samedi, juillet 21, 2018

Bodhi


Revue bouddhiste et civilisation narcissique

par l'instructeur de Patrick


Créer aujourd’hui une revue d’études bouddhiques peut sembler une véritable gageure car on n’en finirait pas d’énumérer les conditions inhérentes à la vie moderne qui éloignent toujours plus nos contemporains de toute Voie de Libération ou qui les empêchent d’accéder à une compréhension juste de tout enseignement traditionnel. Dans le cas précis du bouddhisme, nous nous contenterons de signaler quatre points fondamentaux sur lesquels la vision moderne des choses s’oppose radicalement à la vision bouddhique :

Le moi

Le bouddhisme, qui est par excellence la doctrine du non-moi, anâtmaniya, nie toute réalité au moi empirique. Le monde moderne en général, et les sociétés occidentales en particulier, évoluent de plus en plus vers un véritable culte du moi et ce que certains ont déjà appelé une “civilisation du narcissisme”.

La mort

Le bouddhisme ne se lasse pas d’insister sur l’impermanence, l’évanescence des phénomènes et accorde une grande importance à la “Contemplatio mortis” [les ascètes qui allaient méditer sur les lieux de crémation ou près des fosses communes pour pratiquer les Ashubhasamjñâ et les Dasa samjñâ] ; la société moderne escamote la mort, en fait quelque chose dont il est malséant de parler, car pour elle rien n’est pire que la mort.

La liberté

Le bouddhisme, qui pose un total déterminisme et affirme que “l’homme ordinaire”, prthagjana, est entièrement lié, se présente non comme un idéal de liberté, mais comme une Voie menant à la délivrance, ou libération, ce qui n’est pas du tout la même chose et en toute rigueur, un bouddhiste devrait s’interdire des phrases comme “je suis libre de faire ceci ou cela”. Le monde moderne fait de la liberté une valeur absolue, sans se rendre compte qu’un être esclave de lui-même mais voulant “tout, et tout de suite”, ne peut être qu’oppresseur et criminel [cas extrême : la “philosophie du marquis de Sade et ses lointains épigones qui font l’apologie aveugle du “désir”, de même que certaines déviances doctrinales aberrantes, par exemple chez certains sectateurs d’un Vajrayâna mal compris], et habitue les individus à mendier des apparences de liberté à l’état, à un syndicat, à une secte, à une croyance, à une religion, etc., au lieu de conquérir eux-mêmes la liberté.

Le silence

La sphère mentale du bouddhisme est un “monde du silence”, du recueillement, de la concentration, de la solitude active et consentie, de l’introspection équilibrée. Le monde moderne est un univers d’agités, de bruit et de fureur, d’individus extravertis qui cherchent tous les subterfuges possibles pour échapper à un sentiment profond de dépendance et d’angoisse ; c’est un monde qui bannit toute “vie intérieure” authentique.

En énumérant ces quatre points, nous avons aussi voulu suggérer quatre thèmes de réflexion qui pourraient faire l’objet d’études particulières, certains souhaitant que nous fassions alterner des numéros de “mélanges”, comme ce N°1, et des numéros “thématiques”.



Le culte du moi a tout envahi


Sous réserve d’y revenir plus longuement en une autre occasion, nous nous attacherons, dans ce premier éditorial, à décrire certaines expressions du “culte du moi” qui font de notre société un univers narcissique difficilement perméable aux vérités bouddhiques.

Le narcissisme contemporain n’est évidemment que la conséquence logique, lointaine mais inévitable, de l’idée même qui est à la racine de la mentalité moderne : l’individualisme, c’est-à-dire la négation de tout principe supra-individuel ou, pour reprendre une terminologie qui nous est plus familière, la négation ou la perte de vue du troisième mode constitutif de l’homme, le mode d’articulation métaphysique, seul capable d’“adombrer” le mode physiologique et le mode psychologique. Et l’individualisme moderne, bien loin d’être l’opposé de l’uniformisation des comportements, de la massification, de la dictature du collectif, en est au contraire la condition nécessaire et suffisante. Car c’est précisément quand le culte du moi a tout envahi, quand l’individu ne reconnaît plus rien qui le dépasse que la société, de communauté organique qu’elle était, constituée d’individus adhérant tous, implicitement ou explicitement, à un même ensemble de valeurs transcendant l’existence de chacun, devient une collectivité éclatée qui n’est plus, effectivement, que la somme “absurde” des individus qui la composent.

