Monday, June 20, 2011

Les jeux de hasard et la fortune




- Michel Serres, cette semaine, parlons fortune. Pas fortune de mer - je le précise aux marins -, mais propriété considérable, argent, jeux d'argent ou de hasard. Chaque semaine, par exemple, l’Euromillion fait jouer des dizaines de millions d'Européens et gagner jusqu'à cent millions d'euros, parfois plus – soixante-quinze millions d'euros gagnés en région parisienne il n'y a pas longtemps. Est-ce que tout cela est juste, Michel Serres ?

- Je vais raconter deux fois et chanter une seule. Première histoire : la belle Hélène, si belle, quitta un mari grec pour un amant troyen. Furieux de la trahison, la Grèce déclara la guerre à la ville de Troie. La flotte veut appareiller, mais, en l'absence de vent, les voiliers restent scotchés au port. Agamemnon, amiral et roi des rois, fit un sacrifice aux dieux et promit de leur sacrifier, s'ils envoyaient du vent, la première personne qu'il rencontrerait. Le premier venu, au hasard. Par chance tragique, la première personne qu'Agamemnon rencontra, ce fut sa propre fille, Iphigénie.

- C'est plutôt une perte qu'un gain... Nous sommes dans les jeux de hasard tristes.

- Gagner ou perdre ; perdre ou gagner d'abord la vie. Deuxième histoire, issue du Livre des juges, dans la Bible. Jephté, roi, promet, de même, de sacrifier en holocauste à Yahvé le premier venu s'il obtient la victoire devant l'armée ennemie. Il l'écrase et, pour le féliciter, sa fille sort de la ville, en tête d'un cortège de danses et de chants, à sa gloire ; voilà l'histoire tragique de la fille de Jephté. Les premières interventions du hasard que nous connaissions se disent, ainsi, dans un contexte religieux : le sacrifice, en tout point barbare, du premier venu. Calculez maintenant la probabilité pour que vous soyez le premier que je rencontrerai, ce soir, au milieu d'une foule comme celle qui s'agite sur une place, à Paris, Strasbourg ou Lyon, à la sortie des bureaux ? Voilà un tirage au sort. Alors je chante la chanson Il était un petit navire. Vous vous rappelez ?

- Vous y revenez !

- « Les vivres vin-vinrent à manquer ; ohé ! ohé ! / On tira z'à la courte paille / Pour savoir qui-qui-qui serait mangé / Ohé! Ohé ! / Celui qui devait être mangé, et / Le sort tomba sur le plus jeune. » Dans ces trois exemples : première venue ou courte paille, il s'agit du sacrifice humain et, en particulier du meurtre du fils ; on ne tue jamais le père, comme certains veulent nous le faire croire, mais toujours le fils ou la fille, le plus jeune en tous les cas. Peut-être même dissimule-t-on le meurtre du fils sous l'apparence d'un jeu de hasard !

- Mais ce ne sont pas des jeux, n'est-ce pas ?

- Si, on tire au sort pour savoir qui va gagner ou perdre sa vie. Dans les armées romaines, on « décimait », on tuait un jeune soldat sur dix, au hasard également.

- Tout de même, vous êtes toujours dans des hasards assez malheureux.

- Pas d'impatience, je vous prie. Je vais démontrer bientôt que, dans le jeu, au sens moderne, il n'y a pas de hasard heureux. Mais l'histoire du hasard commence vraiment dans l'histoire des religions. Suite, donc : quand l'on quitte le sacrifice humain pour le sacrifice animal, comment se passe le rituel sacrificiel d'un bœuf, par exemple ? Le grand prêtre faisait tourner un petit troupeau tout autour de l'autel, cela formait comme une roue ; à un moment il arrêtait la roue ; l'on tuait le bœuf qui se trouvait alors devant l'autel. Voici la roue de la fortune...

- Absolument.

- Voici advenue la roue du millionnaire! Voici l'origine religieuse des jeux de hasard. Sacrifice humain, sacrifice animal ; l'on oublie le sacrifice et l'on passe aux jeux de hasard. Qui va gagner, qui va perdre sa vie, l'homme, puis l'animal ; qui va gagner, qui va perdre, au moins symboliquement, de l'argent. L'argent se substitue à la vie. La bourse ou la vie !

- Voilà qui nous ramène à la messe de l’Euromillion, le vendredi soir.

