aperçus une douce lumière qui sortant de vos yeux divins, et passant par les miens, se répandait dans toutes les plus secrètes parties de moi-même...

À quoi Jésus répondit : Viens à moi, mon amour, entre-en moi, mon amour...

Le cas de Raymond Lulle, au XIVe siècle, est lui aussi bien singulier. Moine tertiaire franciscain, il avait eu, à l'âge de 30 ans, et après une jeunesse orageuse, cinq visions de Jésus en croix. Dès lors, il avait voué au Christ un amour éperdu qui s'exprime dans son ouvrage Le livre de l'Ami et de l'Aimé. Raymond Lulle se définit lui-même comme le fou d'amour, l'amant, et Jésus est le Bien-aimé. Il apparaît un jour à l'amant en vêtement neuf et rouge, l'entourant de ses bras pour l'embrasser. Il a incliné la tête pour lui donner un baiser...

La psychanalyse décèlerait sans doute dans ces élans des tendances refoulées d'homosexualité,- ce qui n'empêcha pas Raymond Lulle de manifester une grande activité apostolique, voyageant et prêchant infatigablement.

Il y eût aussi l'étrange Angèle de Foligni ; persuadée qu'elle ne pourrait répondre à l'appel divin aussi longtemps qu'elle serait mariée et mère de famille, elle pria ardemment pour demander la mort de son mari et de ses enfants... et fut exaucée : ils moururent tous, les uns après les autres !

Devenue tertiaire Franciscaine, elle eût des extases accompagnées de convulsions et de hurlements qui effrayaient ses compagnes. Voyait-elle vraiment Dieu ? Ou bien était-ce le Diable qui ricanait derrière un pilier, à l'église ?

Sainte Catherine de Sienne fut elle aussi une grande mystique qui s'évanouissait en recevant la communion, se flagellait, portait en guise de ceinture une chaîne hérissée de pointes, se nourrissait de pain sec, d'herbes et d'eau, entrait souvent en transe. Au moins, fut-elle récompensée de ses mortifications par son mariage solennel avec Jésus : elle vit la Vierge Marie prendre sa main droite, et demander à son fils Jésus s'il l'acceptait pour épouse. Jésus acquiesça en glissant un anneau à son doigt.

Par la suite, consciente de sa dignité d'épouse du Christ, elle s'intéressa à la politique, voyagea beaucoup, écrivit de nombreuses lettres, ainsi qu'un dialogue avec Dieu, où celui-ci l'exhorte à se cacher dans une caverne à côté du Christ, pour y goûter son amour divin...

Une autre Catherine, sainte Catherine de Gênes, disait avoir reçu une blessure d'amour au cœur. Elle portait constamment un cilice, dormait sur un lit garni d'épines, avalait des insectes, entrait en extase, ou se roulait dans des convulsions. C'est en lisant des ouvrages traitant des souffrances des pécheurs en enfer, que Thérèse d'Avila décida de se faire religieuse. Mais ce fut seulement à 40 ans, qu'elle commença à avoir des visions et à entendre des voix. Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les anges, lui ordonna Dieu.

Plusieurs prêtres déclarèrent que ses visions étaient des illusions diaboliques, et lui ordonnèrent de restreindre ses communions. Mais les apparitions continuèrent, telle celle d'un ange pas grand, mais plutôt petit, et extrêmement beau, tenant à la main un long dard en or qu'il lui plongeait dans le cœur, la laissant toute embrasée... (L'image évoque Éros et sa flèche...)

Active quand elle n'était pas en contemplation, elle réforma l'Ordre du Carmel, et fit de nombreuses fondations. Elle avançait en âge, lorsqu'elle s'enthousiasma pour un jeune Carme, Jérôme Gracian, brillant et ambitieux, auquel elle fit vœu d'obéissance, et dont elle suivit les conseils, pas toujours avec succès. Son œuvre principale fut Le château de l'âme, ouvrage de doctrine mystique, où elle parle de la blessure d'amour causée par l'ardent désir de Dieu.

Sœur Marguerite-Marie Alacoque fut la plus névrotique des saintes mystiques. Le Christ, disait-elle, la faisait reposer sur sa poitrine. Elle avait des convulsions qui la faisaient croire possédée du démon, au point que les Sœurs effrayées lui lançaient de l'eau bénite quand elles la rencontraient.

Elle aimait souffrir, la vue du sang lui évoquait celui de Jésus-Christ elle aurait volontiers léché les blessures. Sa vénération pour le cœur de Jésus lui fit instituer la fête du Sacré-cœur, qui a perduré jusqu'à nos jours.

Il y eût au XVIIe siècle la célèbre Madame Guyon, qui se croyait destinée à mettre au monde un grand nombre d'enfants de la grâce, spirituellement parlant, avec l'aide de son confesseur le Père La Combe, (des bruits malveillants coururent sur leurs relations...). Madame Guyon n'en convertit pas moins Fénelon à la doctrine du quiétisme, (qui supprimait chez le fidèle toute volonté pour un abandon vidé de toutes notions, mêmes celle du péché.). Ce qui valut à Fénelon de se brouiller avec Bossuet, qui n'appréciait pas le quiétisme.

Sainte Thérèse de Lisieux avait manifesté elle aussi très jeune des signes de névrose : états de catalepsie, hallucinations, sensibilité anormale qui la faisait éclater en sanglots pour la moindre chose. Elle alla un jour se jeter aux pieds du pape Léon III pour lui demander l'autorisation d'entrer au Carmel à 15 ans. Mais elle ne fut pas une hallucinée : simplement une petite-fille qui se confie à son Père en toute humilité.

Que conclure raisonnablement de ces manifestations spectaculaires ; sinon que quelques grandes mystiques furent d'authentiques paranoïaques, atteintes de troubles nerveux voisins de l'hystérie ?

Saint Jean de La Croix, contemporain de Thérèse d'Avila, se montra très prudent en cette matière. Bien que grand mystique lui-même, il se méfiait des visions, parce qu'on ne pouvait réellement savoir si elles venaient de Dieu ou du Diable, ou simplement d'un dérèglement psychique de l'homme.

Car si les visions ne venaient pas de Dieu, elles pouvaient être dangereuses ; on pouvait en effet se demander si ces transports de l'âme laissaient le corps indifférent... Lui, Jean de la Croix, prêchait pour la nuit obscure des sens, qui consiste à laisser derrière soi tout ce qui attache au monde, et à se libérer ainsi du péché. Tenons-nous en à cette opinion d'un homme qui fut sage en même temps que saint. 



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