Le mythe raconte que Narcisse, si beau que filles et garçons étaient amoureux de lui, refusa la passion de la nymphe Echo, qui finit par dépérir, et qu’il fut puni de sa cruauté par Némésis, la déesse de la vengeance. Celle-ci le condamna à la contemplation de sa propre image. Plus Narcisse se regardait, plus il était amoureux de lui-même. Toujours penché sur l’eau pour admirer son reflet, il se consuma et mourut. Y-a-t-il allégorie plus parlante que celle-ci pour décrire la condition où commence à s’enfermer l’Occidental moyen ?

Nous vivons à l’ère des “foules solitaires”, nous sommes dans un univers étrange où l’on est isolé ensemble. De l’automobile à la télévision, le processus technique, en même temps qu’il fait communiquer apparemment, isole réellement : on est seul au volant de sa voiture, mais entouré par tous les autres dans les “bouchons” interminables ; avec des voisins partout dans l’immeuble, mais seul devant le récepteur de télévision qui diffuse le monologue incessant du système. Exemple typique du narcissisme d’aujourd’hui, qu’il vaudrait mieux peut-être qualifier de “nombrilisme” : la mode foudroyante du “walkman”, du “portable et de la tablette via internet”, qui compteront plus dans l’histoire de ce siècle que de soi-disant “grands événements” politiques. La période du repli général sur soi-même, de l’hédonisme médiocre, de l’idéal sénile du petit bonheur égoïste et frileux, de la philosophie pour midinettes [qui lisaient la revue “Nous deux”], s’instaure sous nos yeux, en ce moment même. Entouré de ses jeux numériques, le casque d’écoute individuel collé à la tête, connecté à Facebook ou Twitter, l’Occidental sera bientôt enfermé dans un univers complètement artificiel et faussement protecteur d’images et d’objets, lesquels ne lui renverront désormais que les signes de sa propre aliénation. Consommateur toujours passif des stéréotypes à la mode, il croira qu’il vit “une époque formidable” (Etymologiquement le mot formidable signifie : “Qui remplit d’effroi !”) qui a “inventé le bonheur”, il se croira même libre et aura des “droits” à ne plus savoir qu’en faire. Il ne comprendra pas que si nous sommes dans une société où l’on peut, en effet, pratiquement tout dire et tout faire, c’est précisément parce que tout ce que l’on y dit ou fait ne sert à rien et ne change rien. 


Fondamentalement, nous sommes dans un univers immobile, perdu dans l’auto-contemplation. La succession rapide des modes éphémères, les découvertes incessantes, la poussière des non-événements, les semblants de révolte immédiatement récupérés, en somme la micro-instabilité dans le détail, masquent mal la macro-stabilité de l’ensemble. Beaucoup d’agitation en surface ; mais, tout au fond, le grand silence de cette “mort tiède” qui, selon Konrad Lorenz, guetterait aujourd’hui l’espèce humaine.

L’occidental moyen s’imaginera être libre. Mais la liberté ne se réduit pas au sentiment qu’on en a. L’esclave et le robot peuvent très bien se croire libres. Il suffit pour cela qu’ils aient perdu toute possibilité de se représenter ce que pourrait être véritablement leur liberté.

C’est l’âge du “bonheur programmé” par une société qui assure aux gens les moyens matériels d’existence, mais qui leur vole en même temps toute raison de vivre. La suppression de la liberté ne résultera pas de la répression physique, mais d’une sécurité imposée, comme l’avait vu si prophétiquement George Orwell. Et Big Brother nous attend avec un grand sourire.

Le nombrilisme, l’avènement du moi comme valeur absolue, se manifestent aussi dans de multiples simulacres de “libération”. Le moi s’étale et occupe le devant de la scène : les modes “psy” parce qu’il faut “assumer son vécu”, les obsessions sexuelles platement énoncées dans le discours public, la frénésie des “expériences personnelles”, la famille devenue avant tout un petit noyau de consommateurs, le mimétisme vis-à-vis des vedettes, des peoples, de l’écran et de la chanson en sont autant de signes révélateurs.

La “permissivité”, dont l’Occident s’est fait un drapeau, loin de libérer, isole et accentue l’angoisse. Privé du cadre éducatif et des institutions héritées des ancêtres, l’individu ne sait plus comment se comporter. Il s’en remet alors aux injonctions passagères que lui distillent les médias, la publicité, les “manuels” d’éducation sexuelle. Les conseils intéressés des magazines et de la télévision se substituent à l’expérience intériorisée de la tradition familiale ou communautaire. Nous sommes dans un monde qui aime tellement l’ersatz, qui préfère tellement l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, que les gens en sont réduits à demander à des livres comment il faut faire l’amour ou élever des enfants. Aucune liberté authentique n’est à l'oeuvre ici, et le cas des pays scandinaves, à la fine pointe du “progrès”, en est la preuve : à la morale puritaine des pasteurs protestants a succédé une autre morale, permissive celle-là ; dans un cas : “il ne faut pas jouir”, dans l’autre : “il faut jouir”. Dans les deux cas : une totale absence de liberté, car dès qu’on dit “il faut” ou “tu dois”, c’est que la liberté est déjà au tombeau. Il faut donc que les choses soient des “problèmes” : pour le pasteur protestant, un problème à éviter, pour l’émancipé(e) d’aujourd’hui, un problème à résoudre.

