Tuesday, December 20, 2011

D'Icarie à Marinaleda





Marinaleda

L'utopie égalitaire est une réalité en Espagne.

Dans la péninsule ibérique, il y a un lieu où le montant du loyer d'une maison est de 15 euros/mois. Le salaire de l'ouvrier (ou du cadre) est de 47 euros/jour pour six heures et demie de travail. Les frais de garderie s'élève à 12 euros/mois par enfant, cantine comprise. La démocratie participative, la vraie, y règne.

Mais qui parle de Marinaleda, ce village Andalou en autogestion depuis 1978 ? Surtout pas les 73 intellectuels qui ont contribué au Dictionnaire des Utopies, Larousse 2007. En « oubliant » l'histoire de Marinaleda, ces cerveaux, pleins de science sans conscience, servent les intérêts des maîtres du monde. Ces nouveaux chiens de garde n'ont d'autre but que de justifier et de perpétuer les valeurs morales et socio-économiques de l'oligarchie. (« En 1932, écrit Serge Halimi, pour dénoncer le philosophe qui aimerait dissimuler sous un amas de grands concepts sa participation à l'actualité impure de son temps, Paul Nizan écrivit un petit essai, Les Chiens de garde. »)


Marinaleda, une utopie vers la paix :
http://www.marinaleda.com/

Icarie

« Né à Dijon, Étienne Cabet (1788-1856) est un actif militant du parti républicain sous la monarchie de Juillet. Condamné à l'exil en 1834, il séjourne à Londres jusqu'en 1839. Au début de l'année 1840, de retour à Paris, il publie un ouvrage où il expose la possibilité pour une grande nation de procéder au partage égalitaire des richesses, de s'organiser en communauté des biens. Sous le titre de Voyage et aventures de lord William Carisdall en Icarie, il expose sa doctrine dans une fiction romanesque. Pour proposer à l'opinion publique la discussion de ses théories communistes, pour être lu et compris, surtout par les femmes, précise-t-il, il fait le choix de présenter un texte où l'irréalité, l'imaginaire sont pleinement assumés. Non seulement il ne réfute pas l'utopisme, mais il le revendique. Il soutient que sa propre conversion au communisme est survenue en lisant Thomas More, comme une illumination. Jusqu'à la caricature, il donne à son Icarie toutes les apparences d'un incroyable pays de cocagne, d'un paradis terrestre pour les ouvriers. La filiation revendiquée avec la tradition humaniste de l'utopie, le recours au procédé rhétorique de la fiction pour convaincre au-delà d'une élite déjà instruite le distinguent des réformateurs sociaux de son temps : des saint-simoniens, des fouriéristes, des néobabouvistes qui, opérant sur des bases savantes, « scientifiques », s'exposent à n'être pas compris par la plupart de leurs contemporains.

L'EFFICIENCE DE L'UTOPIE ICARIENNE EN FRANCE JUSQU'EN 1848.

Légaliste et pacifiste rigoureux, Cabet ne croit possible l'établissement de la communauté que par la conquête de l'opinion publique. A paris, Lyon, Toulouse, Nantes ou ailleurs, quand elle commence à être connue et discutée, surtout dans les milieux ouvriers, Icarie ne semble à personne un rêve suspendu au-dessus de nulle part, une réécriture anachronique de la Nouvelle Atlantide, de la Cité du Soleil ou de la Basiliade, un exercice de pure littérature. Le Voyage en Icarie, malgré les apparences que lui donne Cabet, n'est pas un ouvrage destiné à distraire, à détourner de l'action politique. Il a été écrit, il est publié pour convaincre les ouvriers qu'ils ont à s'engager dans les affaires de la cité, à conquérir la participation égale de tous les citoyens aux décisions politiques. Ne sont pas seulement données à voir et à envier, dans le roman, les douces conditions matérielles d'existence en Icarie, mais ce qui leur permet d'exister dans la communauté rêvée : l'adoption, après une révolution, d'une démocratie presque absolue. Ce qui est montré dans le Voyage en Icarie est le fonctionnement sur un vaste territoire, « grand comme la France », de mille assemblées populaires, une dans chaque commune, auxquelles participent tous les citoyens. Une représentation nationale en est issue, elle a un pouvoir illimité pour légiférer. Sont éradiquées, en Icarie, l'inégalité des richesses, la mise en concurrence des individus, la foi en l'égoïsme, parce qu'aucune catégorie de citoyens ne peut se prévaloir d'une prérogative quelconque, parce que tous sont égaux là où est décidé ce qui doit être fait dans l'intérêt général.