- Apparition, dans l'histoire, du jeu symbolique. Apparition de la Fortune, déesse romaine qui a le pied sur une roue et les yeux bandés. L'histoire peut enfin raconter comment cette origine religieuse verse, soudain, à propos de l'argent et des nombres, vers les sciences, en particulier, les mathématiques, puisqu'il s'agit de nombres. Vous parlez de millions, vous parlez de milliards, vous parlez d'euros, vous parlez de gagner ou de perdre, il s'agit toujours de nombres. En plein XVIIe siècle, voici plus de trois cents ans, Blaise Pascal invente la théorie des jeux. À la même époque, des mathématiciens géniaux, français, suisses et hollandais fondent la statistique, la théorie des grands nombres... sur lesquelles tout un commerce, toute une économie se constituent : les assurances, les banques, les rentes à vie, etc. Les assureurs gagnent toujours à ce jeu, selon la loi des grands nombres. Et maintenant, permettez que j'annonce aux auditeurs, le plus solennellement du monde, la plus pure des vérités : que les jeux les trompent. En effet, les organisateurs jouent contre eux et à coup sûr. Il est démontré, mathématiquement démontré, que tous les joueurs perdent toujours à n'importe quel jeu. Émile Borel, qui fut, autour des deux guerres mondiales, l'un des meilleurs spécialistes du calcul des probabilités, a même écrit un théorème, toujours valable, qui s'appelle « théorème de la ruine du joueur ». Il est absolument certain que vous allez perdre...

- C'est sans espoir.

- … je le répète : il est certain que vous allez perdre. Le calcul des probabilités montre que le joueur perd toujours et que l'organisateur gagne toujours. La banque et le casino gagnent toujours, et celui qui joue au casino - ou ailleurs - est absolument certain de perdre. Ce théorème mathématique démontre la ruine du joueur.

- Sauf un, de temps en temps.

- Ne répétez pas, je vous en supplie, cette publicité mensongère ; rétablissons au contraire la pure vérité, mathématiquement démontrée : l'absolue certitude de perdre. J'ai parlé, j'ai même chanté de religion ; j'ai parlé de sciences et de certitude ; maintenant je vais parler de politique. Dans l'organisation des jeux, l'État prélève un impôt important.

- Une grosse dîme, oui.

- L’État est donc absolument certain de gagner. Or, il est démontré, par les mêmes statistiques, que les riches ne jouent pas ainsi, car ils ne jouent qu'à des jeux plus sûrs, la banque, l'économie, la rente, la finance. Qui joue donc ? Les pauvres...

- Bien plus nombreux.

- En conséquence, on peut définir les jeux comme des impôts supplémentaires, quoique volontaires, prélevés sur les pauvres. Comme, aux jeux, on perd toujours, ils paient, en jouant parce qu'ils rêvent de gagner, de nouvelles taxes à de riches organisateurs et à l'État qui, tous deux, les trompent en gagnant toujours à ces mêmes jeux. Je pleure donc des larmes de sang qu'en France les gouvernements de gauche aient libéralisé les jeux et multiplié donc ces impôts qui écrasent les pauvres. Installés au pouvoir, ignorant le peuple et le méprisant de surcroît, les grands bourgeois de la gauche caviar décidèrent de multiplier les jeux et firent ainsi peser des impôts nouveaux sur les pauvres. Comprenez maintenant pourquoi l'histoire des jeux commence par le sacrifice humain ; immanquablement, elle y revient, par les canaux de la science et de la politique. Par les jeux la gauche a sacrifié les pauvres.

- C'était pour donner plus aux pauvres.

- Non, non, pour mieux les tuer.

Michel Serres avec Michel Polacco, « Petites Chroniques du dimanche soir » (2004-2005).

Petites Chroniques du dimanche soir

Chaque dimanche soir, les auditeurs de France info savourent le bonheur de reprendre goût à l'actualité. Chaque dimanche soir, pendant sept précieuses minutes, un penseur donne sens à quelques événements qui façonnent notre monde. Chaque dimanche soir, relancé par Michel Polacco, Michel Serres nous révèle le cœur palpitant de l'information. Dans ces 74 chroniques, le pittoresque n'exclue en rien la profondeur, l'humanisme fait la part belle à l'humour, l'émerveillement fait écho à la gravité. Que les deux compères s'intéressent aux héros de la téléréalité ou aux dieux du stade, reviennent sur la mort de Jean-Paul II ou des victimes anonymes du tsunami, discutent de la petite musique des ascenseurs ou du silence du toit du monde, des normes sociales ou de la survie de la planète... chaque sujet, éclairé de culture, met en lumière l'extraordinaire richesse de notre quotidien, en un joyeux pied de nez à la pensée unique.


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