Thursday, July 21, 2011

Des chanteurs mystiques et libertaires





Le terme bengali « bâül » (hindî : bardâi) désigne des groupes de bardes itinérants et mendiants qui parcourent le Bengale en chantant des poèmes religieux.

Les bâüls jouent an Bengale un rôle dont on ne saurait se passer. On peut fort bien les montrer du doigt en disant : « ...des fous enivrés de Dieu... » ou encore : « ...des mendiants illettrés à la vaine poursuite d'un rêve... », c’est néanmoins à eux que Rabindranath Tagore a emprunté maintes de ses inspirations. En effet, le grand poète a recueilli les paroles de beaucoup de leurs chants, de beaucoup de leurs airs qui sont d’une touchante simplicité. De plus il faut dire que tout en restant en dehors des grandes traditions stéréotypées de l'Inde, les bâüls n'en représentent pas moins, dans la vie spirituelle, l’un des courants souterrains restés intensément vivants. Ce courant remonte à une époque antérieure à celle même des religions védiques.

Le nom des bâüls n’apparait pourtant, dans la littérature du Bengale, qu’à partir du XVe siècle. Cette appellation semble être dérivée du mot bâtula (vâtula en sanskrit); ce mot signifie « qui est battu par les vents », c'est-à-dire celui qui s'abandonne à toutes ses impulsions. De là à la folie, il n’y a qu’un pas! Mais cette folie extatique a pour cause Dieu, et comme but Dieu encore!

Les bâüls ne doivent pas être considérés comme formant une secte particulière. Des fidèles (sâdhakas) suivant une discipline spirituelle, appartenant à toutes sortes de confréries et de groupes religieux, deviennent des bâüls si tel est leur tempérament. La Chine, qui est si près de la terre, a peut-être ce qui se rapproche le plus des bâüls, c’est-à-dire les adeptes du Chan/Zen, si friands de paradoxe. La note dominante qui fait remarquer les bâüls est leur entière liberté spirituelle, qui est une force organique sans aucune prétention. Dans la vie courante, par leur parfait non-conventionalisme, ils sont typiquement des libres-penseurs, devenus sans le vouloir une institution libre. Ils ne sont liés par rien.

On les reconnaît à ce qu’ils portent en général une longue robe - sans qu’elle soit le signe distinctif d’aucun Ordre religieux existant. Ils laissent pousser cheveux et barbe. Pour eux le Divin étant sans forme, la mythologie lettre morte, on ne les verra jamais se prosterner ni devant une image ni devant un humain, si parfait soit-il ! Ils n’appartiennent plus à aucune caste.

Il n’est aucune Écriture sacrée qui puisse formuler la philosophie du bâül. Il ne fait appel à aucune tradition. Par excellence, il se laisse conduire par l’intuition.

Le seul moyen d’expression des bâüls est leur chant extemporané qui révèle leur expérience spirituelle intime. La proportion des bâüls hindous est aussi grande que celle des bâüls musulmans. Échappant à toute forme d'orthodoxie, les uns et les autres vivent parfaitement intégrés dans la relation d’unité qui existe entre maître (gourou) et élève (shishya). En effet, on connaît des gourous musulmans initiant des hindous, et des gourous hindous initiant des musulmans. Cette intimité est ordonnée par Dieu.

Parmi les bâüls, on trouve des moines, des ascètes, des hommes mariés. Ils s’en vont en chantant de village en village avec leur ektara, un instrument très simple à une corde, et leur tambourin qui est appelé dubki. A certaines saisons et en certains lieux propices, les bâüls se réunissent périodiquement en une grande foire (mela) où les chants et les danses se suivent nuit et jour pendant la durée du rassemblement. Il n'est en ces occasions aucun culte d’adoration, aucun enseignement oral, car ces poètes mystiques n’attachent d'importance qu’à la vibration des âmes. A rien d’autre.

La discipline spirituelle des bâüls est centrée sur le culte de l’homme dans lequel Dieu est appelé Maner mânush ou « Celui qui vit dans le cœur ». Ce Dieu n’a qu’un attribut : Il est tout amour ! Il n’est ici aucune mention d’un Dieu créateur ou d’un Dieu destructeur.

L’une des manières d’atteindre Dieu est de s’en remettre à un gourou qui devient le lien entre l'homme et le divin. Ainsi le gourou est hautement vénéré et respecté, mais maître et disciple restent parfaitement libres de part et d’autre, sans condition de loyauté ou d’obéissance entre eux, sans qu’il s'établisse d'obligation ou de responsabilité.

