Friday, October 08, 2010

Soloviev et la sophiologie


Né en 1853 à Moscou, fils d’un des premiers historiens de la Russie et petit-fils d’un pope, Vladimir Sergueïevitch Soloviev eut, à neuf ans, la vision d’une femme « inondée d’azur doré », en qui il reconnut par la suite la Sophia, la Sagesse divine.

A vingt et un ans, avec la « Crise de la philosophie occidentale », Soloviev s’annonçait déjà comme un philosophe de génie, dont les cours à Moscou suscitèrent un enthousiasme qui inquiéta les autorités. Envoyé en mission à Londres, il parcourut l’Europe et l’Egypte, où il eut une nouvelle apparition de la Sophia.

En 1881, il fut définitivement exclu de l’université. D’abord slavophile fervent, convaincu que la Russie seule pouvait réaliser la plénitude de l’« homme-Dieu », Soloviev se fit ensuite le promoteur d’un universalisme chrétien fondé sur la réconciliation des Eglises. Plus tard, il devait abandonner ces espoirs, concevant l’histoire comme une tragédie dont l’issue ne pouvait être qu’eschatologique. Celui dont Dostoïeski a fait le personnage d’Aliocha des « Frères Karamazov » passionna l’opinion russe en tentant de réaliser la synthèse du rationalisme occidental et de la contemplation orientale, d’une part, de la science, de la philosophie et de la religion, d’autre part.

Pour Soloviev, l’humanité est parvenu au point où les divergences religieuses doivent se résoudre en une réunification universelle autour de la Sophia, « transfiguration de la matière » par l’Esprit. La « sophiologie », connaissance de, et par, la Sagesse divine, est le but ultime de l’évolution biologique comme de l’histoire humaine. Mais, à la fin de sa vie, la montée du progrès matérialiste lui sembla devoir engendrer fatalement une nouvelle barbarie. Devant cette perspective, l’homme spirituel se doit de mener un combat permanent, orienté par un amour toujours plus fervent et une dévotion pour l’art, véritable « théurgie », capable d’« éclairer et de transfigurer le monde ».

(Les grands maîtres de la spiritualité)


La beauté unité spirituelle dans les écrits esthétiques de Vladimir Soloviev

Quatrième de couverture :

"Comme je suis fatigué des choses belles que j'ai vues !" soupire le héros du film "Nostalghia" d'Andreï Tarkovski.

Le monde en effet est plein de beauté, mais chaque beauté est particulière et dispersée, et laisse l'homme fatigué et insatisfait. La Philosophie grecque est née sur le désir de trouver l' "UN" sous la surface de la multiplicité des phénomènes mais elle a laissé le terrain de la "physique" des apparences du cosmos visible pour s'élever sur les sommets de la "métaphysique" des idées immortelles.

Les scolastiques médiévaux croyaient pouvoir poursuivre ce même idéal et arriver jusqu'au Dieu de la Bible. Or ce même Dieu les a contraints à ne pas mépriser les réalités physiques, oeuvre de la bonté du Créateur.

Vers la fin du siècle dernier, Soloviev fait l'expérience douloureuse du schisme qui sépare depuis des siècles les trois branches de la connaissance humaine : les sciences naturelles, la métaphysique et la mystique. Le caractère génial de sa réflexion et sa nature mystique le poussent vers l'élaboration d'une synthèse moderne : il faut abandonner le principe cartésien d'une "idée claire et distincte" et éveiller l'intuition qui consiste "à voir l'un dans l'autre", un en tout et tout dans l'un. Cette intuition qui ne détruit ni l'un ni le multiple correspond à la vision de la beauté. C'est donc la beauté qui selon la fameuse phrase de Dostoïevski "sauvera le monde".

Le travail de Michelina Tenace est une réflexion sur le sens de la beauté rédemptrice à partir des écrits esthétiques de Soloviev. Les intuitions et le désir de composer une esthétique complète sont restés une symphonie inachevée. Il fallait alors une lecture intelligente de ces écrits et un travail qui soit à la fois historique et interprétatif pour laisser entrevoir la grandeur de l'idéal de la "toute-unité" qui est selon la tradition russe la Sophia, Sagesse, Beauté et Vie ensemble.


