Thursday, November 17, 2011

Apocalypse & tyrannie mortifère




Un tour d'horizon dans l'imaginaire permet de dénouer, à travers nos fantasmes d'angoisse, les signes de mort d'une société malade de ses progrès. L'homme d'aujourd'hui a peur, et, entre autres symptômes, la science-fiction est une mine d'éléments captivants pour qui se propose de mesurer l'ampleur de son désarroi.
Louis-Vincent Thomas

La hantise de l'apocalypse est inséparable du sentiment de culpabilité. La peur que nous inspire la fin du monde prend sa source dans l'inconfort de nos consciences. Même si on ne craint plus le châtiment de Dieu, les preuves de nos erreurs et de nos maladresses nous font appréhender chaque jour davantage des calamités que nous croyons avoir méritées. Pourtant, dans les obsessions que nous venons d'envisager qu’il s’agisse de cataclysmes, d’accidents, d'effets pervers de la technique ou d'agression animale, l'homme apparaît plutôt comme la victime impuissante d’un ordre de choses qui le dépasse. Bien sûr, la victime sait bien qu’elle n’est pas pure et que cet ordre de choses lui est, plus ou moins imputable. Mais du moins n’a-t-elle pas voulu explicitement ces conséquences fâcheuses dans son illusion de servir l'homme par la conquête du bien-être, même au prix du crime de lèse-nature. Si l’ère des lumières a connu cette naïveté sereine, nous commençons à douter sérieusement de la qualité de notre vie et de l'avenir qui nous attend.

Que la technologie tue par inadvertance ou à petit feu par l'aliénation qu’elle impose, cela suffit amplement à fonder notre culpabilité. Mais si l’on considère, en outre, qu’elle prépare minutieusement l'arsenal des guerres atomiques qui mettront l'humanité en péril, la hantise de l'apocalypse n’est plus dans l'ordre des divagations. Elle, procède de la lucidité et se rationalise selon un schéma parfaitement logique. Plus question d'apprenti-sorcier coupable tout au plus d’orgueil et d'inconséquence. La volonté de mort est explicite même si on escamote la culpabilité sous les arguments de la dissuasion. L'angoisse atomique qui commence à tenailler le monde moderne est à la mesure de l'infamie que représente la course aux armements et de l'horreur de l'anéantissement qui nous guette.

Nous avons lourdement insisté sur cette espèce de délire frénétique et dévastateur qui déconsidère ceux qui nous gouvernent et ceux qui dépendent de leur pouvoir. Empruntant à M. Serres le terme de thanatocratie, nous avons tenté de définir cette vaste conspiration mortifère qui menace l’humanité. Qu’il s’agisse du pouvoir paranoïaque qui vise la domination totale par la guerre ou du pouvoir pervers qui installe son hégémonie sur le triomphe de l’Économie, tous les efforts se combinent et se rejoignent pour enclore le monde dans un système qui le tue. Il n’est que de constater l'échec des tentatives timorées de désarmement pour comprendre que le commerce et la fabrication des armes sont un impératif dont se nourrit le pouvoir, même quand il se prétend démocratique et libéral. […]

La peur et l'indignation ont déjà soulevé des remous mais ce n'est pas le mode d’action qui nous intéresse ici. Nous reviendrons à l'imaginaire en cherchant, dans la Science-Fiction, vers quels fantasmes nous égare la hantise d’une apocalypse ouvertement fomentée par les hommes eux-mêmes.

La panoplie moderne n’a pas manqué d’exciter l'imagination des auteurs qui rivalisent d'invention diabolique. La « pierre-zéro » de J. Moselli (La fin d'Illa) est de l'hélium solidifié : chauffée à une certaine température, elle se désintègre, volatilisant les objets vivants et inanimés sur un rayon considérable. Le « ravageur » de C. D. Simak (Le dernier cimetière) est une machine infernale avec puissance nucléaire incorporée qui est en outre indestructible car elle s’autorépare. L’« arme Icare » de P. K. Dick (L'homme variable) est un cylindre de métal dont la vitesse peut atteindre 50 fois celle de la lumière, sa longueur devenant, à la limite, nulle et sa masse infinie. Quand il revient dans l'univers spatio-temporel, la collision avec la matière provoque alors une explosion titanesque. La « bombe solaire » de R. Barjavel (La nuit des temps) dégage une température fantastique qui provoque la fusion des roches; elle disloque les continents, provoquant de terribles séismes qui font basculer la Terre. Au cinéma, l'imagination ne manque pas non plus, mais l'explosion de la seule bombe H, telle qu’on la suppose déjà réalisée, suffit à suggérer l’horreur dans plusieurs films (Docteur Falamour, The War Game, The Day the Earth Caught Fire...) .

