Thursday, May 03, 2012

La vision politique de Gandhi





Laissant derrière lui la crise qui sévit en Europe, Lanzan del Vasto arrive en Inde en 1937 et se rend auprès de Gandhi.

« A une civilisation dont le trait caractéristique est la lutte du prolétariat et de la bourgeoisie, Gandhi veut opposer une culture dont le fondement soit l'accord de la paysannerie et de l'artisanat.

Pour que subsiste une civilisation divisée comme la nôtre, il faut que l'État affirme toujours plus fortement sa prépondérance, soit qu'il admette la lutte des classes et maintienne l'alternative des partis, soit qu'il abolisse un des extrêmes, mate l'autre et réalise l'unité à son propre profit.

Le but principal du Gouvernement tel que le conçoit Gandhi, c'est de se rendre de moins en moins nécessaire : c'est de créer des conditions telles qu'on se puisse passer de lui. « Le meilleur gouvernement, a dit Goethe, est celui qui nous enseigne le mieux à nous gouverner nous-mêmes. » Il est clair que la puissance de l'État augmente en proportion de l'incapacité des hommes à s'appliquer la loi sans qu'on les y force, tandis que l'habitude de la soumission à la force éteint le jugement et le contrôle de soi et aggrave le mal. Dans le régime gandhien au contraire, la plus large autonomie administrative viendrait partout corroborer l'autarcie économique, de sorte que les autorités de chaque village acquerraient des droits presque souverains.

Le système est celui qui a dominé dans l'Inde pendant des millénaires. C'est celui qui a dominé en Chine et en Égypte, dans tous les empires millénaires. C'est grâce à lui que ces grands peuples pensifs et pacifiques ont pu se constituer des institutions inébranlables, garder des traditions primordiales, conduire à maturité leur culture, devenir pour les autres peuples les sources véritables de toute culture. Nous les éphémères, nous les intermittents, nous les accidentels, nous ne devons pas oublier que nous ne possédons rien de bon qui n'ait été conçu, connu et pratiqué, des siècles auparavant, par ces peuples-là et qui ne nous ait été transmis par tels intermédiaires qui s'attribuèrent l'honneur de l'invention.

Ces empires sans doute ont entretenu de puissantes dynasties théocratiques et militaires, ont soutenu des guerres, ont subi des invasions dévastatrices. Mais ni la fortune des armes ni la forme du gouvernement ne regardaient la vie pratique et spirituelle du village qui opposait à toutes les vicissitudes extérieures un fond immuable. Le tribut payé aux uns ou aux autres, le laboureur se trouvait quitte et pouvait assister en spectateur aux querelles des princes, et même à l'arrivée successive des conquérants.

Même les Mongols musulmans, maîtres sanguinaires et détestables, avaient respecté cet heureux ordre de choses et se contentaient d'en profiter. Il a fallu la venue des Anglais — beaucoup moins inhumains d'ailleurs, et moins tyranniques — pour gâter le pays de fond en comble. Ce n'est pas le fardeau, pourtant non léger, du Gouvernement impérial, ce n'est pas l'armée avec ses canons, qui ont consommé cette ruine :
C'est le camelot avec sa valise. […]

On ne comprendra rien à la politique de Gandhi si l'on ignore que le but de sa politique n'est pas une victoire politique mais spirituelle.

Tel qui sauve son âme ne sert pas seulement lui-même : la division qui subsiste entre les corps ne sépare point les âmes : tel qui sauve son âme sauve en vérité l’Âme, amasse un bien qui appartient à tous : suffit que les autres s'en aperçoivent pour en profiter. Tel part de l'autre bout et s'appliquant à servir les autres sauve son âme. Les Hindous appellent ce genre d'hommes un Karma-yoguî, un ascète de l'Action. Ils le figurent comme un sage siégeant dans la pose de la méditation et tenant une épée au poing. Gouverner peut être une manière de servir autrui et de sauver son âme. Chasser de l'Inde les Anglais constituerait une ambition bien mesquine et banale pour un si grand sage que Gandhi. Son but est de délivrer le peuple de ses maux (dont les Anglais sont le moindre, et le plus apparent). Son but est de délivrer son âme de l'ignorance : de vivre, c'est-à-dire d'essayer la vérité. [...]

« Résistance passive », c'est ainsi qu'on entend communément parler de la politique de Gandhi. La nommer ainsi, c'est déjà se disposer à n'y rien comprendre. Il suffit pour cela qu'on donne à « passif » le sens d' « inerte » et qu'on imagine qu'il s'agit de je ne sais quelle « force d'inertie », nouvelle forme sans doute de la fameuse « paresse orientale » ; ou bien qu'on s'en rapporte au fameux « fatalisme oriental » et qu'on y voie une résignation à l'injustice comme à un malheur que Dieu envoie.

La résistance non-violente que dirige Gandhi se montre plus active que la résistance violente. Elle demande plus d'intrépidité, plus d'esprit de sacrifice, plus de discipline, plus d'espérance. Elle agit sur le plan des réalités tangibles et agit sur le plan de la conscience. Elle opère une transformation profonde en ceux qui la pratiquent et parfois une conversion surprenante de ceux contre lesquels on l'exerce. »

Lanzan del Vasto





L'art de gouverner d'Ashoka




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