Trois entretiens : Sur la guerre, la morale et la religion suivi du Court récit sur l'Antéchrist
(édition épuisée)

Court récit sur l'Antéchrist

Il est malaisé de résumer le récit prophétique de Vladimir Soloviev (1853-1900), Court récit sur l'Antéchrist, dans lequel le penseur russe, penchant vers la mort, décrit la fin du monde. Beaucoup de lecteurs passionnés y décèlent l'annonce des grandes catastrophes du XXeme siècle avec, pour conséquence, l'oubli de Dieu, la sécularisation de l'Europe et le triomphe d'idées chrétiennes "devenues folles". Ce petit livre appartient à la troisième période de la vie de l'écrivain russe, ce visionnaire tourné vers l'ultime : la période dite théurgique ou apocalyptique où les thèmes eschatologiques sont fondamentaux. Soloviev, habité par la vision de la puissance croissante du mal, abdique alors son évolutionnisme, basé sur la théorie du progrès de l'humanité, mais aussi son vieil idéal théocratique qu'il attribue maintenant à l'Antéchrist...

Parmi les critiques qui attachent une grande importance à l'optimisme de Soloviev, à son éthique humaniste et à son oecuménisme de "clairvoyance" où des chrétiens de confessions différentes se retrouvent unis dans la diversité autour du successeur de Pierre, rares sont ceux qui perçoivent la dimension prophétique de ce récit. Maxime Herman par exemple : "...quelque chose décourage en effet infiniment dans cette histoire de l'Antéchrist qui mène les hommes à l'unité tant voulue par Soloviev, mais qui reste quand même l'Antéchrist, et est vaincue par une minorité (quelques chrétiens) dont il a presque réalisé les rêves grandioses d'union. Soloviev en était-il venu à ce point de pessimisme que seule une catastrophe apocalyptique lui paraissait pouvoir assurer le salut des hommes et donner une réalité à des espérances qu'il avait caressées toute sa vie ? Le meilleur Soloviev n'est pas dans ces pages troublantes de Pansophius : les ténèbres de la mort l'assombrissaient... "

Ce récit de fait nous montre les derniers chrétiens, en nombre infime, encore divisés en trois églises...L'union de leurs chefs, le pape Pierre II, le starets jean et le professeur de théologie protestant Pauli, se produit au delà des limites de l'histoire, dans un processus supra-historique, dans la catastrophe apocalyptique où sombre l'univers...

Le chanoine Michel Dangoisse nous présente ce récit stupéfiant dans un article de la revue Pâque nouvelle :

« Lorsqu'il a prêché la retraite au pape et à la Curie romaine en février dernier, mon évêque, Mgr Léonard, a évoqué un récit saisissant de Valdimir Soloviev, dans son Court récit sur l'Antéchrist, écrit en 1900, l'année même de sa mort. Jean-Paul II, qui semblait ne pas connaître ce texte de fait peu connu, a été fort intéressé et lui a dit: "Ce fut un moment très fort!"

Orthodoxe, proche de l'Eglise catholique, l'auteur imagine la situation spirituelle de l'Europe (devenue les "Etats-Unis d'Europe") à la fin du XXe siècle. Des Européens spirituellement exsangues à cause de l'indifférence religieuse; quelques millions seulement de chrétiens authentiques, toujours divisés en catholiques, orthodoxes et protestants, car les anglicans se sont ralliés de puis peu à l'Eglise catholique; un catholicisme plus dépouillé et le pape lui-même, italien d'origine, mais de culture slave, a dû se réfugier à Saint-Petersbourg. Sous l'influence secrète de la franc-maçonnerie, un homme de 33 ans, une sorte de surhomme européen à l'intelligence supérieure, profondément spiritualiste, se laisse convaincre par l'Adversaire que c'est lui-même qui est le Christ, et non pas Jésus de Nazareth... Il publie un livre au succès foudroyant: il prône les valeurs chrétiennes ou évangéliques, en les adaptant aux idéaux de la raison humaine, sans imposer le moindre renoncement à soi et surtout sans jamais mentionner le nom du Christ!

Devenu Empereur des Etats-Unis d'Europe, il s'installe à Rome et réalise en trois ans son programme politique, social et écologique. Mais les chrétiens, avec leurs divisions, le dérangent, car ils sont un obstacle à la pleine unité de l'Europe. Il déplace sa capitale à Jérusalem, y édifie un vaste Temple de l'Unité de tous les cultes et y convoque un Concile œcuménique : en plus des responsables des trois confessions, on trouve 3.000 délégués et un demi-million de pèlerins venus à Jérusalem.

