Saturday, June 11, 2011

La philosophie comme manière de vivre



Cette année, 150 000 jeunes vont sortir du système scolaire sans qualification et se dispenser du baccalauréat et de l'épreuve de philosophie du 16 juin 2011. Parmi ces jeunes il y a quelques esprits lucides qui adopteront un mode de vie différent de celui du troupeau des asservis volontaires. Rejetant le système et les bouffonneries des soit-disant philosophes, comme celui que François Morel apostrophe d'un « ferme ta gueule ! » bien envoyé (voir la vidéo ci-dessous), ces jeunes insoumis font le choix philosophique d'une autre manière de vivre.

On comprendra tout de suite comment la philosophie pouvait être une manière de vivre, si l'on pense aux cyniques, qui ne développaient aucune doctrine, qui n'enseignaient rien, mais se contentaient de vivre selon un certain style. Tout le monde connaît l'histoire de Diogène dans son tonneau. C'étaient des gens qui refusaient les conventions de la vie quotidienne, la mentalité habituelle des gens ordinaires. Ils se contentaient de très peu, mendiaient, étaient pleins d'impudeur, se masturbaient en public. Leur manière de vivre était un retour à la nature non civilisée. Sans aller jusqu'à ce cas limite, toutes les écoles philosophiques se distinguaient surtout par le choix d'une manière de vivre.

L'attitude philosophique des platoniciens, à l'époque de Platon, était caractérisée par un triple aspect : il y avait le souci d'exercer une influence politique, mais dirigée selon les normes de l'idéal platonicien ; il y avait la tradition socratique, c'est-à-dire la volonté de discuter, de présenter l'enseignement selon la méthode des questions et des réponses, et puis il y avait l'intellectualisme, car l'essentiel du platonisme c'était le mouvement de séparation de l'âme et du corps, le détachement du corps, et même une tendance aussi à dépasser le raisonnement, et, chez les platoniciens de la fin de l'Antiquité, c'est-à-dire les néoplatoniciens, l'idée que la vie devait être une vie de pensée, la vie selon l'esprit.

Dans la tradition aristotélicienne, on peut dire que la manière de vivre, très caractéristique aussi, c'est finalement la vie de savant, une vie consacrée aux études, pas seulement aux sciences naturelles, mais également aux mathématiques, à l'astronomie, à l'histoire et à la géographie. C'est donc un mode de vie que, suivant le terme aristotélicien, on peut désigner comme « théorétique », c'est-à-dire dans lequel on «contemple » les choses. Mais cela comporte aussi une participation à la pensée divine, le Premier Moteur de l'univers, et aussi la contemplation des astres. On retrouve ici la notion de physique comme exercice spirituel. Ce qui est très intéressant également, c'est la prise de conscience, chez les aristotéliciens, du caractère purement désintéressé de la science. Ce qui est « théorétique », c'est une étude qui n'est pas faite dans un intérêt particulier pour des objectifs matériels.

Quant aux épicuriens leur manière de vivre consistait surtout en une certaine ascèse des désirs, destinée à garder la tranquillité d'âme la plus parfaite. Il fallait limiter ses désirs pour être heureux. Ils distinguaient, c'est bien connu, entre des désirs naturels et nécessaires (boire, manger, dormir), des désirs naturels et non nécessaires (le désir sexuel), et des désirs ni naturels ni nécessaires (désirs de la gloire, de la richesse). Et normalement il fallait s'en tenir aux désirs absolument nécessaires. Ils excluaient, du moins en principe, car il y a eu des exceptions, l'action politique. Ils se retiraient des affaires de la cité le plus possible. En général, on a une idée de la vie épicurienne d'abord et surtout par la correspondance d’Épicure, et aussi par les poèmes de Philodème l'épicurien ; on y parle de repas très sobres, mais entre amis, car l'amitié, dans l'épicurisme, joue un très grand rôle. Finalement, les épicuriens cherchent à jouir de la simple joie d'exister.

Quant aux sceptiques, ce sont plutôt des conformistes, parce que la seule règle de conduite qu'ils admettaient, c'était l'obéissance aux lois et aux coutumes de la cité, mais ils refusaient de juger; ils suspendaient leur jugement sur les choses et, pour cette raison, trouvaient la tranquillité de l'âme.

Au fond, dans l'Antiquité le philosophe est toujours considéré uni peu comme Socrate lui-même : il n'est « pas à sa place », il est atopos, on ne peu pas le mettre dans un lieu, dans une classe spéciale, il est inclassable ; pour des raisons assez différentes, il y a rupture de toutes les écoles avec le quotidien, même chez les sceptiques, qui abordent la vie quotidienne avec une totale indifférence intérieure,

Pierre Hadot, « La philosophie comme manière de vivre ».



« Ferme ta gueule, Luc Ferry ! »



La philosophie comme manière de vivre

Il est des livres dont on sort changé. C'est le cas de tous les ouvrages de Pierre Hadot, qu'ils traitent de Marc Aurèle ou de Plotin, du stoïcisme ou de la mystique ; avec une érudition toujours limpide, ils montrent que, pour les Anciens, la philosophie n'est pas construction de système, mais choix de vie, expérience vécue visant à produire un « effet de formation », bref un exercice sur le chemin de la sagesse.

Dans ces entretiens, nous découvrons un savant admirable, dont l’œuvre a nourri de très nombreux penseurs, mais aussi un homme secret, pudique, sobre dans ses jugements, parfois ironique, jamais sentencieux. En suivant Pierre Hadot, nous comprenons comment lire et interpréter la sagesse antique, en quoi les philosophies des Anciens, et la pensée de Marc Aurèle en particulier, peuvent nous aider à mieux vivre. Et si « philosopher, c'est apprendre à mourir », il faut aussi apprendre à « vivre dans le moment présent, vivre comme si l'on voyait le monde pour la dernière fois, mais aussi pour la première fois ».

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