Mais ce qui est intéressant dans ces récits, c’est peut-être moins la manière dont on tue ou menace de tuer que les modalités qui conduisent à l’inéluctable destruction. C’est le Pouvoir en place qui détient les moyens de mort et en use et, dans les différents romans ou films, on retrouve, fidèlement calquées ou démesurément grossies, les procédures classiques des dirigeants modernes. Ou bien il s’agit d’un tyran belliqueux qui terrorise par une répression sans merci et se lance dans des guerres exterminatrices ; ou bien ce sont des technocrates pervers qui, par un hyper-conditionnement savamment calculé, règnent sur une société pétrifiée. Les deux peuvent coexister ; mais, dans la réalité aussi, « le charisme devient technocratique et la technocratie se personnalise » (E. Enriquez).

La société industrielle du XXIIe siècle, aux yeux de M. Adlard (Interface), est, à coup sûr, le modèle caricatural de la société perverse : Tcité, mégalopole close, rigoureusement assujettie aux lois des dirigeants d’un complexe industriel, est d'une espèce de microcosme qui ressemble étrangement au système clos, État universel et homogène, vers lequel tendent les technocrates de notre fin du XXe siècle. Les citoyens-consommateurs n’ont plus rien d’humain ; enlisés dans la passivité, ils n’ont même pas conscience de leur aliénation, englués qu’ils sont dans la jouissance que dispensent des robots, auto-copains et aphrobelles, et les « paquets de félicité », sorte de drogue aphrodisiaque : « Une cohorte de morts, une légion de condamnés » encerclés dans un univers entièrement automatisé, fichés, contrôlés par les « cyborgs » dont le cerveau électronique ne connaît que la règle. Aussi ont-ils perdu la faculté de créer, la technologie ayant tué l'art ; et c’est « l’âge de la Dénaissance ».

Le même relent de mort émane de la nouvelle Société décrite par F. Pohl et C. M. Kornbluth dans Planète à gogos. Là, le machiavélisme est au service de la publicité, chaque individu étant une machine à produire et un consommateur forcé : « Nous étions tous au fond capables de n’importe quoi pour servir notre dieu de la vente. » Ce « n’importe quoi » recouvre de stupéfiantes techniques de conditionnement qui abolissent toute différence et suppriment toute liberté. Ainsi se constitue une forme particulière de société totalitaire telle que l’a dénoncée H. Marcuse, non pas sous la pression du terrorisme mais par le jeu de la violence symbolique dans l'habile manipulation des besoins.

L'orbite déchiquetée de J. Brunner nous transporte à New York en 2014 où cette manipulation des besoins s’est faite un sens très particulier pour promouvoir une technologie de la violence. Sabotages, trahisons, assassinats sont le lot quotidien d’une ville surpeuplée et empoisonnée par les haines raciales. Reprenant le schéma bien connu des trafiquants d’armes de notre époque, on pousse les gens à s’armer toujours davantage, ce qui multiplie la peur et le danger et assure l’escalade de la vente et de la production. Une mafia contrôle le marché, attisant les antagonismes, vendant moins cher aux Noirs pour forcer les Blancs à acheter à n'importe quel prix. De surenchère en surenchère, c’est le triomphe de la technologie dévastatrice dans un monde dévoré d’angoisse et complètement asservi à l'appareil de production : « Nous finirons sur une orbite déchiquetée, comme une fusée désemparée aux moteurs enrayés, parfois la tête en haut, parfois la tête en bas, et parfois penchés selon des angles inquiétants. »

