Thursday, May 26, 2011

Le libéralisme économique & la religion



Le bouddhisme, sa recherche de l'extinction de la personnalité et ses techniques de déconnexion de la vie (conçue comme une illusion), développe une indifférence qui peut faire le jeu du capitalisme libéral. En revanche, l'archevêque de Cambrai, Monseigneur Guerry, rappelle que l’Église défend une doctrine sociale qui rejette catégoriquement le libéralisme économique :

Le libéralisme économique ignore et viole les lois de la morale à plusieurs points de vue :

1° dans son but : pour lui, le but suprême de la vie économique est de produire toujours davantage pour réaliser la plus grande accumulation des richesses en vue d'un plus grand bien-être matériel.

Certes, la doctrine sociale de l’Église ne sous-estime pas la nécessité d'une productivité croissante pour assurer l'une des conditions du bien commun temporel. Mais elle enseigne qu'il existe une hiérarchie des valeurs. La valeur suprême ici-bas, ce n'est pas la vie économique, ni le bien-être matériel : c'est l'homme et tout doit être subordonné à la personne humaine, mis au service de sa destinée, tout, y compris la vie économique.

Il y a, au fond du libéralisme, toute une conception de l'homme et de l'économie sociale, qui est en contradiction avec la conception chrétienne.

2° dans les mobiles de l'activité économique : la règle suprême est, pour le libéralisme, l'intérêt personnel. Que chacun poursuive son intérêt personnel en toute liberté et l'intérêt général sera réalisé!

La doctrine sociale de l’Église admet la légitimité de l'intérêt personnel, du gain et de l'accroissement honnête des biens individuels et familiaux : elle y voit un stimulant de l'homme à accomplir son devoir, une condition du progrès économique, la rétribution d'un service rendu. Mais elle connaît l'homme, son égoïsme foncier, fruit du péché originel : elle sait que ses passions sont un obstacle à la claire vision et à la poursuite du bien commun. Elle enseigne que ce n'est pas par le simple jeu des libertés individuelles que ce bien commun sera assuré, mais qu'il y faut un effort de la conscience pour se soumettre à une loi morale, qui lui rappelle les exigences du bien commun, de la justice et de la charité.

3° dans la condition de la vie économique : le libéralisme réclame la liberté complète des producteurs et la libre concurrence pour la poursuite du profit maximum. Donc pas de groupements d'ordre économique et social, qui limiteraient ou gêneraient la liberté des individus : pas d'organisation professionnelle, ni de syndicats.

Conséquences : C'est la porte ouverte à tous les abus dans l'exploitation des travailleurs.

C'est le déchainement de l'individualisme dans les relations professionnelles et d'une lutte âpre, acharnée entre concurrents au mépris de toute justice et de toute charité.

C'est le primat du profit, l'ignorance systématique du bien commun, le renversement des valeurs humaines et de l'ordre voulu par Dieu.

Un tel comportement habituel engendre une obnubilation de la conscience, une durcissement des producteurs, esclaves du libéralisme, ils deviennent insensibles aux souffrances et aux misères des hommes.

C'est finalement une matérialisation et une paganisation de l'économie, à l'opposé de la conception chrétienne de l'économie sociale.

Le capitalisme libéral.

Toutes ces conséquences expliquent les jugements sévères et les condamnations des Souverains Pontifes sur le capitalisme.

Léon XIII - fin du XIX° siècle (1891) - C'est alors le régime de la libre-concurrence. La recherche du plus grand profit conduit le chef d'entreprise à réduire son prix de revient, et donc sur les conditions de travail de la main d'œuvre pour l'emporter sur ses concurrents.

Léon XIII dénonce dans l'Encyclique Rerum Novarum les bas salaires que les ouvriers « isolés et sans défense » doivent accepter et subir, « livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée ». Le Pape condamne aussi les abus dans le travail des femmes et des enfants : on les embauche de préférence parce qu'ils sont une main d'œuvre moins onéreuse. Le Pape dénonce enfin la durée excessive du travail et l'absence d'hygiène et de repos hebdomadaire.

Ce régime amoral, cause de tant de maux, Léon XIII le définit dans ce contraste saisissant : d'une part une concentration des richesses et des moyens de production dans les mains d'un petit nombre, d'autre part la multitude des prolétaires laissée dans l'indigence et subissant un joug presque servile.

Pie XI - Quarante ans après. Au régime libéral de la concurrence a succédé un régime super-capitaliste, « une véritable dictature économique », comme le Pape l'appelle dans l'Encyclique Quadragesimo Anno : c'est l'époque des ententes et coalitions, des cartels et des trusts. « Ce n'est plus seulement la concentration des richesses mais encore l'accumulation d' une énorme puissance, d'un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d'un petit nombre d'hommes qui, d'ordinaire, ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu'ils administrent à leur gré ».

