Saturday, January 22, 2011

Néo-taoïsme, le courant sentimentaliste ou libertin-libertaire








Il n’y a de spontanéité qu’à partir de soi, de soi ici et maintenant. C’est dire autrement qu’il s’agit à la fois d’« oublier » les autres et de « s’oublier » soi-même en tant que censeur moralisant, en tant que personnage officiel, public ou social, afin d’être dans le soi le plus vide, le plus désencombré, dans le soi spontané, non dénaturé, celui qui spontanément en tant que microcosme s’accorde au macrocosme, partout et toujours imperturbablement spontané.


Il s’agit d’être aussi spontané, aussi « libres », aussi raffinés même que le vent et l’eau courante, et ainsi de permettre aux oreilles d’entendre ce qu’elles aiment entendre, aux yeux de voir ce qu’ils aiment voir, à l’esprit de faire ce qu’il aime faire.


Dès qu’on interdit ou qu’on s’interdit de faire ce qu’on aime c’est comme si on faisait de l’obstruction, comme si l’on obstruait ses oreilles, sa vue, son esprit. Mais il ne s’agit point là de donner licence à quelque impulsion ou désir que ce soit. Au fond, il y a quand même une grande différence entre ce qui est spontanéité accordée au macrocosme et donc à soi-même comme partie microcosmique et sensualité primaire liée aux humeurs et aux désirs-besoins. Il y a un « je ne sais quoi » qui fait toute la différence mais qu’il n’est jamais possible de définir en termes exprès puisque ce qui fait la différence est précisément ce « je ne sais quoi ».


Tel acte excentrique, telle émotion submergeant toute retenue, tel comportement énigmatique ou bizarre, tel apparent je-m’en-fichisme, comporteront ce « je ne sais quoi » qui en fera toute la qualité spontanée qu’apprécieront en connaisseurs ceux dont la connivence atteint la même subtilité. Ainsi en sera-t-il pour ces fameux « Sept sages du bosquet de bambous » qui avaient l’habitude de se réunir pour converser et faire bonne chère et des libations, dans un lieu plein de charme et de poésie spontanée.


Une anecdote, parmi des centaines d’autres, illustrera cette spontanéité aussi libre que le vent et l’eau courante.


Au début de la nuit, un lettré, réveillé par une grande chute de neige, ouvre la fenêtre. Une blancheur éblouissante lui saute aux yeux… Emu, il pense à un ami très cher qui habite au loin. Qu’à cela ne tienne, il prend une barque et voyage toute la nuit. Sur le point de frapper à la porte de l’ami, il s’arrête et prend le chemin du retour. Comme on lui demandait la raison de son étrange comportement, il répondit : « je suis allé sous l’impulsion de mon désir. Elle a pris fin au moment où j’allais frapper à la porte. Pourquoi irai-je au-delà et aurai-je dû voir mon ami ? » Sous-entendu, par exemple, l’importuner peut-être, et en tout cas n’être plus en cet état de spontanéité qui m’a mené jusqu’à lui dans cette nuit magnifique, etc.


Le « je ne sais quoi » d’un tel acte paraît bien sûr déraisonnable, en tout cas il réclame pour se goûter la connivence du lecteur qui, sans comprendre comprend. Ce qui est tout à fait taoïste.


Ne nous laissons tout de même pas trop prendre au charme de ce qui fut chez beaucoup raffinement décadent et subtilité vaine, un nudisme de nantis de la « bonne société oisive » qui n’avait à craindre ni le froid, ni la faim, tandis que le peuple paysan crevait de misère et d’injustices et que les Barbares se pressaient aux portes de cet empire morcelé, plein de vide et de bruit.


Vladimir Grigorieff, « Les philosophies orientales, l’Inde et la Chine ».







Photo :
This line of trees beside the A701 created amazing shadows on the immaculate white snow. http://www.henniker.org.uk/html/_borders1.htm

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