Thursday, March 10, 2011

La névrose religieuse



Bon nombre de sociologues ont été frappés par le caractère orgastique de plusieurs religions patriarcales. De même a-t-on pu établir que les religions patriarcales sont toujours politiquement réactionnaires. Elles servent toujours les intérêts de la couche dominante de chaque société de classes et empêchent dans la pratique l'élimination de la détresse des masses en la présentant comme voulue de Dieu et en consolant les fidèles par la perspective d'un meilleur au-delà.

Les recherches de l'économie sexuelle en matière de religion enrichissent nos connaissances en ajoutant aux problèmes traités trois autres :


1) Comment la représentation de Dieu, l'idéologie du péché et de la punition, produites sur le plan social et reproduites par le milieu familial, prennent-elles racine dans chaque individu ? En d'autres termes, sous l'effet de quelle contrainte ces représentations fondamentales, loin d'êtres ressenties comme un fardeau, sont-elles acceptées, parfois même recherchées avec une sorte de passion, maintenues et défendue: au prix des intérêts vitaux les plus élémentaires ?

2) A quel moment s'opère l'ancrage des représentations religieuses dans les hommes ?


3) Grâce à quelle énergie ce processus peut-il prendre place ?


Si l'on ne trouve pas réponse à ces trois questions, on peut bien procéder a l'interprétation sociologique et psychologique de la religion mais on ne peut changer, dans le concret, les structures humaines. Car si les sentiments religieux ne sont pas imposés a l'homme, mais accueillis et retenus dans ses structures, bien qu'ils soient contraires aux intérêts vitaux des individus, nous avons affaire à une modification énergétique de ces structures mêmes.


L'idée fondamentale de toutes les religions patriarcales est la négation du besoin sexuel. Cette règle ne comporte aucune exception, si l'on fait abstraction des religions primitives pro-sexuelles, qui fondaient en une unité le domaine religieux et le domaine sexuel. Lors du passage de l'organisation sociale fondée sur le droit naturel et le matriarcat à celle du patriarcat et de ce fait à la société de classe patriarcale, l'unité du culte religieux et du culte sexuel se brisa ; le culte religieux se dressa en adversaire du culte sexuel. Ainsi, le culte sexuel cessa d'exister pour faire place à l'anti-culture sexuelle des bordels, de la pornographie et des amours en cachette. On n'a pas besoin d'invoquer d'autres motivations pour affirmer qu'à l'instant même où l'unité de l'expérience sexuelle et de l'expérience religieuse était rompus pour faire place à son contraire, l'émotion religieuse devait devenir en même temps un succédané de l'acte de plaisir perdu, qui naguère avait trouvé l'approbation de la société. La puissance et la persévérance des religions ne s'explique que par cette contradiction interne de l'émotion religieuse qui est à la fois anti-sexualité et formation substitutive.


La structure émotionnelle de l'homme authentiquement religieux obéit pour l'essentiel à la description suivante : sur le plan biologique, il est soumis aux mêmes tensions sexuelles que tous le autres homme et êtres vivants. Mais l'assimilation des représentations religieuses anti-sexuelles et la peur acquise de la punition lui ont enlevé toute possibilité de tension et de satisfaction sexuelles naturelles. Il souffre donc d'un état de surexcitation physique chronique qu'il est obligé de tenir sans arrêt en échec. Le bonheur sur terre n'est pas seulement hors de son atteinte, il ne lui paraît pas même désirable. Comme il attend la récompense dans l'au-delà, il souffre, dans toutes les affaires terrestres, du sentiment de son inaptitude au bonheur. Comme il est un être vivant biologique qui ne saurait se passer de bonheur, de détente et de satisfaction, il se met en quête d'un bonheur imaginaire capable de lui procurer les tensions religieuses correspondant au prélude au plaisir, autrement dit, les courants et excitations végétatifs du corps. Il organisera donc avec ses coreligionnaires des manifestations et créera de institutions qui lui facilitent l'état d'excitation somatique tout en lui en dissimulant la vraie nature. Son organisme biologique construit donc un orgue dont les sonorités sont capables de provoquer de tels courants somatiques. L'obscurité mystique des églises augmente encore l'effet de la sur-sensibilisation à sa propre vie intérieure, aux accents d'un sermon, d'une chorale, etc., en accord avec elle.


