Saturday, June 18, 2011

Une hérésie créatrice d'une civilisation de liberté



L'hérésie cathare fut bien plus qu'un phénomène de contestation religieuse. Elle suscita, en plein Moyen Age, une civilisation de liberté de pensée.

Les spécialistes ont le plus souvent analysé le catharisme comme une résurgence du manichéisme. Il faudrait alors préciser que le manichéisme fut également une gnose, et qu'il s'agit aussi, dans le cas du catharisme, d'une religion populaire. «Dieu est très bon. Or, dans le monde rien n'est bon. C'est donc qu'il n'a rien fait dans ce monde. » A la pensée d'un Dieu qui aurait créé mille âmes pour en sauver une et damner les autres, Pierre Garsias s'indignait et déclarait que s'il tenait ce Dieu-là entre ses mains, il le briserait, il le déchirerait avec ses ongles et ses dents. « Pour n'avoir pas été faites par Dieu, les choses visibles n'en existent pas moins par sa volonté et son consentement. » Les registres d'Inquisition fourmillent de déclarations de ce type faites par des gens du peuple.

Des libres-penseurs absolus avant l'heure

On connaît la tournure que prit la croisade contre les albigeois : des centaines de milliers de victimes, des bûchers, et l'invention de l'Inquisition, de sinistre mémoire. Ce fut une affreuse croisade menée par l’Église contre d'autres chrétiens. C'est que, dit-on, l'hérésie cathare fit vaciller Rome... Le catharisme fut un danger non seulement pour le pouvoir religieux, mais encore pour le type de société dont il était l'expression. Les cathares, en effet, refusaient la guerre et toute forme de violence, ils rejetaient le serment, et en particulier le serment d'allégeance, etc. - autrement dit, tout ce qui se trouvait à la base de la société féodale. On n'exagérerait peut-être pas en disant qu'ils furent des libres-penseurs absolus avant l'heure.

Le catharisme reste évidemment un phénomène religieux, mais la notion de libre examen se trouve en son cœur comme jamais il ne se trouva dans l'hérésie. « L'hérétique, rapporte un registre, ne faisait aucun cas du baptême romain : l'enfant ne promettait rien de lui-même. Un autre s'engageait pour lui... Mais chez nous [dit-il], quand un individu atteint l'âge de douze ans et même dix-huit de
préférence, lorsqu'il a l'intelligence du Bien et du Mal, s'il veut recevoir notre foi [il demande à être reçu dans l'assemblée des fidèles]. » la foi cathare ne saurait se dispenser de l'« intelligence du Bien et du Mal », c'est-à-dire de la prise de conscience.

Des anarchistes religieux

Avec les cathares, la déchirure introduite dans la foi par l'hérésie atteint donc un point où elle va presque basculer dans la liberté de conscience. Ce dépassement s'effectuera dans le protestantisme, mais ce dernier évacuera la question du mal telle que le manichéisme l'a posée...

Le catharisme était tellement riche de spiritualité inédite qu'il ne pouvait que donner naissance à de nouvelles valeurs. Sur le plan politique, il rejeta intensément le féodalisme. Et, plus encore, anticipant en cela les anarchistes (Bakounine, etc.), il contestait toute forme de pouvoir, qu'il eut tendance à prendre pour la raison d'être du mal. Satan, apprend-on, séduisit les anges en leur « promettant de leur donner pouvoir les uns sur les autres ». D'ailleurs, les cathares méprisaient les biens de ce monde et leur Église n'était pratiquement pas hiérarchisée. Quant à leur rituel, très simple, l'important était, pour eux, que passe l'esprit.

L'amour troubadour, nouvelle valeur

Le phénomène cathare ne se comprend que replacé dans le contexte. On l'amputerait si on ne tenait compte ni du mouvement des communes s'affranchissant de la Féodalité ni de la floraison des troubadours, qui « inventèrent » l'amour comme valeur sociale. S'il fallait souligner l'importance du combat communal en pays d'Oc, on pourrait évoquer le massacre de Béziers, resté dans toutes les mémoires, à cause du mot (vrai ? apocryphe ?) du légat du pape : « Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens. » Béziers fut choisie pour donner un exemple aux Occitans, car la ville était un symbole de liberté.

Les troubadours, on le sait, ont chanté l'« amour courtois ». On se tromperait grossièrement en traduisant : amour éthéré. Courtois veut dire civilisé ; et l'amour troubadour fut un érotisme à de rares exceptions près. Il s'agit donc d'un amour humain, charnel. Mais le plus remarquable fut que les troubadours créèrent l'amour comme valeur sociale essentielle. Les hommes et les femmes ne les avaient, certes, pas attendus pour s'aimer, mais jamais avant eux une société ne s'était reconnue dans l'amour. On peut même avancer l'idée que cette valeur civilisatrice se trouva avec quelques autres à la base de la création de l'Europe moderne.

Catharisme, mouvement communal, amour troubadour, les trois phénomènes sont indissociables. Cela ne signifie pas des rapports de cause à effet, comme dans les sociologies mécanistes, mais cela renvoie à un projet historique global dont les acteurs, comme tout acteur de l'histoire, n'étaient pas nécessairement conscients mais qu'ils exprimèrent selon leurs possibilités : hérésie sur le plan religieux, proximité pour la démocratie, magie pour l'amour. L'idéal du pays d'Oc fut de ne se devoir qu'à son humanité.

André Nataf, «Les libres-penseurs ».

Les libres-penseurs



La philosophie du catharisme :

Illustration :
Le siège de Carcassonne par les troupes de Simon de Montfort (bas-relief du XIIIe siècle, Carcassonne, église de Saint-Nazaire).




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