Thursday, June 16, 2011

La désobéissance civile



Nous sommes depuis longtemps sortis des moments fondateurs de la démocratie. Et l'histoire nous a appris que, pour l'immense majorité des formations nationales existantes, la liberté laissée à tout individu de rompre avec l'État qui le fait citoyen est un principe qui a rarement été respecté (on peut même se demander s'il était vraiment d'actualité à l'époque de Thoreau). On peut tout de même suggérer que la démocratie représentative en a retenu un petit élément : en instituant le suffrage universel et le pluralisme politique, elle fait reposer la légitimité d'un pouvoir sur l'expression d'un assentiment à la forme de gouvernement qu'une collectivité se donne (dans le cas de la formation du fédéralisme américain) ou accepte (dans le cas des populations regroupées par association ou conquête). Dans le système représentatif, la voix singulière du citoyen a un lieu désigné pour s'exprimer : les urnes. Et ce n'est que lorsque ce mode d'expression lui semble devenu inapproprié qu'il peut en venir à se servir d'autres moyens pour la faire entendre. Il peut alors lui arriver de retrouver les chemins de la désobéissance civile, qui ne sont pas ceux de la défiance ou du rejet du politique. Au contraire serait-on tenté de dire : la désobéissance vient rappeler l'activité politique à une exigence d'authenticité à laquelle elle a cessé de satisfaire. […]

« Lives of quiet desperation »

La désobéissance n'est pas une mise en cause du contrat social, mais sa réinterprétation. C'est parce que sa société nie l'égalité des droits (1) que prône sa propre constitution que Thoreau revendique le droit de se retirer de/dans cette société. Son installation provisoire à Walden est une protestation contre la vie que mènent les autres hommes (« a life of quiet desperation »), contre sa société telle qu'elle existe. Emerson et Thoreau refusent la société de leur temps pour les mêmes raisons que l'Amérique a voulu l'indépendance, et revendiqué les droits que sont la liberté, l'égalité, la recherche du bonheur. Ils prennent à la lettre la Déclaration d'indépendance : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer et de l'abolir, et d'établir un nouveau gouvernement. » [...]

Thoreau dans La Désobéissance civile déclare : « Je souhaite refuser de faire allégeance à l'État, m'en retirer de manière effective. » Le retrait n'est pas le retrait métaphorique de l'intellectuel qui se place au-dessus des conflits, hors de l'institution, mais le refus de l'allégeance. Si l'État refuse de dissoudre son union avec, le propriétaire d'esclaves, alors « que chaque habitant de l’État dissolve son union avec lui (l'État) ». « Je ne peux reconnaître ce gouvernement pour mien, puisque c'est aussi celui de l'esclave », dit Emerson. Si j'accepte la société, la reconnais comme mienne, je suis esclave, nous le sommes tous, même nous habitants du Nord des États-Unis. Je me demande parfois comment il se peut que nous soyons assez frivoles, si j'ose dire, pour prêter attention à cette forme grossière de servitude appelée l'esclavage nègre, tant il est de fins et rusés maîtres pour réduire en esclavage le Nord et le Sud à la fois. »

Thoreau et Emerson se révoltent contre l’État non pas pour défendre – à la manière du communautarisme - les droits de certaines catégories. Ceux qu'ils défendent, Indiens et esclaves, n'ont même pas de droits (ils n'ont pas de voix dans leur histoire, dit S. Cavell). Plutôt que de revendiquer à leur place, et de les maintenir dans le silence, ils préfèrent revendiquer les seuls droits qu'ils puissent défendre, les leurs. Leur droit d'avoir un gouvernement qui parle et agit en leur nom, qu'ils reconnaissent, à qui ils donnent leur consentement. Je dois consentir à mon gouvernement, c'est-à-dire, considérer qu'il parle en mon nom, bref, lui donner ma voix.

Albert Ogien et Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ?

(1) De nos jours, les gouvernements appliquent une politique profondément inégalitaire : « d'une part la concentration des richesses et des moyens de production dans les mains d'un petit nombre, d'autre part la multitude des prolétaires laissée dans l'indigence et subissant un joug presque servile». (Bouddhanar :http://bouddhanar.blogspot.com/2011/05/le-liberalisme-economique-la-religion.html )


Pourquoi désobéir en démocratie ?

Les raisons de se révolter ne manquent pas. Mais on ne se révolte pas n'importe comment : en démocratie, s'engager dans un combat contre l'injustice, l'inégalité ou la domination est un geste qui doit s'exprimer sous une forme d'action politique acceptable. Parmi ces formes se trouve la désobéissance civile qui consiste, pour le citoyen, à refuser. de façon non violente, collective et publique, de remplir une obligation légale ou réglementaire parce qu'il la juge indigne ou illégitime, et parce qu'il ne s'y reconnaît pas. Cette forme d'action est souvent considérée avec méfiance : pour certains, elle ne serait que la réaction sans lendemain d'une conscience froissée puisqu'elle n'est pas articulée à un projet de changement politique ; pour d'autres, à l'inverse, elle mettrait la démocratie en danger en rendant légitime un type d'action dont l'objet pourrait être d'en finir avec l'état de droit. Ce livre original, écrit par un sociologue et une philosophe, analyse le sens politique de la désobéissance, en l'articulant à un examen approfondi des actes de désobéissance civile qui prolifèrent dans la France d'aujourd'hui - à l'école, à l'hôpital, à l'université, dans des entreprises, etc. Il montre comment ces actes s'ancrent avant tout dans un refus de la logique du résultat et de la performance qui s'impose désormais comme un mode de gouvernement. A la dépossession qui le menace - dépossession de son métier, de sa langue, de sa voix -, le citoyen ne peut alors répondre que par la désobéissance, dont le sens politique doit être pensé.


Pourquoi désobéir en démocratie ?


Albert Ogrien est sociologue, directeur de recherches au CNRS et enseignant à l'EHESS. Il est notamment l'auteur de "L'Esprit gestionnaire" (EHESS, 1995), "Les Règles de la pratique sociologique" (PUF 2007) et "Les Formes sociales de la pensée" (Armand Colin, 2007).

Sandra Laugier est professeur de philosophie à l'université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, membre du CURAPP. Elle est l'auteur de "Les Sens de l'usage" (Vrin, 2009). "Le Souci des autres" (avec P Paperman, EHESS, 2005), "Ethique, littérature, vie humaine" (PUF, 2006), "Une autre pensée politique américaine" (Michel Houdiard. 2004).

Télécharger gratuitement « La désobéissance civile », livre qui influença grandement Gandhi :


Illustration :

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