Wednesday, October 27, 2010

Capitalisme & esclavage


Le smicard est-il l’esclave moderne ?

C'est vraisemblablement le cas si l'on définit l'esclave comme l'individu qui ne se possède pas mais appartient à un tiers à qui il est obligé de louer sa force de travail pour survivre. Bien sûr, on peut encore trouver pire que le smicard : le chômeur en fin de droit, le sans-domicile fixe, les prostitués de tous âges et de tous sexes ou, hors d'Europe, les enfants au travail ou les adultes qui passent plus de douze heures par jour à une activité payée de quelques francs, de quoi acheter du pain et des légumes. Dans tous les cas, ces individus croupissent en victimes du capitalisme qui, dans sa version libérale, se caractérise par un usage de la technique exclusivement indexé sur l'argent, le profit et la rentabilité. Est esclave quiconque subit ce processus et joue dans la société un rôle dégradant qu'il n'a pas le luxe de refuser.

Certes l'esclavage a toujours existé, et pas seulement à partir du moment où le capitalisme libéral a pris en main les destinées de l'Occident, puis de la planète. Construire des pyramides, édifier des villes, creuser des canaux, tracer des routes, bâtir des cathédrales, produire des richesses a toujours supposé, au travers des âges, une classe exploitée, la plus nombreuse, et une classe exploiteuse. Passé le temps de la découverte, la technique permet aux plus forts de dominer les plus faibles. De l'âge des cavernes à celui d'Internet, la technique agit toujours en instrument de domination d'un groupe sur un autre.

La guerre continuée par d'autres moyens

Aujourd'hui, la technique se met au service de la classe qui possède les moyens de production. L'organisation du travail s'effectue dans le sens libéral et la technique sert ce projet aux antipodes de l'homme : dégager des bénéfices qui seront redistribués aux actionnaires, augmenter le capital des investisseurs, rentabiliser l'entreprise. On produit moins des biens de consommation pour satisfaire la population qu'on ne fabrique des objets de mode, périssables, afin d'obtenir du consommateur qu'il achète, fasse circuler. son argent et l'injecte dans la machine libérale. La technique sert souvent à augmenter ce vice dans un circuit de production dissocié des finalités eudémonistes (qui tendent au bien-être du plus grand nombre) pour viser une création maximale d'argent dont la circulation virtuelle est soumise aux spéculations des détenteurs d'actions.

Or il existe une alternative à l'usage aliénant de la technique. Elle suppose son utilisation à des fins libertaires. Dans les années qui suivent la folie de consommation associée à l'après-guerre, Herbert Marcuse (1898-1979) critique l'usage exclusivement capitaliste de la production des richesses et de la soumission de la technique aux fins du marché libéral. Contre un usage aliénant des machines, il propose d'inverser les valeurs et de mettre la machine au service des hommes : réduire le temps passé au poste de travail, diminuer la pénibilité des tâches, supprimer leur dangerosité, voire leur nocivité mortelle, humaniser le labeur en abolissant les tâches répétitives, penser la machine pour l'homme et non l'inverse.

En utilisant la technologie à des fins humanistes et libertaires, et non inhumaines et libérales, on augmente le temps de loisir et on diminue les heures passées auprès d'un poste de travail dans une journée et dans une vie. Là où les hommes dépensent l'essentiel de leur force et de leur énergie, une révolution dans l'usage des machines permet d'imaginer une robotisation maximale qui réduise le temps de travail à deux ou trois heures par jour consacrées à produire les richesses nécessaires à la seule consommation essentielle. Plus besoin de stocks en excès, la production sert alors au bien-être des individus et non à asseoir la tyrannie intégrale du libéralisme.

Inspirés en partie par ces analyses, des sociologues contemporains prophétisent la fin du travail, sa disparition après sa raréfaction organisée par le triomphe machiniste. Contre la réduction du monde à de purs et simples échanges marchands, ils célèbrent les relations humaines, sociales, les relations de quartier, de couple, de famille et d'amitié à même de fabriquer un tissu social essentiel pour lutter contre la fragilité de la société. L'esclave d'aujourd'hui, c'est aussi l'individu privé de relations humaines, coupé du monde ou relié à lui par des réseaux de providence (l'ANPE, l'aide sociale, les associations humanitaires, restaurants du cœur, ATD Quart Monde, etc.).