La discipline spirituelle du bâül est uniquement la floraison de l'être intérieur, de la présence de Dieu constante, sans qu’il soit cherché aucun appui sur des valeurs extérieures. A cause de cela même, cette discipline qui commence avec le corps réclame que celui-ci, qui joue le rôle d'instrument, soit gardé extrêmement pur, car le corps est le « temple de Dieu ». « Dans ce corps vit l'Homme, si tu L'appelles, Il te répondra... » C’est en réalité une technique pour chercher Dieu en soi-même en employant l'instrument du corps que Dieu nous a donné : « Dieu Se fait homme ; dans l'homme parfait qui est le gourou, l'homme est divinisé, ainsi l'idéal de Dieu peut être atteint dans notre propre corps... » Le culte du bâül est en somme un humanisme spiritualisé.

L'attitude spirituelle du bâül a trouvé au Bengale un terrain très favorablement préparé pour l'expansion des trois idées maîtresses de sa philosophie.

L'idée de Dieu-amour a reçu des apports de tous les adeptes du bhakti-yoga et des vaïshnavas pour lesquels Krishna est « Celui qui vit dans le cœur ». L'idée d’un gourou qui soit un homme parfait, ayant atteint les buts les plus hauts tout en restant un homme, est un apport direct de l'islam. En effet, dans l'hindouisme, le gourou est plus grand que tous les dieux, divin lui-même. Pour le bâül, le culte dû au gourou (guruvâda) plonge ses racines très profondément dans l’histoire ancienne du Bengale, qui connaissait ce culte bien avant l'apparition du bouddhisme, c'est-à-dire dans le culte des siddhas. Ce qu'il est advenu de nos jours de ce culte des siddhas, du bouddhisme et de l'islam, est une harmonieuse composition transmuée, où les bâüls touchent l'Absolu par l'amour extatique. L'idée du corps comme temple de Dieu est un apport direct du culte natha qui est à la base du hata-yoga. Les bâüls, en effet, connaissent une science parfaite du corps appelée dehatatva (qui n’est autre que la science de la kundalinî et des chakras des hatha-yogins) qu'hindous et musulmans pratiquent également.

Ces particularités des bâüls qui de nos jours associent hindous et musulmans, sont le pur produit des anciennes écoles non conformistes bouddhistes qui accordaient une énorme importance aux aspirations métaphysiques : « Qu’est-ce que la vérité première ? » (shunya), et à l'expérience pure : « Qu'est-ce qui est né en moi ? » (sahaja). Ces notions sont toujours vivantes chez les bâüls, qui parlent très librement et très volontiers de sahaja. L'expérience pure est le grand motif de leur vie. C'est ainsi que le mysticisme non orthodoxe de l'Inde médiévale forme l'arrière-plan des bâüls modernes, et que les saints du nord de l'Inde, tels que Kabir et Dadu, sont pleinement des bâüls. Si nous remontons plus haut encore le courant, nous pouvons rattacher les bâüls directement au mystérieux culte du Vrâtya de l'Atharva Vêda.

La plupart des bâüls sont des illettrés et se recrutent parmi les plus miséreux de la société. Mais ils groupent aussi des brahmanes savants qui ont été rejetés de leur caste et des musulmans excommuniés par leur orthodoxie. Beaucoup de soufis aussi sont devenus des bâüls par peur des persécutions, en disant : « Nous échappons à l'orthodoxie (shariat) pour suivre la Vérité (Haqiqat). »

Ces bâüls couvrent tout le pays. Récemment, un bâül musulman est venu jusque dans les montagnes d'Almora. Il pinçait son ektara en répétant à chaque respiration les saints Noms de Rima, d'Allah, de Krishna, du Bouddha. Quand les gens marquaient quelque surprise, il se mettait à chanter :

« Tous ces Noms sont Le même
le seul qui vit dans le cœur
ô mes frères, pourquoi se quereller ?
Il est partout, Lui sans Nom
Lui, partout Le même... »

et, ajoutait-il avec quelque ironie : « Maintenant, je vais vous dire ce qui se passe dans le vaste monde... » Et sur-le-champ, il composait quelque couplet satirique brocardant les nouvelles politiques du jour ! « Pourquoi chantes-tu toujours ? » lui demanda-t-on. Il répondit :

« Parce que nous sommes nés oiseaux chanteurs pour chanter ;
nous ne savons pas marcher sur le sol,
les ailes ouvertes, dans le ciel, nous volons... »

Lizelle Reymond.





Le cœur éternel de la voie

Parmi les thèmes traités : la réalisation de la non-dualité, l'illumination déjà présente, la primauté de l'extase naturelle, l'innocence organique, les tapas (austérités) de la sadhana (le sacrifice, le service, le sanctuaire, la communauté, la discipline, la pratique et le travail sur soi), la dualité illuminée, etc. Tout cela dans un contexte de lâcher-prise radical par rapport au guru et de soumission à la Volonté de Dieu. 



Lee Lozowick est un témoin occidental de la " folle sagesse " des bâüls du Bengale.

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