Sunday, November 06, 2011

La religion est une bonne affaire




Derrière les controverses quiétistes qui émurent au VIIIe siècle les bouddhismes indien et chinois, Paul Demiéville a donc su déchiffrer des conflits impériaux qui nous éclairent ceux d’aujourd’hui, prouvant ainsi, une fois de plus, que l'érudition, et la plus exigeante, n’a jamais stérilisé que les imbéciles. (Lire http://bouddhanar.blogspot.com/2011/11/la-chine-le-bouddhisme-et-le-tibet.html )

Dédiés à Demiéville, les Aspects économiques du bouddhisme dans la société chinoise du Ve au Xe siècle, en effet, ne sont indignes ni d’un maître de cette qualité ni de ce Marcel Granet auquel Jacques Gernet succéda en Sorbonne. Pas plus que l'écran de fumée dont Gernet, de Paris à Touen-houang et de Touen-houang à Paris, s’abritait en 1957 derrière sa pipe, les silences de Gernet, qui finissaient par former un seul bloc de silence, ne m’avaient dérobé durant notre voyage le prix du peu qu’il disait. A le croire zéniste, ce Sorbonnard ! Mais je découvris bientôt qu’au lieu de s'enfermer dans le silence des maîtres de Dhyâna, de Tch’an ou de Zen, Jacques Gernet acceptait parfois la transmission discursive : ne nous a-t-il pas donné, voilà dix ans, les Entretiens du Maître de Dhyâna Chen-houei du Ho-tsö (668-760) ? Quand il se tait, Jacques Gernet, il n’entre point en Dhyâna, lui, mais il pense ; comme ceux qui le font droitement, il pense corrosivement.

Tout comme Marcel Granet, l’un de mes pères puisqu’il m’initia aux penseurs de la Chine, Gernet excelle à décrasser les idoles. « La langue est belle », disait Alain, et c’est vrai : j'aime à croire que c’est en vertu du principe chinois des dénominations correctes que le nom de Gernet s’accorde si richement à celui de Granet son prédécesseur. Après Marcel Granet, qui nous astiqua Confucius et le confucianisme, voici que Jacques Gernet vient de nous nettoyer le bouddhisme chinois; J’ignore s’il doit au marxisme quelque chose ou beaucoup, car on ne discerne chez lui aucun des tics, aucun des mots du jargon de l’École; mais je sais bien que ses travaux réalisent exactement l’idée que je me faisais de la critique des religions quand j’avais vingt ou vingt-cinq ans. Peut-être Jacques Gernet se sert-il tout bonnement de sa raison, sans se réclamer d’aucune autre forme que la patiente et méthodique recherche des vérités. En un temps où la pensée marxiste déserte presque tous ceux qui s’en réclament, voila donc une étude exemplaire et dialectique ! Elle montre évidemment que, pour aller dans le sens de Marx, il suffit aujourd’hui d’aller contre le « marxisme ». Clair et lucide, minutieux et vaste, rigoureux et tonifiant, le bon livre que voilà ! Non, la sinologie française n’a nullement périclité.

On a souvent reproché aux confucéens - et de Groot en particulier dans Sectarianism and Religious Persecution in China - d’avoir tyrannisé les irréprochables bouddhistes ; il faut entendre ce bon M. de Groot condamner K’ang-hi et Yong-tcheng, par exemple, ces « persécuteurs-en-chef » des pauvres, des innocents moines ! A une caricature de confucianisme déchu en idéologie, il sera toujours facile d’opposer l’idéal du Bouddha, comme aux pratiques staliniennes la générosité du Sermon sur la montagne ; mais si, aux bûchers de l'Inquisition, à la corruption du bouddhisme chinois, vous opposez l’idée que Marx on Épicure se faisaient de l'humanisme, elles ont bonne mine, les religions ! Tous ceux-la out toujours tort qui se livrent à ce jeu si vain : opposer a une religion incarnée, celle d’autrui, l’épure d’une religion, la nôtre.