L'usage des technologies nouvelles autoriserait un progrès teinté d'humanisme, notamment via la révolution informatique. Car les liaisons planétaires décloisonnent les séparations administratives (le village, la ville, le département, la région, la nation) pour ouvrir l'énergie à des flux libres et généralisés tout autour de la planète. La révolution des techniques virtuelles permet de réactualiser l'ancienne critique de la société de consommation, du mode de production capitaliste des richesses et de son mode libéral de distribution, elle laisse entrevoir l'usage libertaire de la machine, la fin du travail, la nécessité d'un nouveau lien social, l'urgence d'un élargissement de la politique à la citoyenneté militante et radicale des associations libres ou de la cyber-résistance.

Là où la technique permet un progrès matériel, elle annonce souvent une régression morale. Là où nous en sommes — changement de millénaire oblige — les conséquences des technologies nouvelles ne peuvent se penser : qui pouvait imaginer la fission nucléaire et la bombe atomique pendant la Première Guerre mondiale ? De même, on ne peut prévoir ce que donneront ces énergies nouvellement libérées par la mise en réseau planétaire des initiatives publiques et privées.

Nous sommes condamnés à penser la technique passée. À peine pouvons-nous saisir les modalités de la technique présente. Celle du futur relève actuellement de la fiction, à la manière dont on imaginait le xxe siècle à l'époque de Rousseau (1712-1778) et de Voltaire (1694-1778). Les révolutions induites produisent leurs effets avec le temps : quand il imprime son premier livre sur presse, Gutenberg n'imagine pas le bouleversement qu'il prépare ni la modernité qu'il rend possible. Le livre a servi de support aux hommes qui, après lui, ont accéléré la sortie du Moyen Âge pour entrer dans la Renaissance, puis la période moderne et le monde contemporain. Le livre accuse aujourd'hui des signes de dépression, peut-être amorce-t-il une courbe descendante. On ne lit plus, ou de moins en moins, ou de plus en plus mal. En même temps, on écrit de plus en plus, on publie de plus en plus, tout et n'importe quoi : la quantité tue la qualité. Les temps à venir vont développer une technologie qui risque de déclasser le livre dont on connaîtrait alors les dates de naissance et de décès.

Le papier disparaît au profit des informations virtuelles. Vraisemblablement, la technique de demain les décuplera. Fin des machines classiques, des relations millénaires entre les hommes, du travail envisagé selon les modalités ancestrales, des productions traditionnelles. Fin également d'une forme d'esclavage avant l'apparition d'une autre, peut-être plus perfide, plus rouée, plus dangereuse parce que plané-taire. Loin du smicard en passe de disparaître lui aussi, l'esclave définit désormais l'homme dénaturé, ignorant l'antique poids de la nature dont les potentialités sont mises sous perfusion techniciste. Avec le triomphe de la technique, l'homo artifex (l'homme artifice) va détrôner définitivement l'homosapiens (l'homme penseur). L'esclavage touchait jadis le corps, il s'apprête aujourd'hui à emporter les âmes.

Michel Onfray

Ebook gratuit : « Antimanuel de philosophie », Michel Onfray


L'Homme unidimensionnel
Herbert Marcuse



Commentaire d’un lecteur :

Dans l'Homme unidimensionel Marcuse Herbert s'attaque a la société aliénante. Les méthodes répressives de notre civilisation sont simples : conditionnement et manipulation des consciences.
En faisant naître en l'homme des aspirations et des satisfactions superficielles, elle maintient son empire sur lui.
Chacun croit réaliser ses volontés en obéissant aux incitations dont il est victime. Marcuse ne demande pas à l'homme de retourner au primitivisme, mais de prendre autant de dimensions qu'il éprouve le besoin, de changer ses rapports avec les autres (respect de la personne humaine) et avec le monde (rejet des valeurs truquées).

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