Sunday, October 31, 2010

La société idéale


Erik Sablé

C’est d’abord une société parfaitement égalitaire. Celle des souverains de l’Age d’or, où tous les hommes sans exceptions tissaient les étoffes dont ils faisaient leurs vêtements et labouraient la terre pour se procurer leur nourriture.

« Ils vivaient fraternellement avec les animaux, et ne faisaient qu’une famille avec les dix mille êtres. » Ils ne se distinguaient en rien les uns des autres par leur richesse, leur plus ou moins grand pouvoir. Car ce sont finalement les différences de conditions, les hiérarchies, qui sont la source de tous les désordres d’une société.

La seule véritable élite est constituée par le Sage, qui s’impose sans jamais s’imposer par sa simple présence.

Mais bien souvent, ce Sage est à l’image de ce Keng Sang, dont parle Tchouang Tseu, qui préféra se retirer loin de toute société humaine, et déclina l’offre que lui faisaient les paysans de devenir leur souverain.

L’être réellement supérieure est suffisamment humble pour choisir de demeurer caché, ou du moins pour se contenter d’une condition ordinaire, comme ces grands maîtres soufis qui sont de simples artisans du bazar. D’ailleurs, pour Lie Tseu, le fait qu’il y ait un dirigeant est déjà un signe de décadence. Il parle d’un temps primitif où « les animaux et les hommes voyageaient ensemble ». Il précise que c’est « lorsque les hommes se furent donné » des empereurs et des rois « que la défiance surgit et causa la séparation » entre le règne humain et le règne animal. Depuis, seuls les sages comprennent encore le langage des animaux car ils « pénètrent les sentiments de tous les êtres ».

Cette idée qu’il existe un monde primitif, parfaitement égalitaire ou du moins dénué d’autorités extérieures, se retrouve dans la croyance des Indiens en une caste unique, antérieure à la fragmentation de la société en plusieurs groupes humains hiérarchisés. Cette caste, qui était plutôt un état de la société, se nommait Hamsa comme le cygne qui surgit du Brahma indifférencié.

Les humains ont donc toujours vécu dans la nostalgie, ou le souvenir, d’une société égalitaire qui était en fait celle de l’Age d’or, le Satya yuga du Vishnou Puranas.

Quelle était cette vie paysanne primitive qui représente l’idéal taoïste ?

Une très ancienne chronique, le Che King nous en donne quelques aperçus.
Les habitants étaient réunis dans de petits villages. Les maisons, bâties en pisé, étaient regroupées autour du puits. Elles étaient orientées vers le sud. La porte se trouvait à l’est et la fenêtre à l’ouest. Il n’y avait pas de cheminée et la fumée du foyer s’échappait par une ouverture dans le toit. On dormait dans le coin sud-ouest sur des nattes. C’était aussi l’endroit où se gardaient les semences et où se trouvait le dieu principal de la maison qui se nommait Ao.

La demeure était le domaine de la femme. L’homme s’occupait de la vie extérieure. L’hiver, la femme tissait, au printemps, elle élevait le ver à soie. Il faut dire que l’élevage du ver à soie date de 2000 ans avant J.-C. alors qu’il commença en France au 16ème siècle sous François 1er.

Les hommes travaillaient surtout l’été dans les champs. Ils étaient vêtus de chanvre et portaient de larges chapeaux de paille.

A la sortie du village se trouvait le bois sacré qui était le séjour du dieu de la terre et des semences, ainsi que la rivière où les villageois allaient se baigner. Ce bois était le lieu où se célébraient les fêtes, les fiançailles (au printemps) et, durant ces périodes, la communauté villageoise s’abandonnait sans contraintes à la joie d’une communion avec la nature. La fêtes d’automne était la dernière fête de l’année. Après, les hommes allaient se reposer jusqu’à la bonne saison.

Il faut préciser que les paysans étaient le plus souvent propriétaires de leurs champs et la communauté villageoise à peu près indépendante du pouvoir central.

Le taoïsme a toujours pris en exemple l’eau, le principe féminin et, dans ces sociétés primitives, ce sont les femmes qui assuraient la transmission héréditaire du nom. Par ailleurs, il est certain que la société chinoise fut à l’origine matriarcale.

Jusqu’au 3ème siècle de notre ère, des femmes occupaient des emplois administratifs importants. Elles exerçaient l’autorité et même le pouvoir suprême comme l’impératrice Lu (195-180 avant J.-C). Certaines femmes de ces époques lointaines étaient d’une grande culture et écrivaient des poèmes remarquables ou des traités d’histoires comme Pan Chao (environ 100 avant J.-C).

