Thursday, July 07, 2011

Les deux mythes de la spiritualité roumaine



Manole, le rite sacrificiel des bâtisseurs

Toute culture a son mythe essentiel qui se révèle et que l’on retrouve dans toutes les grandes créations de celle-ci. La vie spirituelle des Roumains a été dominée par deux mythes qui expriment, avec une parfaite spontanéité, leur vision spirituelle sur l’Univers et sur la valeur de l'existence. Le premier est la légende du contremaître Manole qui, selon la tradition, aurait édifié la superbe cathédrale de Curtea de Arges. La légende dit que tout ce que Manole et son équipe construisaient le jour s’écroulait pendant la nuit. Pour rester debout, l'édifice avait besoin d’une âme, ce qui n’était possible qu’en sacrifiant un être humain. Après avoir compris la cause pour laquelle leur œuvre était caduque, Manole et ses ouvriers décidèrent de murer vivante la première personne qui s’approcherait de l’endroit où ils travaillaient. Le lendemain, au petit matin, Manole aperçut au loin sa femme qui portant leur enfant dans ses bras, venait leur apporter le repas. Manole pria alors Dieu de déclencher une tempête pour que sa femme rebrousse chemin. Mais les rafales de la pluie, que Dieu avait provoquée sur sa prière, ne purent pas arrêter l’épouse prédestinée. Le contremaître Manole fut donc obligé de murer, lui-même, vivants, sa femme et son fils pour respecter son serment et réussit ainsi à achever la magnifique église qui ne s’écroula jamais depuis.

Cette légende n’est pas une création du peuple roumain. On la retrouve dans tous les pays du sud-est européen. En essence, la légende est la formule mythique et épique de l’un des plus populaires rituels connus au monde, en particulier «les rituels de construction», qui supposent la croyance que tout édifice, pour durer, doit être «animé» par le sacrifice d’un être vivant, homme ou animal.

Dans l’opinion des folkloristes, la légende du contremaître Manole est pourtant la plus complète, la plus belle et la plus riche en significations spirituelles. L’inspiration poétique populaire a créé sur ce thème un chef-d’œuvre que l’on peut comparer aux plus belles créations de la poésie populaire universelle. Mais ce qui nous intéresse est le fait que les Roumains ont choisi ce thème mythique et lui ont donné une expression artistique et morale incomparable. S’ils l’ont choisi, c’est parce que l’âme roumaine se reconnaît dans le mythe du sacrifice suprême qui fait durer une œuvre construite par l’homme, qu’elle soit cathédrale, patrie ou chaumière. S’ils ont chanté. En d'innombrables vers le sacrifice du contremaître Manole, c’est qu’ils ont eu l'intuition qu’ils chantaient ainsi leur propre vie historique, leur constant sacrifice. L’option des Roumains pour cette légende est significative en soi. Ils n’auraient pas mis en valeur tout leur génie poétique et l’ensemble de leurs ressources spirituelles pour refaire un mythe, s’il n’avait pas éveillé des résonances profondes dans la conscience collective.

La mort, des noces mystiques avec le Tout

Plus que dans la légende du contremaître Manole, les Roumains se reconnaissent dans la superbe poésie populaire Miorita, que l’on rencontre partout dans d’innombrables versions. On l'appelle «poésie populaire» mais, comme toutes les grandes créations de génie d’un peuple, elle présente des affinités avec la religion, la morale et la métaphysique. C’est l'histoire simple et sincère d’un berger qui, averti par une brebis sur le danger imminent d’être tué par deux compagnons jaloux de ses moutons, au lieu de prendre la fuite accepte la mort. Cette sérénité devant la mort, cette modalité de la considérer comme des noces mystiques avec le Tout, connaît dans Miorita des accents inégalables. C’est une vision originale sur la vie et la mort – cette dernière conçue comme une jeune mariée promise au monde entier - qui n’est pas exprimée en termes philosophiques mais sous une forme lyrique admirable.

Une culture, de même qu’un individu, se révèle non seulement par sa manière d’interpréter la vie, mais aussi par son attitude envers la mort. La valeur attribuée à la mort est d’une importance considérable pour comprendre une culture ou un individu. Miorita est l’une des créations populaires qui reflète le mieux l’attitude de l’âme. Roumaine envers l’acte de la mort. On ne la considère pas comme une disparition - dans le néant, ni comme une pseudo-existence larvaire dans l'enfer souterrain, mais comme des noces mystiques qui réintègrent l’homme à la nature. La mort n’est pas un déclin de l’être humain mais, au contraire, une élévation, prise naturellement dans le sens métaphysique. L’homme ne doit pas fuir devant la mort et encore moins se lamenter quand elle survient; c’est un fait de dimensions cosmiques qu’il faut accepter avec sérénité, avec une certaine joie même, car c’est grâce à elle que l’individu s’affranchit de ses limites. Il ne s’agit pas d’une espèce lyrique de panthéisme, même si, dans cet acte de réintégration, la nature est présente, car la nature ne s’identifie pas à Dieu, mais elle est Sa création. Par l’acte de la mort, l’âme est réintégrée dans la grande famille cosmique qui est, dans sa totalité, l’œuvre du Créateur.

Cette vision sur la mort est accentuée et complétée par d’autres nombreuses créations populaires roumaines. Cette même conception apparaît dans les poésies de Mihai Eminescu, l’un des plus grands écrivains du XIXe siècle. On la rencontre aussi dans l’ensemble du folklore roumain ainsi que dans ses cérémonies funéraires. Il s’agit probablement d’une conception héritée des ancêtres géto-daces, ou bien d’une interprétation originale du christianisme qui, ne l’oublions pas, a conféré une valeur positive à la mort. Il subsiste le fait que les Roumains attribuent à la mort une signification mise en harmonie avec leur conception chrétienne de l'existence ; celle-ci est fondée, comme nous l'avons déjà vu, sur la croyance en un ordre cosmique établi par Dieu et sur la certitude que, finalement, le bien triomphera du mal.

Les deux mythes - celui du contremaître Manole et celui de Miorita - sont d’autant plus intéressants que les Roumains ne peuvent pas être considérés, en général, comme des «mystiques». C’est un peuple croyant, mais à la fois humain, naturel, vigoureux, optimiste, qui rejette la frénésie et l'exaltation que l'idée de «mysticisme» suppose. Le bon sens est la forme dominante de sa vie spirituelle.

Mircea Eliade, « Les Roumains ».


Les Roumains
Précis historique

Les Roumains descendent de deux grands peuples de l’Antiquité: les Géto-Dacese et les Romains. Les Gètes, appelés Daces par les Romains, font partie de la grande famille thrace, profondément enracinée dans l'histoire antique et dans les très anciennes religions de l’Hellade. Ils sont apparus dans les régions comprises entre les Carpates et le Danube à la fin de la période néolithique, il y a environ deux mille ans avant Jésus-Christ.




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