La perversité atteint son comble avec le Saint-Office Dirigeant de Fœtus-party (P. Pelot) qui se veut démocratique et fraternel. Nous avons rappelé plus haut comment, dans ce monde surpeuplé, il pallie la pénurie par le recyclage des ordures et des cadavres afin de distribuer, conformément à la justice et à l'égalité, de maigres rations alimentaires. Par tous les moyens on s’efforce de limiter le nombre des consommateurs : le « jeu du Piniachet » qu’on propose dans les rues se solde par la mort du gagnant et du perdant ; on pousse à l'avortement en amenant les femmes enceintes à subir un test au cours duquel le fœtus est soi-disant amené à refuser la vie ; les slogans publicitaires ne vont plus dans le sens de la consommation-gaspillage mais, au nom d’une nouvelle mystique du Bien et de la vie,on exhorte les gens à mourir pour être récupérés : « Crématoire 12 – Engrais de qualité : vieillards, communiez ! Donnez votre vie pour une autre. » Ainsi, 15 milliards d'humains acceptent un régime qui a « domestiqué » la technologie pour survivre sur une terre ruinée en richesses naturelles. Mais en fait, les visées généreuses du Saint-Office Dirigeant recouvrent la cupidité et la soif du pouvoir : c'est une politique du Mal et de la Mort qui se poursuit dans le mensonge et s'achèvera dans le suicide de l'espèce humaine.

Les mêmes motivations avec des modalités plus brutales et des conséquences analogues se retrouvent dans la société imaginée par G. Orwell dans un livre écrit en 1950. L'auteur installe à Londres, en 1984, le siège du gouvernement d’un super-État, l'Océania, où Big Brother règne en maître absolu. Dans ce monde sinistre, toutes les valeurs sont inversées : « La guerre, c’est la paix » - La liberté, c’est l'esclavage - L'ignorance, c’est la force. » Tels sont les trois slogans du Parti. La Police de la Pensée fait observer la nouvelle orthodoxie ; les hélicoptères patrouillent devant les fenêtres et, dans les maisons, les « télécrans » sont en même temps émetteurs et récepteurs : ils assurent le conditionnement idéologique et enregistrent les réactions des individus. Big Brother, comme tout leader charismatique, est en outre l'objet d'un culte, « un point de concentration pour l'amour, la crainte et le respect ». Cette mystique est dûment entretenue par les effigies innombrables et de grand format placardées partout et soulignées d'un obsédant avertissement : BIG BROTHER VOUS RBGARDE. La visée totalitaire de ce chef infaillible et tout-puissant est double : « Conquérir toute la surface de la terre et éteindre une fois pour toutes les possibilités d’une pensée indépendante. » La recherche scientifique est exclusivement axée sur ces deux problèmes. Il faut perfectionner les techniques de la Police de la Pensée pour contrôler ce qui se passe dans la tête d’un être humain a rechercher de nouvelles armes pour « tuer plusieurs centaines de millions de gens en quelques secondes ». Le résultat final, auguré pour 2050, sera consacré par l'adoption d'une nouvelle langue qui marquera la généralisation des nouvelles manière de penser des rescapés de la répression et de la guerre.

