Wednesday, April 04, 2012

Éloge de la lenteur





Lutter contre la dictature du court terme, relocaliser l'économie..., autant de principes que le mouvement Slow applique déjà à son échelle dans un esprit convivial.

N'en avez-vous pas parfois assez de courir après le temps, sans prendre suffisamment le temps de manger, de créer, de bavarder... ? De ce constat est né en Italie (dans le village de Brà, dans le Piémont) le mouvement Slow, créé par Carlo Petrini dans les années 1980, avant de s'étendre peu à peu à 50 pays. Il compte désormais près de 100 000 adhérents à travers la planète et a pour objectif de lutter contre la surconsommation. Paul Ariès, directeur du bimestriel Le Sarkophage et auteur de La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance (La Découverte, 2010), évoque plus largement « une société qui nous pousse à vouloir toujours plus ; sous une contrainte constante d'accumulation matérielle et de pouvoir ».

Au départ, l'alimentation

Même si le mouvement Slow touche désormais tous les aspects de nos vies (transports, vêtements...), c'est d'abord via l'alimentation qu'il a commencé à s'ancrer en France en 2003. 2 000 adhérents se réunissent désormais dans 45 groupes locaux, appelés « conviviums ». Ils organisent des rencontres à l'occasion desquelles les adhérents établissent des relations avec des producteurs de leur région, mènent des campagnes pour protéger les produits alimentaires traditionnels, organisent des dégustations et des ateliers, invitent des chefs cuisiniers à s'approvisionner localement et travaillent pour développer l'éducation au goût dans les écoles.

Fédérés au sein de Slow Food France, ses membres luttent contre la malbouffe et œuvrent pour la défense de la biodiversité, en s'appuyant, rappelle Jean Lhéritier, président de la structure hexagonale, « sur des valeurs, une façon de vivre le plaisir et une culture alimentaire locale ». Il commente : « Notre objectif est notamment de lutter contre l'appauvrissement et la standardisation des modes d'alimentation. Nous cherchons donc autant à préserver les variétés de maïs que l'on ne trouve qu'en Amazonie qu'une recette ancestrale auvergnate, ou bien encore un mode de cuisson comme le tagine ou une façon de manger ensemble, à l'africaine par exemple, dans un plat commun. »

Les villes lentes

Informer les citoyens sur l'agriculture, l'environnement, le mode de développement et défendre une production de proximité permettant de relocaliser l'économie constituent deux axes majeurs des actions de Slow Food. L'association défend par ailleurs ce qu'elle appelle la « haute qualité alimentaire », un concept que les collectivités territoriales pourraient, selon elle, reprendre à leur compte dans les services publics en appliquant, par exemple, le slow dans les cantines scolaires ou les maisons de retraite. Enfin, Slow Food France prône le développement d'une agriculture « propre, bonne et juste », comprenant trois dimensions : le bon goût, le respect des écosystèmes et la juste rémunération des agriculteurs.

Au-delà de nous permettre de renouer avec une qualité de vie, son projet a en effet pour but de promouvoir un modèle économique plus écologique. Ainsi, le mouvement Slow propose d'appliquer le concept à notre façon de nous habiller, de nous meubler - le slow design adopte les principes du développement durable en prônant la récupération, la bonne gestion des ressources, la lutte contre la standardisation, etc. -, mais aussi de vivre ensemble en ville. Les villes lentes ou città slow, nées en Italie en 1999, promeuvent une gestion municipale centrée sur la qualité de vie, l'économie de proximité, le respect des paysages, au détriment de l'extension des zones commerciales et industrielles, de l'étalement pavillonnaire et de la prédominance de la voiture. En Italie, 70 villes appliquent ce principe, dont Orvieto, Barga, Greve in Chianti et Positano. En France, Segonzac (ville d'un peu plus de 2 000 habitants), en Charente, est la première municipalité à avoir adhéré, en mai 2010, au réseau international des villes lentes (Cittaslow). Concrètement, cela se traduit, par exemple, par l'ouverture d'un parc, la préservation du patrimoine historique, l'incitation au retour du petit commerce, la réhabilitation d'un réseau de ruelles piétonnes et cyclables, la création de marchés des produits locaux, l'investissement dans les structures d'accueil pour la petite enfance et les personnes âgées, la création de jardins partagés, la transformation de la station d'épuration en bassins filtrants naturels...

Contre la dictature du court terme

Jean Lhéritier rappelle que le concept du slow est déjà une tendance médiatisée par la presse, dont la femme du Président américain, Michelle Obama, se serait inspirée pour créer le potager de la Maison Blanche... Pour autant, il peine à s'imposer comme un modèle alternatif Paul Ariès abonde en son sens : « En France, on a du mal à mobiliser sur la lenteur et la relocalisation. Et pourtant, l'enjeu est social : quand une société accélère, c'est toujours au détriment des plus faibles ; la vitesse est génératrice d'exclusion, pour les personnes âgées par exemple, mais aussi pour ceux qui sont le moins armés pour la course à la productivité. »

Et d'ajouter : « La vitesse est consubstantielle au capitalisme. Il s'agit d'une part d'un système fondé sur l'exploitation des salariés, qui leur impose aujourd'hui de produire des biens et des services en flux tendus, à la demande du client. Et il s'agit également, c'est son autre versant, d'un système qui impose un style de vie précis à un nombre toujours plus important de consommateurs à travers le monde. Le capitalisme répond ainsi à nos angoisses existentielles en exploitant notre peur du vide et de la mort. » Face à cela, les leviers pour réagir ne manquent pas : du bridage des moteurs à l'interdiction de travailler le dimanche, en passant par la fin de l'éclairage dans les villes la nuit. Individus, collectivités, législateurs, nous sommes donc tous des ralentisseurs en puissance. Prenons le temps d'y réfléchir.




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