Que le bouddhisme ait contribué non seulement aux arts, mais aussi à la spiritualité de la Chine, seul un idiot en douterait. Qui sort ébloui des grottes de Touen-honang, comment espérez-vous qu’il n'admire pas la peinture des moines ? Non, Gernet n'oublie pas qu'en multipliant les sanctuaires, la religion de Fo, le bouddhisme, favorisa les voyages, aménagea le réseau routier, multiplia les ponts, les bacs, les hôtelleries. Si le monde communiste et le monde chrétien peuvent exalter leurs défricheurs, le monde bouddhiste eut les siens : les communautés mettaient souvent en valeur les terres ingrates et, dans un pays où l’on s’occupait surtout de céréales, riz ou blé, elles créaient des cultures de types variés : pacages, vergers, bois, taillis, etc. Gernet ne conteste même pas le rôle - en un sens heureux - qu'ont pu jouer des couvents déguisés en banques de crédit agricole. Tout cela peut et doit être inscrit à l'actif de la religion. Si l'économie chinoise s'est transformée énergiquement entre le Ve et le Xe siècle de notre comput, « c’est en partie au bouddhisme qu'on le doit ».

A quel prix pour le peuple, et pour la Chine ? Les manuscrits de Touen-houang nous montrent le revers de cet agréable décor.

Pour satisfaire une piété populaire qu'ils stimulaient ingénieusement, passe encore que les moines fondissent force sapèques (monnaie chinoise) pour les mouler en objets de piété ; mais quand les paysans s’égaraient jusqu’à vendre leurs instruments aratoires afin d'acquérir ces gris-gris dont les moines leur assuraient que seuls ils assuraient le salut, c'est-à-dire la fin du cycle infernal des transmigrations, l'empereur n’est-il pas sage qui essaie de mettre fin au commerce canoniquement illicite des chose pieuses ? Non contents de coloniser les terres en friche, que les moines, peu à peu, s’insinuent puis s'installent dans les régions bien cultivées ; qu’en falsifiant le cadastre ils dépouillent religieusement les paysans des terres arables, et les réduisent à la condition de chemineaux ; pour mettre en valeur des domaine toujours plus vastes, que les monastères exploitent les « familles du Bouddha », c'est-à-dire des esclaves publics, des forçats, des condamnés à mort dont la peine était commuée ; fût-elle exploitée à si bon compte, que la terre bientôt leur paraisse moins rentable que les industries de transformation, et qu'ils monopolisent peu à peu pressoirs et moulins, pressentant à leur profit l'idée qui sera chez nous celle du four et du moulin banals, s'asservissant ainsi la paysannerie, n'est-ce pas outrer le vœu de pauvreté ? Quel rapport je vous prie entre l'illumination du Bouddha et ces instituts de prêts sur gages ou de prêts usuraires qu'imaginent alors les moines, grâce à une casuistique selon quoi tout profit devient licite qui peut être porté au crédit du Bouddha, c'est-à-dire de ceux qui s'arrogent le droit de le représenter, alors que tout homme deviendra bœuf, âne, chameau ou esclave, qui dérobe si peu que ce soit aux saints hommes dont les biens sacrés sont surnaturellement inaliénables ?

Si je précise, mais cela va de soi, que tout moine chinois était exempt d'impôts et de corvée, et que, la Chine se trouvant en guerre, contrainte de solliciter des couvents quelque secours, un chef de bonzes - comme disait Voltaire - menaça l'empereur en ces termes : « Je crains que cet acte impie n'attire sur notre pays une grande calamité », vous comprendrez pourquoi ce fut bientôt à qui entrerait là-bas en religion : hommes, femmes, enfants la mamelle, par villages entiers on se déclarait moines, sans du reste changer de vie, pour obtenir la franchise d'impôt. Comme si ce n'était pas assez, on vit bientôt les ordinations à l'encan, les dignités ecclésiastiques tarifées (disposiez-vous de cent mille sapèques, sans lire un mot de pali vous deveniez « expert en sutra »), et les certificats d’ordination, transformés en effets de commerce, se négocier sur les marchés. Édifiant spectacle, assurément, que cette moinerie universelle, mais plus fâcheux encore qu’édifiant, car le nombre des imposables diminuait dangereusement.