En réalité, l'homme religieux est absolument incapable de se tirer d'affaire, puisqu'avec la répression de son énergie sexuelle il a perdu l'aptitude au bonheur et l'agressivité naturelle lui permettant de faire face aux difficultés de la vie. Son état d'impuissance totale l'incite à croire d'autant plus aux puissances surnaturelles chargées de le soutenir et de le protéger. Nous comprenons maintenant pourquoi il est capable, dans certaines situations, de faire preuve d'une puissance de conviction extraordinaire, d'un courage passif face à la mort. Il puise cette force dans l'amour de ses propres croyance religieuses, qui s'appuient sur des excitations somatiques à forte tonalité de plaisir. Il s'imagine que sa force lui vient de « Dieu ». Sa nostalgie de Dieu et son désir de Dieu représentent en réalité une nostalgie née de l'excitation sexuelle préludant au plaisir et qui demande à être apaisée. La Rédemption n'est rien d'autre, ne peut être rien d'autre que la libération des tensions corporelle insoutenables, qui ne peuvent être détectables que pour autant qu'elles vont de pair avec une union fantasmée avec Dieu, autrement dit avec la satisfaction et la détente. Le penchant des fanatiques religieux à l'automutilation, aux actes masochistes confirme notre démonstration. L'expérience clinique de l'économie sexuelle est capable de mettre en évidence que le désir d'être frappé ou de se fustiger découle du désir pulsionnel d'une détente exempte de culpabilité. Il n'existe aucune tension corporelle qui ne produise des fantasmes de flagellations ou de tourments subis, si la personne soumise à cette tension est incapable de provoquer elle-même la détente. C'est là l'origine de l'idéologie de souffrance passive typique de toutes les vraies religions.


L'impuissance de fait et la souffrance corporelle expliquent chez l'homme religieux le besoin de consolation, de soutien, d'appui extérieur, surtout contre les « mauvais instincts » de sa propre personne, contre le « péché de la chair ». Si des hommes religieux tombent, grâce à leurs représentations religieuses, dans un état d'excitation prononée, leur excitabilité végétative s'accroît avec l'excitation somatique, et ils éprouvent une sorte de satisfaction qui cependant n'entraîne pas de vraie détente corporelle. On sait que des prêtre malades ont déclaré pendant le traitement thérapeutique que le paroxysme de l'extase religieuse s'accompagne très souvent de spermatorrhées. La satisfaction orgastique normale est remplacée par un état d'excitation somatique général excluant le domaine génital, qui provoque, incidemment, des détentes partielles involontaires.


A l'origine, la sexualité représentait naturellement le bien, le beau, le bonheur, tout ce qui reliait l'homme à la nature universelle. Avec la dissociation des sentiments sexuels et religieux, la sexualité devait s'identifier au mal, a l'infernal, au diabolique.


J'ai essayé de montrer avant comment se forme la peur du plaisir, c'est-à-dire la peur de l'excitation sexuelle, et quelles sont les conséquences de cette peur. En résumé : les hommes qui ne sont pas capables de détente doivent ressentir à la longue l'excitation sexuelle comme pénible, pesante, destructive. L'excitation sexuelle est en effet destructive et pénible, quand la détente lui est refusée. Nous voyons ainsi que le concept religieux selon lequel la sexualité et une puissance destructive, diabolique, menant à la catastrophe finale, a sa source dans des processus somatiques. L'attitude face a la sexualité subit la même dissociation : les appréciations typiquement religieuses et morales telle que « bon » - « mauvais », « céleste » - « terrestre », « divin » - « diabolique » deviennent les symboles de la satisfaction sexuelle d'une part, de sa punition de l'autre.


Ainsi se trouve aussi écartée la nostalgie profonde de détente et de rédemption - d”une manière consciente - du péché - d"une manière inconsciente - de la tension sexuelle. Les états d'extase religieuse ne sont que des états d'excitation sexuelle inapaisable du système neuro-végétatif. L'excitation religieuse ne peut être ni comprise ni surmontée si l'on ne tient compte de la contradiction qui la détermine. Elle n'est pas seulement anti-sexuelle, elle est aussi, à un haut degré, sexuelle. Elle n'est pas seulement morale, mais profondément anti-naturelle, contraire à la santé au sens où l'entend l'économie sexuelle.


Aucune couche sociale n’est dans la même mesure sujette aux hystéries et aux perversions que les milieux de l’Église ascétique. On aurait tort d’en conclure qu’il faille traiter les hommes religieux comme des criminels pervers. Lorsqu’on s’entretient avec eux, on constate souvent qu’abstraction faite de leur refus de la sexualité, ils ont parfaitement conscience de leur état. Comme tous les hommes, l’homme religieux porte en lui deux personnalités distinctes : l’officielle et la privée. Sur le plan officiel, il considère la sexualité comme un péché, dans le privé il sait pertinemment qu’il ne peut se passer d’une formation substitutive. Beaucoup d’hommes religieux sont parfaitement accessibles au remède, proposé par l'économie sexuelle, à l’opposition entre l'excitation sexuelle et la morale. Ils comprennent fort bien – si on ne les rejette pas comme individus et que l’on sait gagner leur confiance - que ce qu’ils décrivent comme leur lien avec Dieu est en réalité leur adhésion réelle au processus universel de la nature, qu’ils sont une parcelle de la nature, qu’ils se sentent comme tous les humains un microcosme dans le macrocosme. Il faut leur concéder que leur conviction profonde repose sur quelque chose de concret, que ce qu’ils croient existe en vérité, à savoir le courant végétatif de leur corps et l’extase dans laquelle ils peuvent tomber. Le sentiment religieux est souvent authentique, notamment chez des hommes appartenant aux couches pauvres de la population. Il perd son authenticité lorsqu’il refuse ses origines et la satisfaction inconsciemment désirée, lorsqu’il tente de les dissimuler au Moi. C’est là l’origine de ce faux air de bonté qu’affectent souvent les prêtres et les hommes religieux.


