Sunday, April 08, 2012

Le perroquet spirite





Rien n'est plus triste que cette Champagne pouilleuse balayée de siècle en siècle par l'invasion. On y sent toujours la pourriture des batailles et les troupes de corbeaux s'abattent avec délices sur ces plaines monotones que traversent, dans un alignement sans fantaisie, des files d'arbres frissonnants.

Au-dessus de Troyes aux ruelles gothiques, il n'y a rien ou presque rien pendant des heures. C'est une Hollande sans moulins, une Castille sans couleurs.

Las du parcours et surpris par la nuit, je m'arrête dans un gros village où l'enseigne du « Lion d'Argent » grince sous le vent d'automne.

Bonsoir, m'sieurs-dames, dis-je d'un ton guilleret, afin de me mettre dans l'ambiance et d'inspirer la sympathie du cercle des consommateurs accoudés au comptoir. Un silence hostile et dédaigneux répond à mes avances. Seule une mouche, quittant son plafond familier, vient me souhaiter une bienvenue dont le patron s'est dispensé. Au fait, où est-il, ce patron ?

Une mince créature, au dos voûté que reflète un miroir graisseux, pourrait bien être sa moitié. Je m'apprête à lui adresser la parole lorsqu'un géant à face patibulaire paraît, jailli d'une porte invisible :

Vous désirez ?

Une chambre et dîner.

Bien tard !... Il n'y a plus que des œufs.

Je m'en contenterai.

Faudra bien, mon gars.

Monsieur... 


— Au pays de Danton, on dit : mon gars !

Puis-je voir la chambre ?

Si vous n'avez pas votre contentement, vous n'aurez qu'à le dire : ce sera le même prix.

Je décide de rester pour voir jusqu'à quel point le malotru poussera l'insolence. Vrai coupe-gorge, en vérité, que ce cabaret, mais j'en ai vu d'autres pendant la guerre !

Je commande une bouteille de vin blanc. Le géant la tire des profondeurs et la pose brutalement sur la table tandis que les assistants ricanent.

Examinant l'entourage à la dérobée, je constate que personne ne boit, et que l'on semble attendre quelque chose qui tarde à venir.

Dans l'arrière-salle, la voix criarde d'un perroquet répète d'un ton monotone : « C'est bon, hein ! », accompagnant cette appréciation d'affreux sifflements.

On apporte l'animal en grande pompe pour l'installer sur un perchoir de bois doré. C'est une bête superbe, d'une espèce que je n'ai jamais vue. Avec son plumage noir et rouge et son aigrette flamboyante, il a l'allure d'un Méphistophélès d'opéra.

En m'apercevant, il se met à claquer furieusement du bec, puis, la tête penchée, les doigts crispés, il me fixe d'un œil sournois.

Tout à coup, sans que rien ne laisse prévoir son geste, il saute sur le plancher et se précipite sur mes souliers qu'il veut lacérer. De hauts rires accueillirent cet exploit. Je recule.

Il n'a pas l'air de vous aimer beaucoup, mon Timboum ! grogne le patron. Moi, je ne trouve pas ça bon signe. Heureusement que vous êtes un client, et que les clients, chez moi, c'est sacré, n'est-ce pas, les amis ?... Un murmure d'approbation lui répond. Timboum, cependant, volète de table en table, et l'on pourrait croire qu'il dit un mot à chacun.

Parle-t-il ? demande quelqu'un.

Il dit que Bébert est un filou !

II n'a pas tort.

Il connaît ceux qui nous sont favorables... Les autres, il leur bouffe les panards, ah, ah, ah !

Est-il facétieux ! remarque la patronne attendrie. Sur quoi, Timboum de lui donner un gracieux bécot au coin de l'oreille, laissant la mégère toute pâmée. La joie est vive parmi l'assistance.

Pas jaloux, patron ? fait un mauvais plaisant.

Penses-tu ! un confrère !

En effet, le géant a un bec d'oiseau, des yeux ronds, des mouvements saccadés, un faciès cruel. Je me demande avec une angoisse croissante comment la soirée va se terminer. Par bonheur, le vin est excellent et soutient mon courage.

Je reçois enfin une omelette sans lard avec un quignon de pain rassis que je grignote distraitement. Tous les regards sont dirigés vers moi, mais je baisse les yeux sur mon assiette d'un air absorbé. J'ai à peine avalé la maigre pitance, que la patronne vient m'annoncer d'une voix hypocrite que ma chambre est prête et qu'il faut monter car on va fermer et se coucher.

J'ai droit, au premier étage, à un réduit glacé avec lit de fer, matelas bourré de foin et cuvette fêlée. Étendue depuis cinq minutes sur mon grabat, le dos déjà endolori, j'entends soudain comme un bruit de dispute. Me relevant d'un bond, je reste un instant immobile pour essayer de saisir les bribes de la discussion. Dans l'obscurité, j'aperçois un rais de lumière qui filtre à travers un interstice du plancher. Je m'abaisse aussitôt, colle un œil à la fente et vois en panorama ce qui se passe dans la salle du café.

Les faux consommateurs, très agités, se tiennent en cercle autour du perroquet Timboum juché sur un haut pupitre. On a placé devant lui une planchette sur laquelle les lettres de l'alphabet sont grossièrement gravées au couteau. Sur chacune de ces lettres, on a posé une graine de tournesol. —

La présence d'un étranger dans la maison pourrait bien le troubler ! dit quelqu'un d'un ton méchant.

Il doit dormir à présent, assure le patron. Attendez, je vais aller contrôler. Il monte l'escalier avec précaution et s'arrête devant ma porte. Je me mets immédiatement à ronfler de toutes mes forces et, après un court instant, il s'en retourne comme il est venu.

En bas, la scène reprend.

Frétillant de la queue, dodelinant du chef, Timboum contemple les graines. Il paraît hésiter. Enfin, d'un coup, il en happe une, puis une autre, puis une troisième, pendant que les assistants épellent : M... F... V...

Eh bien, qu'est-ce qu'il veut dire ?... demande-t-on à la patronne qui semble jouer le rôle de truchement.

M.F.V. ? réfléchit-elle. Ça veut dire : méfiez-vous !

Tous se regardent, consternés.

Tout à coup, la sale bête déploie ses ailes et, gigotant comme un diable se met à hurler : « Timboum a soif ! » Et chacun de s'affairer pour apporter, qui du vin rouge, qui de l'eau-de-vie. Timboum goûte à tous les verres et, désaltéré, s'exclame : « C'est bon, hein ! »

Je l'aperçois alors, tout ébouriffé, se livrant à une sorte de danse sauvage, sautillant, titubant, donnant les signes les plus évidents de l'ébriété.

Continuons à consulter l'oracle, insiste le géant que ce spectacle paraît surexciter. Il faut en savoir davantage, nous sommes peut-être en danger...

On replace l'animal devant sa planchette. Il picore cette fois les lettres E et S.

E...S répète la patronne, le front dans sa main. Ah ! il dit : ESPION.

Mais qui est l'espion ? questionne le chœur.

J'ai mon idée là-dessus... mais Timboum va nous le dire. Timboum prend une dernière graine, celle de la lettre O.

En haut, traduit la patronne. C'est l'étranger qui est là-haut !

Et c'est ainsi qu'au beau milieu de la nuit, par la grâce d'un perroquet trop savant, je suis empoigné par des bras vigoureux, transporté brutalement au rez-de-chaussée et jeté dehors sans autre forme de procès.

Guy de Wargny



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