Patience! Nous n’en sommes qu’au début de cette heureuse complicité qui unit toujours les affaires à la religion. Le Bouddha, c’est connu, faisait au don la place grande. On assista donc en Chine à une espèce de gigantesque potlatch : c’est à qui comblerait les couvents de cadeaux précieux. Plus affichée la pauvreté, plus princier le don. Sapèques et soieries arrivaient aux monastères par chariots lourdement chargés. La science des livres sacrés servait assez bien son homme, elle aussi : tel moine obtenait d’un seul coup trois cent mille sapèques, fortifiées d'une mensualité viagère de trente mille sapèques. Le saint homme, et qu’il est courageux de faire vœu de pauvreté ! Pour attirer les cadeaux compensatoires, on se mutilait par le feu, ou de toute autre façon. D’autant plus somptueux le don que plus horrible le sacrifice ; or, si je me fie aux plus récentes statistiques, les fous, ça se trouve presque autant chez les religieux que chez les professeurs. Pour assurer la prospérité du couvent, on se faisait donc dévorer par les bêtes féroces, ou frire à l'huile. Certains empereurs se prêtent, à ce jeu dément : à plusieurs reprises, Wou des Leang fit « don » de sa personne au Bouddha ; ses ministres étaient ainsi contraints de le racheter aux pauvres moines. Ci : un milliard de sapèques. Ajoutez les dépenses extravagantes encouragées par une piété aberrante que les moines se gardent bien de corriger, puisqu'ils en bénéficient : au sommet d’une tour haute de 200 mètres, installez une jarre d’or massif où ranger vingt coffrets taillés dans la pierre précieuse ; disposez tout autour trente plats d’or fin destinés à recueillir la rosée ; que les clochettes d’angle elles aussi soient en or, et aussi les trois mille quatre cents clous, vous aurez quelque chance d’entrer un jour au paradis de l’Ouest, et d’y entendre de belles musiciennes, séduisantes houris. Ce faisant, vous contribuerez pieusement à enrichir de pauvres moines. D’après les archives des monastères de Touen-houang, il arrivait qu’un quart des recettes provînt de cette panique des hommes devant la mort.

Le pays se déboisait, les métaux précieux manquaient, les paysans n’en pouvaient plus d'impôts ni de corvées, mais, dès le VIIIe siècle, la pauvre Église bouddhique possédait à soi seule les trois quarts du patrimoine de la Chine. En 778, année où, l’on comptait cinq millions d’adultes imposables, les sommes prélevées sur un million d’entre eux suffirent tout juste à entretenir deux cent mille moines. Le bien-être d’ascètes voués à la pauvreté absorbait donc le cinquième des rentrées fiscales de l'Empire.

Comme l'argent pourrit tout, les boutiques de prêts hypothécaires devenaient autant de tripots : les moines y vivaient grassement et s’y soûlaient, au mépris des interdits alimentaires. Pour résister plus méritoirement, faut-il croire, aux tentations de la chair, ils s’entouraient de concubines ou de putes.