Reinhart, le Préfet de Sécurité de L'homme variable (P. K. Dick), n’a rien à envier à Big Brother ; bien qu’il donne un faux-semblant de démocratie à sa tyrannie, il met tout en œuvre pour mener à bien la guerre nucléaire afin d'anéantir ses rivaux planétaires, les Centauriens. Tout aussi avide de pouvoir est le dictateur d’Illa (I. Moselli, La fin d’Illa) dont l'auteur, qui écrivit son roman en 1925, n’a pourtant pas connu, en acte avec Hitler, les méthodes draconiennes du despotisme nazi. A une époque indéfinie dans un passé lointain, l'ignoble Rair - « un cerveau, une machine à calculer, pas de cœur ni de nerfs » - a régné sur une ville qui était la « reine du monde ». Ses inventions pour triompher, de Nour, la cité rivale, sont aussi ingénieuses que diaboliques. Pour renforcer les facultés psychophysiologiques des Illiens, il décide de les nourrir de sang humain prélevé et mis en réserve par des « machines à sang ». Les suppliciés condamnés par l'appareil de répression constituent une partie de la matière première mais ce sont les Nouriens que Rair veut utiliser à grande échelle. Il possède une arme de guerre, la pierre-zéro (nous en avons parlé plus haut) dont les possibilités de destruction suffisent à intimider les Nouriens qui finiront par livrer le cheptel requis. Pendant ce temps, les « hommes-singes », Illiens dont le cerveau a été atrophié et la force décuplée par des moyens artificiels, s’activent dans les mines pour produire l'hélium de la pierre-zéro. A la fin, le narrateur, un opposant miraculeusement échappé à la folie sanguinaire de Rair, se servira de l'arme-miracle pour faire sauter ce monde infernal. Des explorateurs retrouveront longtemps après son journal parmi les vestiges de la ville maudite enfouie sous les glaces du pôle depuis la déflagration. Ainsi se trouva acheminé à la solution finale un univers où la technologie servit les désirs les plus délirants. Bel exemple d'une stratégie politique où se conjuguent le pouvoir paranoïaque et le pouvoir pervers.

Bien d’autres ouvrages de Science-Fiction sont inspirés par la vision apocalyptique d’un monde dévasté par la guerre, tant à l'échelon de la planète qu’à l'échelon de l’Univers. Certains récits démarrent sur une apocalypse consommée, tel Le désert du inonde (J. P. Andrevon). […] C. D. Simak, utilisant le macabre symbole d’une humanité décimée et d’une planète désertifiée, fait de la Terre le dernier cimetière. Les survivants l’ont abandonnée pour s’installer ailleurs dans l'espace ; mais après dix millénaires, on y revient pour en faire « un vaste cimetière galactique... ; plus qu’un champ de repos ordinaire : un mémorial et un lien qui unit toute l'humanité ». Une entreprise capitaliste dénommée Terre-Mère S.A. assure les services d'inhumation et d’entretien des monuments funéraires, et organise des pèlerinages touristiques à bord du « vaisseau funèbre ». Il s’agit donc bien ici de la destruction physique, totale ou partielle, de la Terre et de ses habitants et ce thème d'inspiration n’est pas rare. Mais ne faut-il pas voir également une véritable apocalypse en acte dans les récits qui décrivent une société paroxystique où l'homme a cessé d’exister en tant qu’homme ? Broyées dans les rouages de la technologie ou anéanties par la menace et le conditionnement, les créatures que les auteurs placent dans ces mondes aberrants ne sont plus que des objets manipulés, des morts. N’est-ce pas déjà cela l'apocalypse : l'hyper-rationalité au service d’un pouvoir absolu qui a stérilisé la vie ?

S’il est un domaine où la Science-Fiction peut être taxée de science-affliction, c’est bien lorsqu'elle met en scène les outrances du Pouvoir dont l'actualité et l'histoire fournissent l'exemple. Divagations masochistes, exorcisme ou mise en garde, ce futurisme est en fait inventé et reçu comme un « futurible » qui défie le présent. L'auteur qui le crée et le lecteur qui s’en délecté trouvent la même satisfaction morbide dans l'exaltation de la culpabilité et la vision du châtiment.

Louis-Vincent Thomas, Civilisation et divagations.


Civilisation et divagations
mort, fantasmes, sciences-fiction



1 comment:

  1. Tiens, M. Bouddhanar, vous êtes devenu accessible au commun des zinternautes ? Merci.
    J'admire votre bibliothèque.
    Tous les livres cités par Louis Vincent Thomas, on peut les mélanger dans un chèqueur, bien secouer, et servir avec du tabasco sur ice : on a le monde d'aujourd'hui. Moi aussi, j'ai lu tous ces livres, il y a 30 ou 40 ans : tout y était, tout est là.
    Mais aujourd'hui encore, les aveugles pullulent, dans le déni complet, comme les moines qui touchent la trompe, les pattes ou la queue de l'éléphant, qui leur reste inimaginable et inconnu, et vous traitent de fou.
    Mais tout cauchemar a son issue, son éveil.
    Bien à vous, VJ.

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