Friday, December 07, 2012

Députés tirés au sort




Dans le conflit Arcelor Florange contre Lakshmi Mittal, les ouvriers de la sidérurgie s'estiment trahis par le gouvernement socialiste. Ce n'est pas surprenant, la bourgeoisie sociale-libérale au pouvoir méprise trop les prolétaires pour les protéger contre les milliardaires prédateurs.

Avant la révolution numérique (outil idéal d'une future démocratie directe), François de Closets envisageait des actions véritablement démocratiques : « Elles viseraient tout à la fois, disait-il, à remettre au pouvoir la réalité c'est-à-dire la masse des gens sans importance et sans compétence, et à donner aux élites dirigeantes une formation qui les éloigne des illusions contraires de la technique et de l'idéologie. Beaucoup de progrès sont à accomplir en cette matière dans la société française.

Les pays industrialisés tendent naturellement à concentrer le pouvoir entre les mains de « gens compétents », à provoquer la démission du plus grand nombre. Cette spécialisation des dirigeants, cet éloignement des centres de décision, bref cette technocratie généralisée, constitue la base politique de toutes les illusions. Il faudrait briser ce système en réintégrant dans les mécanismes de décision les simples citoyens qui en subiront les conséquences. Tout a été dit sur les inconvénients, voire les impossibilités, d'une démocratie directe. Il est vrai qu'en ce domaine la plupart des tentatives aboutissent à des résultats décevants. Au contraire, les procédures autoritaires et technocratiques offrent les plus grandes commodités. Elles permettent de prendre rapidement des décisions cohérentes. Mais on sait que cette efficacité n'est souvent qu'apparente. La vie des hommes, largement déformée par ces méthodes, ne souffre pas toujours d'être ainsi maltraitée. Et l'on retrouve, au niveau de l'exécution, les inconvénients que l'on avait évités au niveau de la décision.

Mais s'il faut permettre aux intéressés de participer directement à la gestion de leurs affaires, un tel résultat ne peut provenir que d'une décentralisation du pouvoir, non pas seulement dans l'administration, mais également au sein de l'entreprise. Plus les centres de décision se rapprochent des exécutants, plus les problèmes sont traités à petite échelle et moins on risque de se perdre dans les fictions comptables et administratives. Le cadre naturel de l'homme c'est l'atelier, la commune, voire le quartier, l'association à laquelle il appartient, l'immeuble dans lequel il habite. Ces communautés doivent vivre, et pour cela, exercer une responsabilité. C'est alors que les risques de la technocratie sont les plus réduits.

Il est vrai que de telles organisations sont fort difficiles à mettre sur pied et à faire vivre, encore plus à. intégrer dans le cadre élargi d'un pays moderne, mais ces difficultés sont d'autant plus grandes que l'on n'a jamais tenté de les résoudre. Quelle expérience avons-nous des ateliers autonomes, des communautés de quartiers ? Quand a-t-on délégué à des groupements de citoyens une part suffisante de responsabilité dans la gestion de la vie collective ? Il faudrait effectuer des expériences pilotes pour voir ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Malheureusement ces tentatives sont considérées avec méfiance. Des milliers de grands esprits travaillent sur les méthodes « modernes » de gestion ou d'administration, mais combien réfléchissent à des méthodes nouvelles plus proches des intéressés ?

En bonne théorie le système représentatif devrait permettre aux citoyens de contrôler la gestion de leurs affaires, de les gérer par représentants interposés. Outre que ce système n'existe pas dans les entreprises, il semble aujourd'hui s'être fait le complice de toutes les illusions.

N'en prenons qu'un exemple : le Parlement. Voilà cinq cents personnes qui sont censées constituer un « échantillon représentatif » de la société française. Celle-ci se compose en majorité de femmes, de jeunes, de retraités, d'employés, d'ouvriers, d'agriculteurs, de petits commerçants. L'Assemblée nationale, elle, se compose d'hommes exerçant les professions d'avocats, de fonctionnaires — énarques de préférence — de médecins, de notaires, de professeurs, d'administrateurs de sociétés. Quand d'aventure un « gagne-petit », un « homme sans importance» accède à la députation, il abdique immédiatement son originalité entre les mains d'un état-major politique. Qui plus est, la majorité des parlementaires sont depuis de nombreuses années des professionnels de la politique qui vivent en marge des citoyens ordinaires.

Aussi les débats parlementaires sont aussi factices que la messe en latin. On y parle de « catégories défavorisées », « des légitimes revendications des travailleurs », de « l'impatience des familles », de « nos vieux et de nos vieilles », des « catégories socioprofessionnelles durement frappées par l'évolution technique », toutes formules rituelles vides de sens. On parle de la France comme on parlerait d'un pays lointain en regardant des cartes postales.

Pour corriger les insuffisances du système électif, ne devrait-on pas envisager de désigner le quart ou le tiers des députés par tirage au sort dans la masse des électeurs ayant pris part au vote ? Une telle proposition peut paraître absurde.

Comment des individus pris au hasard pourraient-ils avoir la compétence nécessaire pour voter des lois ? Mais ne trouve-t-on pas aux jurés la compétence nécessaire pour envoyer des accusés à la guillotine ? Et n'est-ce pas autrement plus grave que de se prononcer sur la loi de finance? Ne voit-on pas combien l'incompétence pourrait même être bénéfique à la vie parlementaire ? Les ministres et les leaders politiques ne seraient jamais certains du résultat d'un vote. Pour obtenir les voix de ces simples citoyens, il leur faudrait expliquer leurs projets en termes simples et ordinaires; il leur faudrait convaincre, non pas des politiciens comme eux, mais « l'homme de la rue ».

Celui-ci, à son tour, aurait beaucoup de choses à dire aux professionnels. Sur les dizaines de citoyens anonymes quelques-uns ne manqueraient pas d'exprimer la réalité vécue par les Français. Qu'un modeste retraité monte une fois à la tribune pour rappeler ce qu'est la vie de millions de vieux, cela ferait passer un souffle d'authenticité sur l'hémicycle.

Enfin l'électeur se sentirait davantage concerné par la campagne et le scrutin s'il savait qu'en allant voter il peut se retrouver élu. Il n'aurait plus le sentiment que la procédure électorale est uniquement un choix d'abdication. L'effet psychologique serait sans doute très heureux. »

François de Closets, Le bonheur en plus.



3 comments:

  1. Anonymous11:27 AM

    A l'époque, même François de Closets pouvait écrire des trucs intelligents. Malheureusement, la lame de fond Reagan-Thatcher a détruit l'espérance post-soixante-huitarde d'un monde meilleur.

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  2. Anonymous11:32 AM

    Aujourd'hui, il n'est plus question de construire un monde meilleur. On se demande comment échapper au pire des mondes ?

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  3. Anonymous7:44 PM

    Moi, j'ai cru qu'au moment de la crise grecque, Matthieu Ricard allait nous apprendre le Sirtki et faire de la pub pour la feta, mais il a préféré garder ses bigoudis et faire de la pub pour coca-cola.

    Alors, à chacun son espérance "post" ou "ante" soixante huitarde: l'essentiel, est-ce le meilleur bonheur dans le pire des mondes, à moins que cela soit le pire bonheur dans le meilleur des mondes???

    A chacun son monde.......

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