Le Pape Pie XI, avec force, condamne les désordres économiques et sociaux d'un tel régime, son caractère inhumain. « Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle...» «Soif insatiable des richesses...» « endurcissement de la conscience ». Beaucoup « uniquement préoccupés d'accroître par tous les moyens leur fortune, ont mis leurs intérêts au-dessus de tout et ne se sont fait aucun scrupule, même des plus grands crimes », contre le prochain.

Or à quoi sont dus tous ces désordres ? à ce fait que la science économique a été séparée de la loi morale.

Sans doute, considéré en soi, abstraitement, ce régime capitaliste, déclare Pie XI, n'est pas intrinsèquement mauvais, mais en fait il a été vicié. « Il n'est pas à condamner en lui-même ». «Mais il y a violation de l'ordre quand le capital n'engage les ouvriers ou la classe des prolétaires qu'en vue d'exploiter à son gré et à son profit personnel l'industrie et le régime économique tout entier, sans tenir aucun compte ni de la dignité humaine des ouvriers, ni du caractère social de l'activité économique, ni même de la justice sociale et du bien commun. »

En 1937, dans l'Encyclique Divini Redemptoris, où il affirme que « le libéralisme a frayé la voie au communisme », Pie XI condense tout son enseignement de Quadragesimo Anno en ces mots : il a « montré les moyens de sauver le monde actuel de la misère dans laquelle le libéralisme amoral nous a plongés ». Il ajoute, en s'adressant aux patrons, qu'ils portent « le lourd héritage d'un régime économique injuste qui a exercé ses ravages durant plusieurs générations. »

Bien entendu, des adversaires de l’Église continueront à accuser l’Église de n'avoir jamais dénoncé le régime économique du capitalisme libéral et de s'être inféodée à lui. Les Papes se sont élevés avec indignation contre cette accusation qu'ils appellent une « calomnie ». Calomnie en effet, car les textes sont là, clairs, formels, indiscutables. Ce qui est vrai, hélas ! c'est que trop de chefs d'entreprise ont voulu les ignorer. Pie XI a condamné sévèrement cette attitude. […]

En résumé, la doctrine sociale de l’Église, jugeant le régime capitaliste par référence à la loi morale, le condamne non pas sans doute en lui-même d'une manière abstraite et intemporelle, puisqu'elle reconnaît la légitimité du salariat et du profit dès lors qu'ils respectent la justice, mais tel qu'il est en fait, organisé et pratiqué : car ce ne sont pas seulement des abus, des erreurs de particuliers qui sont visés, c'est « le système social » lui-même, là où il se fonde sur une conception de la propriété privée, qui s'oppose à la fin communautaire assignée par Dieu aux biens de la terre, méconnaît sa subordination au bien commun, condamne l'ouvrier « à une dépendance, à une servitude économique inconciliable avec ses droits de personne » et devient « un pouvoir dirigé vers l'exploitation du travail d'autrui ».

Mgr Guerry, « La doctrine sociale de l’Église », Bonne Presse, 1960.





Marx est mort, Jésus revient


La chute du mur de Berlin a marqué la fin de la lutte acharnée entre économie libérale et marxisme. Le capitalisme reste seul à prétendre apporter le bonheur aux hommes. Mais quel bonheur ? Celui des scandales financiers, des golden parachutes côtoyant la misère et la ruine ? Dans ce libéralisme débridé, où se trouve la place de l'homme ? Qui prendra sa défense ?

Le marxisme hors jeu, il est temps pour l'Eglise catholique de se souvenir qu'elle a développé une doctrine sociale. Aujourd'hui, face à la dictature de l'argent, elle peut et doit devenir une alternative crédible. Pour ne pas prendre parti entre libéralisme et marxisme, elle a préféré s'enfermer dans sa vocation spirituelle. L'heure est venue pour elle de s'engager sur le terrain économique et social de manière pratique et réaliste, pour rappeler à nos sociétés l'importance de la dignité humaine, de la justice sociale, de l'esprit de solidarité et de ce qu'elle nomme « l'option préférentielle pour les pauvres " et " la destination universelle des biens ». Surtout, il lui faut aller au-delà des mots, redevenir concrète, et montrer qu'un autre type de société peut exister. Pierre Deusy nous donne plusieurs exemples de ce que pourrait être cette action, ouvrant la voie vers ce qu'il appelle « l'alter-économie ». Un système qui ne soumette pas l'homme à de prétendues lois économiques, mais qui le respecte dans sa totalité et sa diversité.

 

Pierre Deusy est docteur en économie, il a passé plusieurs années comme fonctionnaire international à la Commission européenne de Bruxelles. Marx est mort, Jésus revient est son premier livre.


Illustrations :

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