Tuesday, November 23, 2010

Apocalypse taoïste


Depuis déjà au moins trois siècles le message apocalyptique ne cessait de résonner dans les milieux taoïstes. Vers la fin du 2ème siècle, dans un texte manuscrit découvert à Touen-houang et vraisemblablement composé dans la province occidentale du Sseu-tch’ouan, nous trouvons le dieu Lao-tseu qui s’adresse ainsi à ses fidèles demeurés sur terre :

« Vous avez tous déjà reçu cinq ou six fois mes enseignements.
Quand la planète Vénus quitte son orbite, viens vite, rejoins-moi !
Cherche-moi sur le pic du Sud, et tu seras sauvé du danger […]
Le peuple est affligé, les maladies se répandent partout ; de toute part il y a des affamés.
Je changerai le destin, je bousculerai le règne des Han.
Mon peuple l’ayant appris aura par lui-même la volonté de chasser les maléfices.
Les justes et les cœurs sincères connaîtront mes actions […]
Les saints mettront mes pensées en pratique ; les cœurs pervertis demanderont qui je suis.
Je me suis manifesté plusieurs fois pour sauver ; je me suis transformé selon les circonstances.
Peu nombreux sont ceux qui me désapprouvent. »

Ce texte fragmentaire, le « Livre des transformations de Lao-tseu », révèle le rôle occulte joué dans l’histoire par ce personnage mythique, auteur présumé du « Livre du Tao et de la vertu » (Tao-te king). Maître des transformations et des déguisements, Lao-tseu est intervenu plusieurs fois pour sauver l’humanité. A la période des Hans (de 206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.), le penseur reclus avait connu une apothéose ; il reçut un culte officiel et émergea par la suite comme un dieu sauveur dans diverses sectes millénaristes dont le foisonnement est contemporain du long déclin des Han, au 2ème siècle. Comme l’a montré la regrettée Anna Seidel, le dieu Lao-tseu a bien évolué depuis l’auteur du Tao-te King, qui était conçu comme détaché du monde. Ce nouveau Lao-tseu millénariste est bien antérieur à la création du cosmos. Il est le primum mobile, le tao incarné et tout puissant qui détient les secrets de l’univers mais daigne périodiquement descendre s’immiscer dans la misérable histoire humaine pour sauver les justes. « Quand la planète Vénus quitte son orbite, viens vite, rejoins-moi ! » En Chine, nous l’avons vu, Vénus présage non pas l’amour mais la guerre. Ceux qui comprennent la révélation de Lao-tseu sauront lire dans les cieux les signes du péril qui se prépare. Ils prendront refuge dans la montagne : « Cherche-moi sur le pic du Sud, et tu seras sauvé du danger. »

Les noms mentionnés dans ce court texte nous permettent de le localiser au Sseu-tch’ouan, mais nous ne possédons aucune information sur le groupe auquel il était destiné. Il n’appartient apparemment pas à la lignée taoïste dominante, celle des « maîtres célestes » de la famille Tchang, bien que cette lignée ait été fondée également au 2ème siècle, dans une autre région de la même province. Ce mouvement fut déclenché par une autre révélation du Lao-tseu déifié sous sa forme de « seigneur Lao-le-Très-Haut » (T’ai-chang Lao-kiun). Seigneur Lao ordonnait au premier maître céleste, Tchang Tao-ling, de détruire les temples non taoïstes du peuple ordinaire – des ignares, que les taoïstes traitaient de « cadavres ambulants » ou de « zombies ». Il lui expliquait que les « dieux » implorés par le peuple étaient en réalité des démons, esprits des morts qui s’étaient arrogé un titre divin pompeux et prétentieux. Ils réclamaient de leurs adorateurs des sacrifices sanglants en abondance, mais au lieu de les récompenser en leur accordant la santé et la longévité pour lesquelles ils priaient, ils leur rendaient en retour la maladie et la ruine. La religion taoïste fut instaurée en vue de mettre fin à cette exploitation des vivants par les morts. Son mot d’ordre, souvent répété, était : « Les dieux ne mangent ni ne boivent ; les maîtres n’acceptent pas d’argent. » […]