Nous ne sommes pas au bout de notre émerveillement. Parmi les moines faux ou vrais qui avaient choisi la profession lucrative d’ascètes itinérants, on comptait maint charlatan qui avait mis au point des techniques respiratoires importées de l’Inde, des tours de passe-passe, des histoires à dormir debout comme celle du tigre mangeur d’hommes que la vertu d’un moine convertit au bouddhisme, bref : de quoi obtenir sur le peuple, toujours crédule, un ascendant redoutable. On le vit bien lorsque les pseudo-prophéties de ces imposteurs se mettaient au service des puissants de la cour. Le plus illustre surgeon du bouddhisme féminin, l’impératrice Wou Tsö-t'ien, été élevée par des nonnes ; dès qu'elle eut usurpé le pouvoir suprême, les prophètes de carrefour soutinrent et justifièrent sa cause. Ordonné moine et par elle anobli, un de leurs compères couchait avec la garce et en obtenait des crédits pour construire les temples où la mégalomanie de cette sanguinaire dévote se donnait libre carrière. Malheur aux lettrés qui dénonçaient de tels abus ! Les nonnes circonvenaient les femmes, qui circonvenaient leurs amants. Ni son intégrité ne sauva Han Yu de l'exil, ni la sienne Tchang-tsieou Tseu-t'o de périr sous la main du bourreau.

Dans un pays où « les plus fervents adeptes du bouddhisme sont souvent des monstres de cruauté », dans une Chine où, selon le mot du lettré Ton Mou, « on achète le bonheur et on vend ses péchés, comme dans une opération commerciale », il est clair que, les mesures de laïcisation sur lesquelles gémissent nos amateurs de Zaine (Zen) étaient, comme l’écrit Gernet, des mesures d’assainissement économique, politique et moral. C'est peut-être parce qu’elle avait pris au sérieux la croyance selon laquelle le troisième et dernier stade du déclin avait commencé pour la doctrine, que la secte du Troisième Degré, si puissante en Chine entre le VIe et le VIIIe siècle, avait installé par tout l'Empire un réseau de comptoirs à rafler les offrandes, amassant ainsi les « trésors inépuisables ». Ce faisant, elle ne pouvait que hâter sa ruine en précipitant les mesures de salut public.

Lisez donc le Voyage du moine japonais Ennin, lequel, de 838 à 847, parcourut la Chine bouddhique. Voici ce que vous lirez, en 845 : « Un édit impérial a été promulgué, qui force tous moines et nonnes de moins de cinquante ans à reprendre la vie laïque et les renvoie à leurs lieux d'origine. Un édit impérial ultérieur spécifie : Les moines et nonnes de plus de cinquante ans qui n’ont pas de papiers du « bureau des sacrifices » [une des quatre divisions du ministère des Rites] doivent reprendre la vie laïque et être renvoyés à leurs lieux d’origine. Ceux qui sont munis de papiers du bureau des sacrifices seront interrogés par les préfectures ou sous-préfectures ; et tous ceux qui seront dans une situation irrégulière seront forcés de reprendre la vie laïque et renvoyés à leurs lieux d’origine. [...] Puis les monastères ont reçu l'avis qu’ils devraient livrer leurs meubles. [...] Tout le monde dit que la saisie des esclaves et de l'argent des monastères est le signe avant-coureur de leur destruction. » Un peu plus tard, autre édit : « Les vêtements noirs des moines et des nonnes rendus à la vie laïque doivent tous être rassemblés et brûlés par les préfectures et sous-préfectures respectives. On craint que les fonctionnaires n’aient usé de leurs pouvoirs pour cacher chez eux des moines et des nonnes qui portent en secret leur robe noire. Tous ces vêtements doivent être confisqués et brûlés sans pitié ; rapport fait au Trône ; après quoi, moines ou nonnes qui porteraient des robes noires qu’ils n'auraient pas remises et ceux qui, au moment de l’enquête, les protégeraient, seront condamnés à mort, conformément à l’édit impérial. »

A l'édit impérial, vous lisez bien. Quand vous gémissez sur la politique de Mao Tse-toung à l'égard des religions, vous montrez simplement que vous ignorez tout de l’histoire de la Chine.

René Etiemble, Connaissons-nous la Chine ?, Éditions Gallimard, 1963.

No comments:

Post a Comment

Les commentaires sont momentanément désactivés.

Note: Only a member of this blog may post a comment.