Notre exposé est incomplet. Mais on peut en résumer les données fondamentales :


1) L’excitation religieuse est une excitation sexuelle végétative dissimulée.


2) Par la mystification de son excitation, l’homme religieux rejette sa sexualité.


3) L'extase religieuse est une compensation de l'excitation végétative orgastique.


4) L'extase religieuse n'apporte aucune détente sexuelle, mais dans la meilleure hypothèse une fatigue musculaire et psychique.


5) Le sentiment religieux est subjectivement authentique et fondé physiologiquement. .


6) La dénégation de la nature sexuelle de cette excitation aboutit à une insincérité caractérielle.


Wilhelm Reich, « La psychologie de masse du fascisme ».


L'irruption de la morale sexuelle
Etude des origines du caractère compulsif de la morale sexuelle


Cette étude sur l'irruption de la morale sexuelle compulsive dans la société fut écrite en 1931. Elle précédait donc La Psychologie de masse du fascisme et La Révolution sexuelle : c'était la première étape des efforts de Wilhelm Reich (1897-1957) pour tenter de résoudre le problème des névroses de masse. Partant de l'examen de la question cruciale des origines de la répression sexuelle, cette tentative d'explication historique des troubles et des névroses d'ordre sexuel se fonde sur les recherches ethnologiques de Morgan, Engels et surtout Malinowski. Les remarquables études de ce dernier sur la vie sexuelle et les coutumes des Trobriandais vinrent en effet confirmer les découvertes cliniques de Reich.


Wilhem Reich est né en 1897 en Ukraine. C'est en 1918 qu'il commence ses études de médecine. Très vite, il est amené à côtoyer l'univers psychanalytique de l'époque, et en arrive à rencontrer Freud. Il entamera des psychanalyses à différentes reprises, mais, ironie du sort, n'en terminera aucune (déménagements, décès...) Des tensions apparaissent alors dans sa relation avec Freud. Ce dernier tolère difficilement la politique marxiste et, de son côté, Reich n'admet pas la pulsion de mort développée par Freud... C'est à cette époque qu'il publie son ouvrage sur les caractères, partie intégrante du sujet : il s'agit pour Reich d'un ensemble de traits, d'habitudes et de façons de réagir que le sujet développe et répète au cours de son histoire, face à diverses situations. Chaque caractère possède une cuirasse psychique et le postulat de Reich, consiste à dire que la cuirasse psychique se retrouve dans le corps sous forme de tensions musculaires.


Il entre au parti communiste en 1928, et commence à développer des cliniques d'hygiène sexuelle pour les ouvriers. Après être exclu du parti en 1933, Reich vivra au Danemark, en Suède, et en Norvège, pays desquels il se fera expulser à chaque fois. Les Etats-Unis lui proposent alors un poste de professeur de Psychologie médicale à New York. Il arrive donc aux USA en 1939. C'est à partir de cette période qu'il va développer ses conceptions sur la sexualité. Pour lui, le corps possède 7 anneaux de tensions musculaires, reflets des tensions psychiques. L'idée est alors de relaxer et massez ces zones de tension afin de libérer l'énergie bloquée et de la laisser circuler librement dans le corps. Pour Reich, cette circulation de l'énergie provoque une sensation de bien-être extrême, proche de celle ressentie lors de l'orgasme. C'est pourquoi Reich nomme cette expérience : "l'expérience orgasmique".


Il travaillera quelque temps avec A. Lowen, dont il fût le maître, puis s'orientera ensuite vers des conceptions très ésotériques de l'énergie corporelle qu'il appellera "Orgone". Il fondera l'Orgone Institute en 1942 et tentera de mettre au point une machine capable de capter cet orgone... Dans un climat de Mac Cartisme, ses idées d'extrême gauche sont mal perçues. L'administration américaine pour les Drogues et l'Alimentation interdira sa machine et lui fera un procès. Reich se retrouve donc en prison et y mourra en 1957.

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