L'Empereur Antéchrist trône sur une immense estrade face aux trois délégations. Il promet aux catholiques de rétablir le pape à Rome avec ses privilèges constantiniens, s'ils le reconnaissent comme leur unique défenseur: presque tous les évêques et cardinaux, la majorité des moines et des laïcs le rejoignent alors sur l'estrade, sauf le pape Pierre II avec quelques moines et laïcs qui murmurent: "Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle". Même discours aux orthodoxes, auxquels il promet d'ériger à Constantinople un musée mondial de l'archéologie chrétienne, pour promouvoir la connaissance des icônes et de la liturgie. La plupart des évêques, moines et laïcs grimpent sur l'estrade, sauf le starets Jean, chef de la délégation, et un groupe de récalcitrants qui vont s'asseoir près du Pape Pierre II. L'Empereur, surpris, promet alors aux protestants une promotion des études bibliques dans le christianisme unifié (un million et demi de marks pour un Institut biblique!). Plus de la moitié des exégètes foncent sur l'estrade, sauf le professeur Pauli et une minorité de théologiens qui rejoignent les "rebelles": Pierre, Jean et Pauli se retrouvent ainsi au coude à coude...

Etonné de cette résistance insolite, l'Empereur demande alors à ces chrétiens rétrogrades: "Mais que puis-je faire pour vous? Qu'est-ce qui vous est le plus cher dans le christianisme?" Blanc comme un cierge, le starets Jean se lève: "Sire, ce que nous avons de plus cher dans le christianisme, c'est le Christ lui-même, en qui réside corporellement toute la plénitude de la divinité. Confessez ici et maintenant devant nous que Jésus-Christ est le Fils de Dieu venu dans la chair, qu'il est ressuscité et qu'il reviendra, et nous vous accueillerons comme l'authentique précurseur de sa seconde venue dans la gloire". L'Empereur blêmit et Jean s'écrie d'une voix étranglée: "Mes petits enfants, l'Antéchrist!" Aussitôt il est terrassé par une boule de feu. L'Empereur déclare alors, rassuré, que le Concile reconnaît unanimement son autorité souveraine. Mais le pape Pierre, brandissant sa crosse en direction de l'Empereur, le proclame anathème, avant de s'écrouler, lui aussi. Ce sont les deux témoins de l'Apocalypse... A ce moment, le professeur Pauli monte sur l'estrade et, au nom du Concile œcuménique, confirme la foi en Jésus Christ seul Sauveur et excommunie l'Empereur, puis il invite les fidèles à se retirer au désert pour y attendre la venue certaine de Jésus. La foule des pèlerins s'écrie: "Adveniat! Adveniat cito! Komm, Here Jesu, komm! Oh oui, viens, Seigneur Jésus!".

Les chrétiens fidèles au Christ se retirent au désert où ils sont l'objet d'une terrible persécution. Passons sur les détails de la suite. L'Empereur fait élire comme pape (antipape...) un certain Apollonius, un mystificateur, évêque titulaire d'un diocèse fictif in partibus infidelium, une sorte de charlatan dont les sortilèges avaient enchanté les foules dans les jeux offerts par l'Empereur; il se déclare aussi bien catholique qu'orthodoxe et protestant: un œcuménisme de charlatan. Mais le professeur Pauli, pendant la nuit, parvient à s'approcher des corps de Pierre et de Jean, et ils reprennent vie! Tous trois, réunis dans la même confession du Christ, célèbrent l'unité de la foi retrouvée face à l'Antéchrist.

A ce moment apparaît au ciel, dans la nuit, une Femme qu'ils prennent pour guide, vêtue de soleil, la lune sous les pieds et une couronne de 12 étoiles sur la tête (songeons qu'à Pontmain, Marie apparaît avec une multitude d'étoiles sur son manteau bleu...). Alors les Juifs, qui étaient revenus en Palestine et qui avaient accueilli l'Antéchrist comme leur Messie, apprenant qu'il n'était pas même circoncis, veulent l'affronter, mais la terre s'entrouvre et engloutit l'Antéchrist, l'antipape et toutes leurs troupes. Revenus à Jérusalem pour faire cause commune avec les chrétiens fidèles, ils voient le ciel s'ouvrir et le Christ descendre vers eux avec ses habits royaux et les plaies de sa passion : c'est le retour glorieux. » […]

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