Mais jamais quelque chose de sain, de normal, qu’il faut accepter avec aussi peu de “surimpositions” que possible.



 On prend mentalement sa retraite à vingt ans


Ce n’est pas un hasard si la “culture du nombrilisme” se développe essentiellement parmi les jeunes. Car si la jeunesse peut être l’âge de la générosité, du désintéressement, du don de soi, elle est aussi, surtout aujourd’hui, l’âge de l’infatuation, de la prétention imbécile, des “opinions” à n’en plus finir. Il n’est que trop facile de se croire immortel quand on a un visage agréable à regarder, sur lequel les ans n’ont pas encore imprimé leur marque. Mais, en réalité, on ne voue aujourd’hui à la jeunesse un véritable culte que parce que les valeurs qui lui sont propres [le goût du risque, l’aventure, le courage, la disponibilité] ont été enterrées, après avoir été jugées “anachroniques”. Les marchands flattent d’autant plus la jeunesse qu’ils sont en train d’en faire un immense marché de consommateurs précocement séniles. De nos jours, en se repliant égoïstement avec tous ses gadgets sur la petite sphère psychique, on prend mentalement sa retraite à vingt ans.

Notre allusion aux “opinions” n’avait rien de gratuit. Autrefois, dans les temps traditionnels, l’homme, même analphabète, avait des savoirs, notamment pour tout ce qui touchait aux cycles naturels. A notre époque, grâce aux méfaits immenses de “l’instruction obligatoire”, idée chimérique qui amène à penser que tous les hommes sont aptes à recevoir le même enseignement et que les mêmes méthodes sont valables pour tous, indistinctement ; chaque année qui passe apporte son contingent d’individus gorgés “d’opinions” sur tout et sur rien. Comme pour confirmer ce que disait, nous semble-t-il, Julien Benda dans “la trahison des clerc” : “Un imbécile n’est jamais aussi parfait que lorsqu’il est un peu cultivé”, tandis qu’un autre Français avait pu écrire, à peu près à la même période : “Le drame de notre époque, c’est que la bêtise se soit mise à penser”.

Certains diront peut-être qu’une analyse comme celle qui précède n’a pas sa place dans une revue d’études bouddhiques. A quoi nous répondrons que le premier devoir d’un bouddhiste, c’est évidemment la lucidité, lucidité sur lui-même, bien sûr, mais aussi lucidité sur ce qui l’entoure. Tant qu’on nourrit encore certaines illusions, tant qu’on prend les vessies pour des lanternes, les vues justes ne peuvent éclore. Il est vrai aussi que la “civilisation du narcissisme” est un phénomène, en tant que tel, impermanent, insatisfaisant et sans réalité propre. Pourquoi donc faudrait-il en parler ? Mais Voir ce phénomène en vision profonde, Vipasyana, en s’abstenant de tout commentaire, est une chose, pas à la portée du premier venu d’ailleurs ; le décrire aussi précisément que possible, le connaître par la discrimination en est une autre, accessible à quiconque possède un minimum de lucidité. La vérité absolue, si elle peut se transmettre, ne peut pas s’exprimer : elle est littéralement indicible. Alors, puisque nous avons décidé de nous exprimer avec des mots en fondant cette revue, que cela serve du moins, entre autres choses, à énoncer des vérités relatives qui nous concernent tous très concrètement.

En faisant cette analyse, nous n’avons d’ailleurs pas voulu peindre le diable sur les murs, pour en conclure ensuite trop aisément au côté “satanique” du monde moderne. Cet adjectif figure parmi ceux qui doivent être employés avec une extrême prudence ; il s’agit, beaucoup plus simplement, de constater la loi implacable de la causalité, et de s’en convaincre une bonne fois pour toutes. Il ne s’agit pas non plus de peindre en rose les sociétés traditionnelles, de les voir d’un regard naïf, admiratif et béat :

“ Il n’y a pas de civilisations qui soit supérieure aux autres sous tous les aspects, parce qu’il n’est pas possible à l’homme d’appliquer également, et à la fois, son activité dans toutes les directions, et parce qu’il y a des développements qui apparaissent comme véritablement incompatibles” ( René Guénon : “Orient et Occident”, p. 9.)

