Friday, December 10, 2010

La sagesse libertine


En quoi consiste cette sagesse libertine ?

L’indiscipline. Le premier acte – compris dans la double acceptation de moment et d’action – d’une existence libertine me paraît être l’indiscipline, le refus de se laisser contraindre par les règles de l’école, du monastère ou du couvent, par les normes et les valeurs familiales, par les prescriptions religieuses et morales.

Etre un libertin ou une libertine, c’est rejeter le joug du mari, de la mère, du supérieur, du maître, du curé. […] C’est rompre avec tout ce qui pèse sur nous, tout ce qui s’impose comme discipline et nous empêche de vivre et de penser comme bon nous semble.

Critique de l’anthropocentrisme et revalorisation du statut de l’animal

Pierre Charron, dans « De la sagesse » (livre I, chap. VIII : « Seconde considération de l’homme, qui est par comparaison de lui avec tous les autres animaux »), opère un double basculement.

D’une part, l’humanité est rabaissée et le statut de l’animal, revalorisé. Charron, répétant Montaigne (« Essais », L. II, chap. XII) démonte un par un les arguments anthropocentristes. Les bêtes sont plus raisonnables, plus vertueuses (justes, magnanimes…), moins cruelles, plus « humaines ». Dès lors la comparaison avec l’animal ne peut que nous rendre pessimistes encore au sujet de l’homme. Les attributs qui confèrent l’humanité sont subvertis : la raison, devenue détraquée et extravagante, n’est plus le signe d’une supériorité de l’homme sur l’animal, mais incarne au contraire la misère de l’homme qui est abandonné à lui-même et à sa raison pour diriger le cours de sa vie. A contrario, l’instinct, comme inclination naturelle, est un guide beaucoup plus sûr que l’intelligence.

En outre, la vertu morale se rencontre plus souvent et plus excellemment chez l’éléphant ou le chien, l’âne ou le cheval que chez l’homme.

La sagesse libertine est joyeusement antihumaniste. Il faut rabattre l’arrogance de l’homme (surtout de l’homme blanc, occidental…). L’humanisme (idéologie qui affirme la supériorité ontologique de l’homme sur le reste des choses) a conduit, et conduit encore, à toutes les dérives, justifie toutes les guerres, tous les impérialismes, toutes les colonisations, tous les massacres. L’humanisme européen tel qu’il fut thématisé par Descartes est un anthropocentrisme qui cache un ethnocentrisme : l’homme dont il est question est l’homme blanc, occidental, de confession catholique ou protestante et il prétend incarner les valeurs universelles (droits de l’homme, idéal démocratique) de l’humanité. il est humanité !

Or n’est-ce pas pour évangéliser des populations indigènes, puis aujourd’hui pour exporter et imposer (au besoin par la force !) l’idéologie des droits de l’homme, de la démocratie et du libéralisme économique que l’on continue d’assujettir, d’aliéner, d’exploiter ?

L’humanisme est une idéologie dans la mesure où il constitue un discours qui prétend à la rationalité et à la justesse alors même qu’il voile des rapports de force politiques et économique, qu’il cache des aliénations bien réelles.

L’objectif pour le libertin : se déshumaniser (cesser de croire à notre prétendue supériorité sur les autres et sur la nature) pour être plus « humain » (plus pacifique, moins intolérant, impérialiste, colonisateur…).

Christophe Girerd (Christophe Girerd est né en 1970, à Lyon. Il enseigne la philosophie dans un lycée en Savoie.)

Les Libertins au XVIIe siècle


Les libertins du XVIIe siècle ont été injustement oubliés - ou sous-estimés - par l'histoire officielle de la philosophie française, ainsi que par sa tradition universitaire. Or, cet oubli est regrettable tant il s'agit là d'un art de penser original et radicalement accordé à notre époque. En vérité, ces libertins ne forment pas une véritable école et ne proposent aucun système. Leur pensée doit plutôt se comprendre comme attitude, style ou règle de vie concrète. À cet égard, on peut dire que, s'il n'existe pas de " philosophie libertine " à proprement parler, on trouve une " sagesse libertine " commune à plusieurs grandes figures du XVIIe siècle : François de La Mothe Le Vayer, Pierre Charron, Pierre Gassendi, Gabriel Naudé, Jacques Vallée Des Barreaux, Cyrano de Bergerac, Saint-Évremond... Dans cette Anthologie, Christophe Girerd a rassemblé les textes les plus significatifs de ces philosophes méconnus. Il est urgent d'y faire provision d'intelligence et de grand air.

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