À partir du mois de mars 1841, Cabet commence la publication d'un journal : le Populaire de 1841. Autour du financement et de la diffusion de cet organe des doctrines communautaires, il parvient à organiser un réseau de disciples très dévoués. Dès 1846, ils sont présents dans tous les départements français. Beaucoup sont des ouvriers. Des femmes, nombreuses, s'engagent avec enthousiasme. Avant 1848, la plupart des communistes français sont icariens. Les prosélytes de la communauté icarienne se regroupent autour des « correspondants » désignés par Cabet. Ces correspondants organisent la mise en discussion des systèmes socialistes, les signatures d'adresses et de pétitions, d'incessantes collectes de fonds, parfois des actes de solidarité entre travailleurs ; surtout, ils veillent au respect des principes icariens : la réprobation des sociétés secrètes, le refus absolu de participer aux actes de violence.

Malgré le fort ascendant de Cabet sur ses disciples, malgré aussi le caractère familial de leurs activités militantes, leur communisme effraie de larges fractions de l'opinion publique. Dès 1841, la peur qu'inspire le communisme est instrumentalisée par les autorités pour tenter de discréditer les idées républicaines : la subversion communiste qui menace serait la conséquence inévitable des idées de 1793. Par crainte de concourir à la publicité de ces accusations, comme à celle des idées de Cabet, les réformistes se taisent. À partir de la fin de 1846, les milieux conservateurs développent, intensifient leur propagande anticommuniste partout sur le territoire français.

L'UTOPIQUE RÉALISATION D'ICARIE EN AMÉRIQUE APRÈS 1848.

Face à cette haine farouche contre ses doctrines, face au silence des réformistes dont il espérait le soutien, acculé dans une position sectaire qu'il n'a pas choisie, Cabet appelle les Icariens à émigrer en masse vers les États-Unis. Le 9 mai 1847, il leur écrit : « Persécutés comme Jésus et ses disciples par de nouveaux Pharisiens, retirons-nous comme eux dans le désert, dans une terre vierge, pure de toute souillure, qui nous offrira tous les trésors de sa fécondité. » C'est un appel à fuir la vieille Europe pour aller fonder Icarie là où le communisme ne fait encore peur à personne. Le mouvement icarien, désormais, se prépare à réaliser la communauté en Amérique. Le 3 février 1848, une première avant-garde quitte la France. Sa mission est de fonder une patrie pour les Icariens quelque part dans le nord du Texas. Rapidement, l'expédition tourne au désastre. Mal outillés, mal préparés, accablés par les fièvres, ces premiers pionniers doivent se replier, épuisés, vers la Nouvelle-Orléans. Entre octobre et décembre, des centaines de migrants, avec leurs familles, embarquent au Havre et à Bordeaux pour les rejoindre. Ils ont donné à la communauté tout ce qu'ils possédaient et croient partir pour Icarie déjà fondée. Quand ils arrivent à la Nouvelle-Orléans, la réalité est décevante. Certains demandent la liquidation de la communauté. En janvier 1849, Cabet rejoint ses disciples divisés. Avec ceux qui ne veulent pas renoncer, il fonde, deux mois plus tard, la communauté de Nauvoo dans l'Illinois : c'est une installation provisoire, une étape pour préparer l'implantation dans le désert, plus loin, plus tard. Ils sont alors 280, ils ont 60 000 francs en caisse, ils sauvent leur rêve, en partie du moins. Dès l'automne, de nouveaux départs sont organisés en Europe. Des renforts arrivent encore les années suivantes. En tout, ils sont près de 5000, Français, Espagnols, Allemands, à entreprendre le voyage en Icarie par groupes successifs, pendant une dizaine d'années.

À Nauvoo, pourtant, malgré le courage qu'elle peut inspirer, la foi s'épuise, la colonie végète : aux souffrances matérielles (incendies, inondations, sécheresse, le choléra surtout), à la pénurie chronique et grave de capitaux, s'ajoutent, plus pénibles, d'incessantes dissensions. Dès 1849, plus nettement à partir de 1853, un véritable parti d'opposition se forme contre Cabet. L'adhésion au communisme icarien est fondée sur une antipathie aiguë pour toute prétention à la confiscation du pouvoir : l'essai de vie en communauté des Icariens bute sur cette question. L'autorité morale que le fondateur d'Icarie prétend exercer sur les colons est tatillonne, tyrannique, insupportable. Il est vaincu par ses adversaires en mai 1856 : l'assemblée générale, institution souveraine dans la colonie, vote sa destitution de la présidence d'Icarie et sa mise en accusation pour détournement de fonds. Il doit quitter la communauté avec ses derniers partisans en août. En novembre, il quitte la ville de Nauvoo pour Saint-Louis où il meurt presque aussitôt. Ses amis de la minorité fondent une nouvelle communauté à Cheltenham, non loin de là ; elle est dissoute en 1864. En 1860, les membres de la majorité s'installent à Corning dans l'Iowa. Après une longue série de nouvelles vicissitudes, d'autres divisions encore, leur communauté, aussi résolument icarienne que celle de Cheltenham, est finalement dissoute en 1898. En France, à cette date, le nom de Cabet est oublié depuis longtemps. »

François Foum, Dictionnaire des utopies.



Les Chiens de garde




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