Saturday, October 02, 2010

Questions sur les désirs & la spiritualité


Pourquoi y a-t-il une telle insistance sur le corps dans le tantra ?

Daniel Odier : Sans le corps, il n’y aurait pas d’interrogation philosophique ou métaphysique, il n’y aurait pas de créativité, pas de Dieux, pas d’extase, pas de yoga. Le corps a enfanté l’absolu et les tantrikâ, en revenant à l’embryon, retrouvent l’absolu en eux mêmes dans un constant jaillissement de conscience.

Qu’est-ce que le corps ?

Daniel Odier : L’espace et tout ce qu’il contient. La première expérience que fait une yoginî ou un yogin c’est que le corps n’est pas l’image du corps. Ils s’apaisent, ils se détendent profondément, ils commencent à respirer et, soudain, toute limite s’abolit. Chaque cellule réintègre l’espace. C’est ce qu’on appelle le samâdhi, l’expérience d’union avec le monde. Cette expérience peut être très fugitive mais c’est elle qui situe la quête dans son vrai lieu, l’espace.

J’ai suivi toutes sortes de voies spirituelles dans lesquelles les femmes étaient admises mais je n’ai jamais ressenti que la femme occupait une position centrale ou égale. En d’autres mots, jamais je n’ai eu l’impression que la divinité de la femme était reconnue. Il y a toujours un assujettissement à l’homme. Dans les vœux pris par les nonnes bouddhistes, par exemple, et dans les faits, une femme d’un haut niveau de réalisation doit toujours obéissance au plus inexpérimenté des moines. Le nombre de vœux qu’on lui impose est supérieur à ceux que prennent les moines, comme s’il fallait dompter une nature marquée par une sorte de fatalité. Comment le tantrisme a-t-il pu échapper à cette tendance ?

Daniel Odier : Shiva ne serait rien sans shakti, l’énergie qui le met en frémissement. L’adoration de la femme dans le tantrisme vient des racines les plus profondes et les plus anciennes de ce mouvement. Il y a cinq, six ou sept millénaires, la femme était adorée dans la plupart des cultures. La Grande Déesse semblait régner sur le monde. Les juifs eux-mêmes s’opposaient en deux clans, ceux qui étaient partisans de la Grande Déesse et ceux qui prônaient un Dieu masculin. Il fut un temps ou la femme enseignait, apportait la lumière. Le mouvement tantrique a toujours adoré la femme car ses maîtres les plus spontanés, les plus iconoclastes, furent souvent des femmes et les tantrikâ bouddhistes ne font pas exception. L’histoire est presque toujours la même, c’est celle d’un grand érudit comme Saraha, Nâropa, Luipa, Tilopa ou Marpa qui un jour, à la suite d’un rêve ou d’une vision, rencontre une femme, souvent une intouchable ou une hors-caste, qui par la puissance de sa présence et de sa réalisation, par son audace et son humour, son irrespect et son incandescence, fait s’écrouler en une seconde une vie savante et disciplinée.

Ces maîtres vénérés ont tous reconnu que les yoginî placées sur leur chemin étaient là pour leur faire franchir l’étape ultime. En une seconde, leur univers s’est effondré. Ils ont suivi ces femmes, ont quitté le luxe des grandes universités monastiques et les palais où ils étaient vénérés pour vivre une vie errante, souvent sur les lieux de crémation. Ils ont reçu d’elles un enseignement qui intégrait la totalité et sont devenus à leur tour des êtres spontanés. Ces femmes extraordinaires, aussi bien dans le tantrisme shivaïte cachemirien que dans le bouddhisme, ont formé d’autres femmes et ces lignées ont survécu jusqu’à nos jours. Il n’y a jamais eu de brisure. Si l’on a sensiblement plus de textes écrits par des maîtres hommes, c’est simplement parce que les femmes, le plus souvent, chantaient des hymnes spontanés… […]

Je suis homosexuel et je voudrais savoir si le tantrisme a une position quelconque vis-à-vis de l’homosexualité ?

Daniel Odier : Dans le tantrisme, rien n’est conseillé, rien n’est interdit, il n’y a pas de jugement moral, simplement parce que nous visons la pleine conscience, tout est harmonie.