Puis la Chine devint une société patriarcale rigide où le père avait le droit de vendre sa femme et ses enfants et où l’épouse n’était plus honorée que pour sa docilité et sa capacité à donner naissance à des fils…

De tout temps, nous retrouvons l’existence de ces petites communautés paysannes. En Russie, par exemple, à l’époque des Tsars, nous avons les communautés des Doukoborsky à l’organisation semi-communiste. Dans les colonies agricoles de l’Amour, ils géraient une collectivité rurale sans maîtres, sans autorité autre que celle qu’ils désignaient eux-mêmes.
Ils réussirent alors que les colonies d’état échouèrent.

En nouvelle Grenade, les sociétés de Sainte-Marthe s’administraient seules, sans armée, sans police, sans fonctionnaires, etc.

Au début du 20ème siècle, il existait encore de telles communautés agricoles dans des régions reculées des Pyrénées, notamment autour de Massat.

Certains témoins privilégiés, certains bergers, qui étaient encore vivants il y a quelques années, nous ont laissé des témoignages précieux sur la vie dans ces montagnes où l’isolement a permis à ce type de société de se maintenir.

Il y avait une égalité de condition entre tous les membres du même village. Tous menaient une vie difficile, mais qui se passait dans la joie. Lorsqu’un membre de la communauté était malade, il retrouvé son champ fauché, du pain et du fromage devant sa porte et il ne savait jamais qui l’avait aidé.

Puis certains habitants s’expatrièrent et devinrent fonctionnaires. Lorsqu’ils revirent au pays pour la retraite, ils touchaient une pension. Et, d’après ces témoins, « à partir de ce moment, vinrent les inégalités, l’envie, la haine et tous les problèmes ».

L’idéal social que vécurent ces communautés paysannes est celui du géographe et penseur libertaire Elisée Reclus qui écrivait : « Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les peuples n’auront plus besoin d’être sous la tutelle ou d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre. »

Une telle société égalitaire peut sembler utopique, mais ce sont plutôt les sociétés hiérarchisées qui le sont. En effet, seule une parfaite égalité des conditions de vie peut contrer l’envie et la volonté de puissance qui se trouvent en germe chez la plupart des humains.

Les premiers franciscains le savaient bien qui désignaient leur père abbé pour une période limitée. Après, il redevenaient un simple moine comme les autres. De même le Vénérable dans les loges maçonniques ou les patrons dans les coopératives ouvrières autogérées sont nommés seulement pour quelques années.

Dans le Sangha original, le Bouddha avait lui aussi rejeté toute hiérarchie de fonction et il n’y avait aucune autorité suprême. Peu avant sa disparition, Ananda lui demanda de désigner un successeur. Il refusa et se contenta de répondre : « Soyez à vous-même votre propre île, votre propre refuge »… Le seigneur Gautama était donc un parfait libertaire.

Cependant, il manquait sans doute à ces communautés paysannes la pierre philosophale qui transforme le plomb des passions humaines en or, c’est-à-dire la présence de sages habités par le Tao, même, et surtout, si cette présence est secrète.

Exactement comme le Tao est mystérieusement présent au sein de la nature, la société des hommes doit être « bénie » par ces sages pour qu’elle demeure harmonieuse. Ils sont en fait les piliers qui permettent à l’univers de se maintenir, de se perpétuer.

Dans les sociétés chinoises ou japonaises des 18ème et 19ème siècles qui étaient pourtant loin de correspondre à l’idéal taoïste, il suffisait qu’un saint homme comme le moine zen Ryokan intervienne pour que le seigneur local cesse immédiatement d’abîmer les récoltes en chassant sur les terres des paysans ou pour qu’une injustice soit réparée.

De même en Chine, Tsu Yun, le dernier des grands maîtres Tchan, était respecté, écouté, même par les brigands ou les fonctionnaires les plus corrompus.

Ces sages ermites représentaient une voix extérieure à l’ordre social, supérieure à lui, et qui pouvait intervenir pour rectifier une disharmonie, un déséquilibre. Sans parler de l’action de leur simple présence qui bénéficiait à l’ensemble de la société.

Erik Sablé, « Sagesse libertaire taoïste ».


Illustration : Pierre Puvis de Chavannes

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