Thursday, October 04, 2012

Travail & pensée chrétienne (1)



De la servitude moderne 1/6

Le travail

Pourquoi travailler ? Pour obéir aux lois de la politique, de la religion et de la morale ? Pour dominer la nature, préparer son salut en « se faire en faisant » ? Pourquoi pas, simplement, travailler pour vivre ?

Travail & pensée chrétienne
- I -

L'évolution de l'enseignement de l’Église est à cet égard pleine d'intérêt, car elle traduit bien le long glissement qui a peu à peu transformé le sens initialement spirituel reconnu au travail en une perspective de plus en plus économique, liée aux transformations socioculturelles des sociétés.

Trois aspects peuvent très schématiquement en être soulignés, qui ont successivement prévalu, sans jamais pourtant se substituer complètement l'un à l'autre. Encore aujourd'hui, beaucoup de l'ambiguïté des pensées catholiques ou protestantes en la matière s'explique par les manières différentes que certains ont d'en apprécier l'importance respective.

Le premier, celui du christianisme primitif, peut être résumé par la déclaration sans ambages de Paul de Tarse « que celui qui ne travaille pas, ne mange pas ». Elle s'inscrivait dans le droit fil de l'Ancien Testament, qui avait fait du travail imposé à l'homme la sanction d'une malédiction divine et la condition indispensable au rachat du péché originel.

« C'est avec effort que tu tireras nourriture de la terre. » « C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain » (Genèse, ch. III). Ces commandements avaient été peu à peu négligés par le Deutéronome et les derniers prophètes.

Les rappeler avec force, c'était mettre le droit de son côté dans la lutte à mener contre l'égoïsme économique des pharisiens et la protection abusive qu'accordait au négoce et à l'usure le Grand Sanhédrin.

Mais c'était aussi et surtout pour les compagnons de Jésus et ceux auxquels ils s'adressaient, s'affirmer. Il ne faut pas oublier en effet que les premiers chrétiens se recrutèrent d'abord parmi les artisans et les compagnons qualifiés, c'est-à-dire parmi les habitants des bourgades et des villes qui, ayant déjà l'expérience et le respect du travail libre et créateur, souffraient de n'occuper pourtant dans la hiérarchie sociale qu'une place très inférieure à celle des exploitants agricoles et des commerçants.

Le succès rapide du christianisme, sur tout le pourtour de la Méditerranée, s'explique ainsi par l'accroissement dans les villes qui s'y développaient, d'une population nouvelle de travailleurs impatients de se voir reconnaître le statut que lui refusaient les structures et les coutumes des anciennes sociétés gréco-romaines. Valoriser le travail, c'était pour elle concilier ses aspirations religieuses et sa recherche de dignité. C'était se voir attribuer un rôle social au moins égal à celui des autres classes, puisque la notion d'effort et de souffrance l'emportait sur celle de profession et prestige.

Pour la première fois aussi, les femmes, dans cette perspective, se retrouvaient les égales des hommes, puisque leurs humbles tâches domestiques devenaient aussi respectables que celles de leurs époux. De là probablement la part si grande qu'elles prirent à la propagation de cette nouvelle foi.

Mais il n'est pas interdit de penser qu'en réactualisant le vieux message biblique, le visionnaire du Chemin de Damas qui n'était pas, lui, un travailleur manuel, cherchait peut-être en même temps à compenser, par un rappel de l'égalité des devoirs, les effets économiques que risquait d'avoir l'accession des esclaves à l'égalité des droits. S'il devenait juste de reconnaître avec le Christ la même qualité à tous les hommes, et cela quels que fussent leur naissance ou leur état, il paraissait déjà dangereux que ceux qui avaient jusque-là le monopole des tâches ingrates puissent pour autant se croire autorisés à les abandonner.

Le nouveau sens accordé à l'effort laborieux ne pouvait que les aider à le supporter avec plus de patience.

D'abord facteur d'égalité et de dignité, le travail devenait ainsi instrument de rédemption, et donc de consolation, à mesure que la dimension égalitariste des paroles de Jésus était oubliée et qu'il était fait une différence toujours plus grande entre l'égalité de nature et l'égalité sociale, entre l'égalité spirituelle des âmes et l'égalité temporelle des corps souffrants.

Cette opposition ne devait pas cesser de s'aggraver, mais elle prit toute son importance avec l'édification des sociétés féodales et l'apparition en leur sein du premier système moderne de classes.

A partir de ce moment, l’Église officielle parut plus soucieuse de légitimer cette structuration, et avec elle les divers statuts et attentes y afférant, que de s'en tenir à l'esprit du message évangélique. Cette rupture avec la pensée chrétienne primitive est intervenue d'autant plus aisément que la tradition orale s'estompait et que la décision d'imposer le latin comme langue rituelle interdisait au plus grand nombre de prendre exactement conscience de la dénaturation des textes invoqués pour la justifier. En fait, chacun d'ailleurs était prêt à accepter une définition chrétienne du travail qui ne fût plus aussi univoque que celle de la Bible. A une époque où les seules références morales étaient religieuses, chaque groupe social attendait en effet de la religion commune qu'elle définisse ou reflète ses motivations propres, mais surtout qu'elle les singularise.

Dans cette habituelle relation dialectique, l'inégalité sociale devenait à la fois cause et effet, à mesure que pour certains le travail cessait d'être une fin pour devenir moyen. Comme l'a souligné Max Weber dans sa sociologie des religions, les différentes classes sociales n'attendent jamais en effet la même chose de la religion. Les classes privilégiées lui demandent de légitimer leur rang, leur statut et leur manière de vivre. Les classes défavorisées y cherchent le salut, c'est-à-dire la promesse d'une compensation future à leur sort misérable dans une « hiérarchie de rang et de mérite, différente de celle qui règne en ce monde ». L'homme heureux, riche ou puissant veut « avoir le droit à son bonheur, c'est-à-dire avoir conscience de l'avoir mérité ». L'homme malheureux, pauvre et faible ne peut supporter son malheur que « s'il sait être un jour délivré de sa souffrance ».