Dans certains textes qui concernent le corps, l’énergie, il est dit que la sodomie perturbe énergiquement, pour les hommes comme pour les femmes. Il n’est pas dit que cette perturbation ne puisse pas servir aux yogin et aux yoginî. C’est simplement une constatation. Danser, respirer, regarder, toucher, écouter crée aussi une modification énergétique et émotionnelle. Le tout est de laisser émerger la conscience dans le corps, d’une manière de plus en plus fine, et de s’accorder au monde en fonction de son désir, dans la liberté, la créativité, l’amour. Parfois, la pénétration anale apporte la paix, parfois la perturbation. Cela dépend de la couleur du ciel, du cycle hormonal, de la lune, des émotions du jour, de la saison, des mots, de la vibration de la voix, de l’amour inconditionnel qui fait se mouvoir le corps, s’ouvrir ou se fermer les organes. Tout cela, c’est de l’art, c’est comme le flot coloré qui se répand sur la toile du peintre par la grâce d’un mouvement libéré de toute intentionnalité.

J’aimerais que vous nous parliez de l’assouvissement du désir ? […]

Daniel Odier : La vraie nature du désir, c’est de s’abolir dans la vivacité de sa quête. Si on lui offre dès qu’il surgit une totale liberté d’action, on s’aperçoit qu’il se suffit à lui-même, qu’il se nourrit de son propre frémissement continu car rien d’autre ne peut le satisfaire. Le désir est une force merveilleuse qui peut sourdre de notre cœur dans un flot continu et abreuver la réalité, la banalité quotidienne. Désirer ce qui arrive, c’est l’activité ludique et détendue des yoginî et des yogin, c’est l’assouvissement dans le frémissement continu de l’être, c’est la joie de « Soham », Je Suis. Je suis la source du désir, je suis sa trajectoire spatiale, je suis son aboutissement, tout est vivant, tout n’est que désir et assouvissement dans un seul frémissement simultané.

Que pensez-vous des rituels, quelle est leur fonction, dans quelle mesure pratique-t-on des rituels dans la voie que vous enseignez ?

Daniel Odier : Les rituels sont en général des actes de passage codifiés, d’une portée plus ou moins magiqe. Un rituel accompli dans les règles, par quelqu’un qui en a le pouvoir ouvre des territoires nouveaux. C’est en tout cas de cette manière que le rituel est envisagé dans la plupart des cultures. On consulte les oracles, on choisit une date avec soin, on prépare les instruments, on se purifie, puis on accomplit l’acte magique.

Les tantrikâ ont une vision très différente. Pour nous, il n’y a pas d’acte magique car il n’y a pas de dualité et pas d’intercesseur. Si l’on est ce qu’on veut atteindre, pas besoin d’acte qui ouvrirait ce territoire inconnu ou lointain. Pas de date auspicieuse, tous les jours sont bons à la conscience, pas d’instrument, pas de purification.

Pourtant, les rituel existent dans le tantrisme, mais ils sont considérés d’une manière toute intérieure. Le rituel n’est pas une action qui va nous concilier le divin, nous offrir des pouvoirs, etc. C’est la célébration d’une unité réalisée entre tantrikâ et l’objet de son attention.

Le rituel n’apporte rien, il est une fête en l’honneur d’un état d’unité dans lequel baigne le yogin. Pour aller plus loin, on peut dire que chaque geste est un rituel qui célèbre l’union. Ainsi, il n’y a plus de séparation entre le sujet et l’objet, tout est lien, tout est sphérique, tout est plénitude.

Dans les rapports amoureux, il est de bon ton pour ceux qui se démarquent eux-mêmes des autres sous prétexte qu’ils suivent une voie spirituelle, de recourir à toute une mise en scène, encens, bougies lumières, usique, pétard, parfums, coussins moelleux, couleurs chatoyantes, bijoux, etc. c’est très bien, cela peut aider à la détente, à sortir de l’aspect mécanique des rapports sexuels, mais tout cela, c’est du décor.

Ce que l’autre attend, c’est d’être touché profondément dans le respect, le frémissement, la spontanéité, la non-programmation ; avec vous, au contact de votre corps, il veut simplement goûter à l’illimité. Il désire que vous soyez lui et que la création de l’acte sexuel soit un émerveillement car toujours neuf, sans référence, sans passé. Voilà un très grand rituel, celui d’une vie, d’une œuvre d’art. cela peut se passer dans un train, sur un banc public, sur l’herbe ou dans un lit.

Quand vous approchez l’autre avec cette totalité, vous accomplissez un très puissant rituel.

Extrait du livre de Daniel Odier « Désirs, passions & spiritualité ».


Désirs, passions & spiritualité


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