Monday, October 04, 2010

Eloge de Rien


Homère, le premier des poètes grecs, a fait un poème du combat des rats et des grenouilles, et Virgile, le prince des poètes latins, en a fait un sur un moucheron. Ovide a fait l’éloge de la puce, Lucien de la mouche, Malanchthon, Agrippa et plusieurs autres celui de l’âne. Isocrate a fait l’éloge de Busirix, fameux tyran ; Cardan de Néron, Platon et Carneades de l’injustice. Etienne Guazzy a loué la vie parasitique, Erasme la folie, Joannes Fabricius la gueuserie, Ulrich de Hutten la fièvre, Jérôme Fracastor l’hiver, Etienne Dolet la vieillesse, Elias Major le mensonge, Douza l’ombre ; et moi, Messieurs, j’entreprends de vous faire aujourd’hui l’éloge de Rien. Quelle extravagance, dira-t-on ! et qui s’est jamais avisé de faire un discours sur Rien ? Qu’y a-t-il donc de si blâmable dans mon entreprise, Messieurs ?

Ne vaut-il pas mieux faire un discours sur Rien, que de composer de froides comédies, comme Afranius, des tragédies pitoyables, comme Barbaridès, des opéras ennuyeux, comme Crassotius, des odes prosaïques, comme Dariolin, des épigrammes ordurières, comme Epaphos, des vaudevilles libertins, comme Horribilis, des babioles périodiques, comme Toediosus et Miseremini, des brevets satyriques, comme Regius, des dissertations vagues et infructueuses, comme Lucius, des romans dangereux, comme Patelinius ?

Ne vaut-il pas mieux discourir de Rien, que de faire des raisonnement creux sur la politique, comme Navardius, que de raconter des aventures équivoques, comme Turpius, que de médire éternellement de tout le monde, comme Oledicus, que de faire des systèmes en l’air et vides de sens, comme Vagantinus, que de parler enfin à tort et à travers de tout ce qu’on sait et qu’on ne sait pas, comme Strepitosus ?

Mais non seulement il vaut mieux parler de Rien, préférablement à tout ce qui se dit et s’écrit parmi nous la plupart du temps, mais j’ose encore soutenir que Rien est digne de toutes nos louanges par lui-même, et qu’on ne doit jamais oublier Rien, quand il s’agit de préconiser le mérite et la vertu. Si d’abord vous faites attention à l’ancienneté de Rien, quel être, si vous exceptez l’Etre souverain, est plus ancien que Rien ? On peut même avancer, sans crainte d’impiété, que Rien est aussi ancien que l’Etre souverain lui-même : car enfin qu’y avait-il avant que les Anges et le Monde fussent créés ? Rien. Qu’y a-t-il eu de toute éternité avec Dieu ? Rien. Tout a commencé par Rien, et Rien n’a jamais eu de commencement.

Si l’on considère l’excellence de Rien, elle est admirable ; Rien, aussi bien que la Divinité, ne peut se définir que par lui-même. Qu’est-ce que Rien ? C’est Rien. Comme elle, Rien est immense, incommensurable, et s’étend au-delà de toutes choses. Rien est immuable est indivisible. On ne saurait l’augmenter ni le diminuer. Ajouter Rien à Rien, cela fait toujours Rien. Otez Rien de Rien, il reste toujours Rien. Rien ne vient de Personne, et tout ce que nous voyons dans la nature vient de Rien. Ce soleil si lumineux, ces astres si brillants, ces charmantes fontaines, ces prairies si riantes, ces plaines si agréablement diversifiées, ces lacs, ces mers, ces montagnes, ces mines si précieuses qu’elles cachent, tout cela a été fait de Rien. […]

Anonyme.

« Eloge de Rien, dédié à personne » a été publié pour la première fois à Paris, en 1730, chez Antoine de Heuqueville.


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