Il n’est donc même pas question de jugement de valeur : le monde actuel présente-t-il des conditions, des structures favorables au cheminement sur une Voie de Libération ? Force nous est de répondre négativement, du moins en ce qui concerne une écrasante majorité.

Car c’est là le paradoxe : pour les âmes fortes, pour ceux qui sont capables de rester “droits dans ce qui est courbe”, de “se tenir fermement au-delà du supporté, au-delà du non-supporté”.

Le monde qui nous entoure pourra alors être une épreuve bénéfique et même un upâya, un “moyen habile” servant à l’ascèse. Pour ceux qui sont las des grands mots qu’on écrit avec une majuscule, des idéaux, des croyances, pour ceux qui ont connu un genre particulier de déception, notre époque de dissolution des formes peut aider à se pénétrer chaque jour un peu plus des vérités enseignées par le Bouddha, vérités qui ont parfois l’apparence de truismes mais que nous ne voyons pas précisément parce qu’elles nous crèvent les yeux : la voie de celui “qui peut ne faire fond sur rien” se passe volontiers d’un ordre traditionnel extérieur. Au contraire, elle puise sa force dans le dénuement, voire même dans l’adversité apparente d’un monde en dissolution. La désagrégation formelle générale l’oblige, salutairement, à se concentrer sur l’essentiel ” (Dharmadarshin : “la doctrine de l’Eveil et les écoles bouddhiques”).


Un bouddhisme non religieux et “gnostique”


Pour terminer, apportons quelques précisions sur le contenu de ce N°1, contenu qui pourrait par endroits surprendre le lecteur. 

Pourquoi faire appel à des auteurs occidentaux, contemporains ou non ? Parce que le bouddhisme n’a pas le monopole de la vérité, parce que ces auteurs, dans la mesure où ils sont occidentaux, peuvent s’exprimer d’une façon immédiatement plus proche de notre sensibilité native que de respectables sutta et sûtra datant de 2000 ans et plus, toujours pleins de sagesse mais parfois bien ennuyeux pour nous. Dans ce domaine, nous voulons être fidèles au véritable esprit traditionnel, esprit de tolérance éclairée et non d’indifférence vers le bas : “ …toute vérité est exclusive de l’erreur, non d’une autre vérité (ou, pour mieux nous exprimer, d’un autre aspect de la vérité) ; et, nous le répétons, tout autre exclusivisme que celui-là n’est qu’esprit de synthèse, incompatible avec la compréhension des principes universels ” (René Guénon : op. cit ., p. 194.).

Pourquoi aussi avoir publié un poème qui relève plus de la farce que de la doctrine ?

Parce que “Bodhi” veut être une revue faite par des gens sérieux ne se prenant pas au sérieux, parfaitement conscients que leur contribution sera une simple goutte dans la mer de la Sagesse sans temps ni lieu. Le sérieux crispé et impeccable, nous le laissons aux “bouddhologues”, plus compétents que nous pour disséquer les textes. A chacun son petit rôle.

Pourquoi enfin des allusions plus ou moins ironiques, mais jamais vraiment méchantes, aux croyances et aux religions ? Parce que cette revue s’adresse prioritairement à des athées.

Mais pas à des athées militants, pas à des religionnaires de l’incroyance. A partir du moment où l’on a saisi que certains ont autant besoin de croire que de manger, boire ou dormir, on ne perd plus de temps à s’adonner à des formes faciles et stupides d’anticléricalisme. “Bodhi”, par conséquent, ne ressemblera pas, de près ou de loin, à “La Calotte”, organe de l’Union des Athées.

Signalons aussi que tous les articles écrits par des membres du groupe d’Etudes Bouddhiques, éditeur de la revue, sont volontairement non signés, car cette revue est faite par des gens qui n’ont d’autre intention que de servir le Dharma.

“Bodhi” ne vivra, c’est évident, que si ses lecteurs la soutiennent en s’abonnant. Un petit éditeur d’ouvrages traditionnels, à qui l’on reprochait le prix trop élevé de ses livres, répondit une fois très justement : “C’est vrai, les livres que j’édite sont chers, mais bien moins chers que la viande de porc”. A chacun donc de considérer ce qui lui est vraiment indispensable : la viande de porc ou la parole du Bouddha.

Alors, pourquoi “Bodhi” ? Parce qu’il faut expliquer les modalités d’un bouddhisme non religieux, “gnostique”, pour ceux qui sont aptes à se tourner vers lui ; parce que le don du Dharma est le plus grand des dons ; parce que toute action noble a quelque chose de “gratuit” et “d’inutile”…


(Editorial du premier numéro de la revue Bodhi.)


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