Ce souci de confort moral explique pourquoi la noblesse et le clergé, dès qu'ils virent confirmé par l'usage le rang que leur avaient conquis initialement l'épée ou l'exégèse des textes sacrés, ne purent sous peine de se désavouer eux-mêmes — eux qui ne travaillaient plus — continuer à accorder à la valeur travail sa primauté ancienne. Il leur fallut à la fois ne pas cesser d'en imposer le respect aux autres, pour que subsistassent économiquement les sociétés qu'ils dominaient et en même temps survaloriser les activités où ils étaient les mieux à même de prouver leur propre mérite. A une époque marquée par la violence et par un presque total désintérêt pour les problèmes intellectuels, la défense de l'Ordre et de la Foi en constituait le meilleur cadre. Aux vertus des humbles recommencèrent à s'opposer celles des puissants. L'honneur et la charité l'emportèrent peu à peu sur la soumission et le travail, puisque celui qui protégeait ne pouvait que dominer celui qui était protégé.

A ceux qui n'avaient plus ni dignité ni liberté restait la perspective des consolations célestes. Plus ils travaillaient et souffraient, et plus ils se promettaient pour l'Au-delà un sort enviable.

Mais déjà l'enseignement des cisterciens et des bénédictins d'une part, et d'autre part l'idéologie naissante des corporations, commençaient à donner un nouveau sens à cette souffrance en la transformant en ascèse et en motif de fierté.

Le même souci de rationalisation morale qui obligeait leurs seigneurs ou leurs prêtres à prouver leur supériorité dans les croisades, la chevalerie ou la diversité des rites liturgiques, amena en effet les artisans et les commerçants à refuser leur infériorité de fait, en acceptant et même en recherchant ce qui leur était imposé, et ainsi à transformer les contraintes en vocations.

C'est encore Max Weber qui, dans l’Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, a montré comment une certaine conception chrétienne du travail, conçue d'abord comme un retour à la pensée primitive, a pu se pervertir peu à peu jusqu'à légitimer après le principe de domination celui de profit.

Au début de son activité de réformateur, Luther avait simplement voulu prendre le contre-pied de ce qui, dans la doctrine catholique de son temps et en particulier dans le thomisme, lui paraissait contraire au dogme ; saint Thomas pour maintenir la valeur morale de la contemplation, et pour justifier les statuts des moines, avait cru pouvoir affirmer que l'obligation de travailler énoncée par saint Paul s'adressait à l'espèce humaine tout entière et non à chaque individu en particulier. Pour Luther au contraire, « l'unique moyen de vivre d'une manière agréable à Dieu n'était pas de dépasser la morale de la vie séculière par l'ascèse monastique, mais exclusivement d'accomplir dans le monde les devoirs correspondant à la place que l'existence a assignée à l'individu dans la société, devoirs qui deviennent ainsi sa vocation (Beruf) ».

A nouveau chacun devait travailler, mais cette fois c'était l'exercice même de la profession à laquelle on avait été appelé qui devenait important, et non plus l'activité de travail en soi. La nuance peut paraître minime, c'est elle pourtant qui explique que peu à peu la pensée protestante, puis la pensée chrétienne presque tout entière, se soient mises à cautionner l'exploitation du travail du plus grand nombre par une minorité qui apprenait à substituer au pouvoir de la violence ou des idées celui de l'argent. Puisque réussir dans sa profession devenait un devoir, et même une nouvelle forme de prière, force était à partir de ce moment, pour les Puritains, d'accumuler les preuves concrètes de cette réussite.

Pour ceux qui n'avaient que leurs bras pour témoigner par leur labeur de leur foi, c'était réussir dans un métier ingrat qu'y travailler de toutes ses forces et en accepter avec joie les peines et les souffrances.

Pour ceux dont le métier était au contraire de créer, de diriger ou de vendre, c'était réussir qu'élargir ses entreprises, mener avec autorité ses subordonnés, accumuler le profit, et finalement faire travailler son capital à l'augmentation de sa propre fortune, et donc à l'augmentation de son potentiel d'activité.

A ceux qu'une telle inégalité aurait pu choquer, il était rappelé d'une part que cette notion de vocation impliquait l'acceptation aveugle de sa destinée professionnelle, et que d'autre part le respect de la notion d'altruisme impliquait que toute accumulation de richesses au profit immédiat d'un seul individu se justifiait comme devant profiter tôt ou tard à tous.

C'était, par exemple, faire œuvre de charité que de créer des entreprises et donc des emplois, d'économiser sur les salaires distribués pour protéger ces mêmes emplois, d'embaucher à vil prix des femmes et des enfants pour les protéger de l'oisiveté, etc. Est-il interdit de penser que cette idéologie imprègne encore aujourd'hui bien des mentalités qui seraient fort surprises de s'en voir démontrer les sophismes ?

Rares d'ailleurs ont été les voix chrétiennes qui, avant Lamennais, se sont élevées au cours des siècles pour rappeler la vérité, en ce domaine, des messages évangéliques. Comment d'ailleurs auraient-elles pu le faire avec une réelle chance d'être écoutées, quand les systèmes de pensée qui se sont successivement posés en antagonistes du christianisme ont toujours adhéré spontanément ou non à des thèses qui, elles aussi, faisaient du travail une obligation liée à l'essence même de la nature humaine ?

Jean Rousselet, L'allergie au travail.

De la servitude moderne 2/6


Travail & pensée libérale (2)

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