Wednesday, November 17, 2010

L’hédonisme shivaïte


Dix mille ans avant notre 21ème siècle, la religion shivaïte, pour ce que nous en savons, excelle dans la religion naturelle emblématique. Notre Occident vit depuis deux mille ans sous l’empire d’une religion culturelle emblématique : le monothéisme judéo-chrétien exclut la nature partenaire, complice, dans laquelle l’homme n’est pas une créature à part, mais un fragment obéissant aux mêmes règles, aux mêmes lois que tout ce qui vit sur la planète. Il enseigne la séparation des hommes et du reste du monde. Pour ces religions généalogiques, ce qui meut le cosmos anime pareillement la pierre, la plante, l’animal et l’homme qui définissent des variations de degrés d’une même force et non des différences de nature.

L’animisme, le polythéisme, le chamanisme jettent des ponts entre l’homme et la nature qui ne sont jamais séparés, le monothéisme creuse des abîmes entre l’homme et la nature, sa religion se veut du Livre quand celle des premiers est de la Nature. Le shivaïsme triomphe en religion des champs, des forêts, des bois, des lacs, des étangs, des eaux, des fleuves et des rivières, de la foudre et des feux, des campagnes – comme l’atteste l’étymologie de paganisme : il incarne la religion des paysans, des agriculteurs, des gens de la terre et des moissons. Le monothéisme est une religion des villes, des cités, des constructions solides, des prêtres, du Livre. La première aime les corps et leur demande l’accès au sacré ; la seconde les déteste et professe qu’ils entravent l’union avec Dieu.

Le shivaïsme illustre un genre de spinozisme avant Spinoza. Les tenants de cette spiritualité pourraient eux aussi dire, comme l’auteur de l’Ethique : « deus sive natura », soit « Dieu ou la Nature ». En d’autres termes : « Chaque fois qu’apparaît la nature, vous pouvez tout aussi bien dire Dieu, et vice versa, car il s’agit d’une seule et même chose. » Car le shivaïsme n’avaliserait pas la dichotomie judéo-chrétienne entre le Créateur et sa créature, Dieu et le monde, le principe créateur et sa création, autrement dit : Dieu et l’homme… De sorte que, dans ce moment indien, la sexualité n’est pas une affaire d’hommes incapables d’être des dieux, mais une affaire d’homme qui se font dieux par leur libido et l’exercice spirituel ritualisé de leur énergie sexuelle.

Les hommes et les femmes shivaïtes prennent place parmi les pierres et les fleurs, les plantes et les arbres, les eaux et la terre, le ciel et les animaux, le feu et les planètes. Grâce à cette adéquation avec les parties du monde, dont ils sont, ils peuvent acquérir la béatitude, la joie – pour continuer dans le registre spinoziste. En revanche, les chrétiennes et les chrétiens doivent mourir au monde, car la matérialité du croyant l’éloigne de la vérité de l’immatérialité de la Cité de Dieu.

Un shivaïte évolue dans l’Un d’un réel homogène ; un chrétien dans le Deux d’une opposition entre le corps et l’âme, la Cité des Hommes et la Cité de Dieu. A terme, cette ontologie séparée devient duplicité et facteur de schizophrénie. Pour les premiers, le sexe est affaire de circulation intrinsèque d’énergies ; pour les seconds, une force démoniaque de la Cité des Hommes déchus qu’il faut refuser et récuser afin de pouvoir espérer gagner la vie éternelle et l’immortalité. Religion de la nature et de la vie contre religion du Livre et de la mort.

Ecosophie du phallus

Le shivaïme souhaite que chacun se conforme à ce qu’il est – l’un des sens du mot dharma, qui pourrait très approximativement se traduire en concepts occidentaux par « loi naturelle ». La vertu se résume à cela : coïncider avec ce pourquoi l’on est fait, désirer ce qui nous fait être ce que nous sommes, vouloir ce qui nous veut, seules façons (spinozistes là encore…) de jouir de soi, de l’être du monde. Quiconque voudrait déroger à la règle du dharma introduirait du désordre dans l’univers, ce qui correspondrait à une violence faite à la nature, donc à la force identifiable à la divinité. Sérénité avec soi-même, paix avec les autres, harmonie avec la nature, voilà les objectifs shivaïtes.
[…]

Les religions remplacent la spiritualité naturelle

Le shivaïsme laisse place à la religion védique. A l’époque où Socrate parcourt l’agora d’Athènes apparaissent des images anthropomorphiques des dieux védiques. Le shivaïsme s’estompe, les hymnes védiques se trouvent consignés par écrit, le brahmanisme apparaît, et avec lui le système des castes. La spiritualité explose en religions qui s’appuient sur des livres, des écrits, des prêtres, du texte, du récit, du mythe, des légendes. Les dieux épiques prennent la suite dans les grands récits du Mahabharata ou du Ramayana. Les dieux puraniques transfigurent certaines divinités mineures du panthéon védique en divinités majeures – Vishnou par exemple.

La nature recule ; la culture avance. Mais Shiva reste dans le substrat de l’âme indienne…

Michel Onfray, « Le souci des plaisirs, construction d’une érotique solaire ».

Le souci des plaisirs
Construction d’une érotique solaire


Vingt siècles de christianisme ont fabriqué un corps déplorable et une sexualité catastrophique. A partir de la fable d'un Fils de Dieu incarné en Fils de l'Homme. un mythe nommé Jésus a servi de premier modèle à l'imitation : un corps qui ne boit pas. ne mange pas, ne rit pas. n'a pas de sexualité - autrement dit un anticorps. La névrose de Paul de Tarse. impuissant sexuel qui souhaite élargir son destin funeste à l'humanité tout entière. débouche sur la proposition d'un second modèle à imiter : celui du corps du Christ. à savoir un cadavre. Sur le principe de cette double imitation. un anticorps angélique auquel on parvient en faisant mourir son corps au monde. les Pères de l'Eglise. dont saint Augustin. développent une théologie de l'éros chrétien : un nihilisme de la chair. Le modèle de jouissance devient le martyr qui jouit de souffrir et de mourir pour gagner son paradis. Une seconde théologie de l'éros chrétien passe par Sade et Bataille. deux défenseurs de l'éros nocturne chrétien : identité de la souffrance et de la jouissance. mépris des femmes. haine de la chair, dégoût des corps. volupté dans la mort... L'antidote à ce nihilisme de la chair se trouve dans le Kâma-sûtra, un antidote violent à La Cité de Dieu d'Augustin. Sous le soleil de l'Inde. l'érotisme solaire suppose une spiritualité amoureuse de la vie. l'égalité entre les hommes et les femmes. les techniques du corps amoureux. la construction d'un corps complice avec la nature. la promotion de belles individualités, masculines et féminines. afin de construire un corps radieux pour une existence jubilatoire. Le Souci des plaisirs raconte l'obscurcissement chrétien de la chair, et propose une philosophie des Lumières sensuelles.

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