Monday, October 31, 2011

S'asseoir en méditation (dhyâna)





Lin-tsi enseignait le Chan (Zen) en Chine au IXe siècle de notre ère. « Un siècle et demi après Houei-neng, Lin-tsi a su donner à ce système qui se veut la négation de tout système, son expression sans doute la plus forte, son accent le plus humain, sa portée la plus large. » (Demiéville)

"Il y a certains chauves aveugles qui, après avoir mangé leur plein de grain, s’assoient en Dhyâna pour se livrer à des pratiques contemplatives. Ils se saisissent de toute impureté de pensée pour l'empêcher de se produire ; ils recherchent la quiétude par dégoût du bruit. Ce sont là procédés hérétiques. Un maître-patriarche l’a dit : « Fixer l'esprit pour regarder la quiétude, le relever pour mirer l'extérieur, le recueillir pour sa décantation, le figer pour entrer en concentration » - tout cela n’est que fabrication d’actes. Quant à vous, vous ces hommes qui êtes là à écouter la Loi, comment pourriez-vous vouloir vous cultiver et faire ainsi en sorte d’éprouver les fruits de la culture ? Pourquoi vouloir vous orner ? Vous n’êtes pas des êtres à cultiver, ni qui puissent être ornés ; ou alors, c’est que tous les êtres peuvent être ornés. Ne vous y trompez donc pas !

Commentaires

Chauves : moines au crâne tondu.

Leur plein de grain : ce n’est pas le riz, mais plutôt le millet (ou le blé) qui était la base de l’alimentation dans la Chine du Nord à l’époque de Lin-tsi.

S'assoient en Dhyâna : tso-tchan (en japonais zazen). C'est la condamnation formelle du « Dhyâna assis », de la méditation « passive » (autre sens du mot tso), qui n’a du reste pas pour autant cessé de se pratiquer dans le Tch’an chinois, jusque dans la branche dite de Lin-tsi, et au Japon (surtout dans la branche Sôtô), et dont les propagandistes du Zen nous rebattent aujourd’hui les oreilles.

Hérétiques : wai-tao, « les Voies du dehors » (comme Grégoire de Nysse appelait les philosophes grecs «les sages du dehors ». L'équivalent sanscrit est tîrthika. Siuan-kien de Tö-chan, mort en 865, assimilait ces quiétistes à Nirgrantha, nom d’un sectaire dénoncé par le Buddha Çâkyamuni. Le « Dhyâna assis », la méditation à l’indienne, se voit ainsi taxé de technique non bouddhique.

Un maître-patriarche : c’est le célèbre Chen-houei (670-762), disciple de Houei-neng le Cantonais, qui répandit dans les milieux lettrés de la région métropolitaine du Nord les doctrines de son maître, celles de l'école dite du Sud. Il est curieux de voir Lin-tsi le traiter ici de « maître-patriarche », alors que dans les généalogies patriarcales il n’est pas classé dans sa lignée. Peut-être avait-il étudié dans sa jeunesse au monastère Ho-tsö de Lo-yang qui avait été celui de Chen-houei. Peut-être aussi ne cite-t-il Chen-houei que de seconde main, d’après l’un ou l’autre de ses « descendants » attitrés (par exemple Tsong-mi, 780-841). Les paroles ici attribuées à. Chen-houei se retrouvent effectivement, avec des variantes, dans des manuscrits retrouvés à Touen-houang ; voir la traduction de Gernet : Entretiens de Chen-houei, Publications de l’École française d’Extrême-Orient, 1949, pp. 45-46, 93, et Bulletin de la même École, 1954, p. 460.

Regarder la quiétude : pour « quiétude » (tsing), il y a dans les manuscrits de Chen-houei une variante « pureté » (tsing) qui paraît meilleure.

Décanter (tch'eng) : il y a une variante « attester » (tcheng, éprouver, réaliser le fruit).

Fabrication d'actes : de karman, cause de transmigration et d’éternelle douleur.

Orner : tchouang-yen (vyûha). L’homme vrai n’a pas à être « orné » ; il est parfait en soi, il suffit de le réaliser. L’idée doit être empruntée à Chen-houei, qui disait : « Le Tathâgata parle d’ornement, mais c’est pour nier l'ornement » (Gernet : Entretiens, p. 87). Le « Traité de la grande Perfection de sapience » parle de l'ornementation que le Bouddha applique aux êtres tout en sachant qu’ils sont « vides ». Chen-houei disait aussi (Gernet : p. 88) : « Ce sont la luxure et la colère elles-mêmes qui sont la Voie ; elle ne consiste « pas en ornement. » Il disait encore que, s’il avait fait « orner » le site d’une grande assemblée ouverte à tous (panégyrie), ce n’était pas pour s’attirer des mérites (Gernet : pp. 89-90). Les mérites sont en effet qualifiés d’«ornements ». Lin-tsi préconisait expressément de brûler les icônes. Celles-ci, tant en bois qu'en cuivre, bronze, fer ou métaux précieux, « ornaient » les temples bouddhiques, à son époque, avec une profusion scandaleuse, à telles enseignes que l'État chinois, qui les réquisitionna lors de la grande prescription du bouddhisme dans les années 842-845, en tira des bénéfices énormes en pièces de monnaie, instruments agricoles et autres revenus. Cet iconoclasme avait du reste des motifs purement économiques, tandis que celui de Lin-tsi était essentiellement doctrinal. On connaît le cas de T’ien-jan de Tan-hia (739-824) qui brûla une icône en bois pour s’en chauffer, se justifiant par l'absence de toute relique réelle dan l'icône (Hôbôgirin, p. 214.).

Tous les êtres peuvent être ornés : tant qu’ils n'ont pas réalisé l'homme vrai."

Paul Demiéville, Entretiens de Lin-tsi.



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