Avec l’abandon par le mouvement taoïste, au début du 3ème siècle, de ses prétentions politiques sur ses territoires d’origine, dans la province du Sseu-tch’ouan, s’ouvrait pour lui la voie d’une expansion possible dans le reste de la Chine sous la forme d’une religion du salut. Même lorsque son message pénétrait dans les milieux lettrés, il conservait sa teneur eschatologique. C’est ce nouveau taoïsme du 4ème siècle, politiquement apprivoisé mais toujours visionnaire et prophétique, qui nous fournit des textes pleinement apocalyptiques. La déchéance du siècle est décrite avec élan. Démons, maladies, guerres, catastrophes naturelles sont omniprésents. Les morts malveillants font peser toute leur rancune sur une humanité en proie aux pires angoisses. Les exorcistes profanes battent leurs tambours, dansent, tombent en extase et se livrent à des multitudes de sacrifices en l’honneur de ces « dieux des profanes » - mais tout cela en vain, si l’on en croit les taoïstes, puisque ces cultes hors de leurs enceintes ne sont que fléaux, duperies « qui dévorent le peuple tout vif ». Le culte des morts et des faux dieux est l’un des grands maux du siècle. Le monde semble avoir provisoirement été confié aux démons. Or, cela fait en réalité partie du programme du tao car, à présent, le rythme des fléaux va en s’accélérant. Il atteindra son point culminant lorsque la peste, les eaux, la guerre et le feu se déverseront sur l’humanité et quand démons et hommes diaboliques s’entre-tueront. C’est ainsi que le monde sera purifié et préparé pour l’apparition du seigneur Li Hong, nouvelle manifestation du bon vieux Lao-tseu, qui descendra avec sa suite de Parfaits et d’êtres transcendantaux pour gouverner le peuple de la semence. Ce dernier, désigné longtemps à l’avance, aura pris refuge dans la montagne ou dans des grottes souterraines. Lorsque tout danger aura été éliminé, il pourra sortir de son repaire avec la certitude pour ses membres d’être titularisés au sein de la nouvelle administration taoïste.

Michel Strickmann, « Mantras et mandarins ».


Mantras et mandarins
Le bouddhisme tantrique en Chine


Un mandarin, nous explique Michel Strickmann, était à l'origine un «mantrin», conseiller du roi et possesseur de puissants mantras, et les monarques étaient, par excellence, les commanditaires des rituels bouddhiques et tantriques. Mantras et mandarins est le second volet d'une œuvre de recherche de plus de trente ans, qui a débuté avec l'étude du taoïsme millénariste chinois, pour se poursuivre avec celle de la médecine magique, de la poésie et des traditions prophétiques en Chine ancienne. L'auteur s'attache ici à recréer les formes les plus ésotériques du bouddhisme à travers la lecture de ses traditions vivantes au Japon, en en retraçant le cheminement historique, littéraire, rituel et iconographique dans la Chine médiévale, depuis sa transmission indienne à partir de textes apocryphes. L'ouvrage est tout entier construit autour de l'idée qu'un même schéma rituel d'origine indienne, composé de procédures distinctes (mantra, mudra, visualisations), parcourt l'aire de diffusion du tantrisme en Asie ; ce phénomène tantrique a servi à la culture indienne à se diffuser, à partir des couches les plus hautes de la société. Dans cette synthèse, qui s'appuie sur une immense érudition autant que sur une méthode d'observation ethnologique directe, Michel Strickmann redéfinit les formes du bouddhisme tantrique au confluent du rituel et de l'histoire de l'art, après avoir réuni et traduit des textes peu étudiés et rares sur les pratiques tantriques à travers l'Inde, la Chine, le Tibet et le Japon.

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