Thursday, November 01, 2012

Halloween et les entités de l'invisible




Autour de mon domicile, entre Auvergne et Limousin, les fêtes chrétiennes publiques sont toutes abandonnées à l'exception de Carnaval (du latin médiéval, « carnelevare », « sans viande », fête de défoulement et de bombance qui marque le début du carême chrétien de 40 jours précédant Pâques).

Halloween, fête païenne en l'honneur de Samhain, dieu celte de la mort qui revient dans le monde des vivants avec son cortège d'esprits, connaît un réel succès auprès des enfants d'Auvergne, du Limousin et d'ailleurs. Succès qui agace les autorités religieuses. Il y a deux jours, l’Église polonaise a condamné Halloween qui est, dit-elle sur son site internet, « le fruit de la propagation de l'occultisme et de la magie ».

Les enfants qui se déguisent en êtres surnaturels durant Halloween n'auront pas de mal à trouver des informations sur les créatures de l'invisible dans de nombreux textes. L'exaltation de l'imagination enfantine durant Halloween et la lecture de livres, comme Le Comte de Gabalis ou entretiens sur les sciences secrètes, pourraient favoriser des vocations d'occultistes ou d'écrivain. Gérard de Nerval avait probablement lu le livre ainsi que d'autres ouvrages de la bibliothèque de son grand-oncle (Antoine Boucher) qui touchaient aux sciences secrètes. L'enfant Gérard y puisait à pleines mains les mystères de l’Égypte, les enseignements alchimiques, les opuscules de la Rose-Croix, et les textes sacrés de l'Orient.

Plus près de nous, Joanne Rowling, qui est devenue célèbre et très riche en écrivant les aventures d'Harry Potter, a certainement dans sa bibliothèque Le Comte de Gabalis. Dans ce livre, un initié, le comte de Gabalis, fait des révélations à l'abbé Montfaucon de Villars qui s'empressa de les publier en 1670. Mais on ne dévoile pas impunément les mystères des sectes occultes : pour l'avoir oublié, l'abbé fut trouvé assassiné, en 1695, sur la route de Lyon.

Sur la mort mystérieuse de l'abbé, Hubert Juin écrit : « Les assassins présumés sont : des sylphes irrités, une salamandre jalouse, un évêque courroucé, des rosicruciens en colère ; ou bien alors, pour tout de bon, des assassins, des détrousseurs, des bandits de grands chemins (il paraît que cela s'est vu, parfois, dans le cours de l'Histoire)... »

Les entités invisibles selon le comte de Gabalis :

"Quand vous serez enrôlé parmi les Enfants des Philosophes, et que vos yeux seront fortifiés par l'usage de la très sainte médecine, vous découvrirez d'abord que les éléments sont habités par des créatures très parfaites, dont le péché du malheureux Adam a ôté la connaissance et le commerce à sa trop malheureuse postérité. Cet espace immense qui est entre la terre et les cieux a des habitants bien plus nobles que les oiseaux et les moucherons; ces mers si vastes ont bien d'autres hôtes que les dauphins et les baleines ; la profondeur de la terre n'est pas pour les taupes seules ; et l'élément du feu plus noble que les trois autres, n'a pas été fait pour demeurer inutile et vide.

L'air est plein d'une innombrable multitude de peuples de figure humaine, un peu fiers en apparence mais dociles en effet : grands amateurs des sciences subtiles, officieux aux Sages, et ennemis des fous et des ignorants. Leurs femmes et leurs filles sont des beautés mâles, telles qu'on dépeint les amazones.

Comment, monsieur, m'écriai-je, est-ce que vous voulez me dire que ces lutins-là sont mariés ?

Ne vous gendarmez pas, mon fils, pour si peu de chose, répliqua-t-il. Croyez que tout ce que je vous dis est solide et vrai ; ce ne sont ici que les éléments de l'ancienne Cabale, et il ne tiendra qu'à vous de le justifier par vos propres yeux : mais recevez avec un esprit docile la lumière que Dieu vous envoie par mon entremise. Oubliez tout ce que vous pouvez avoir ouï sur ces matières dans les écoles des ignorants ou vous auriez le déplaisir, quand vous seriez convaincu par l'expérience, d'être obligé d'avouer que vous vous êtes opiniâtré mal à propos.

Écoutez donc jusqu'à la fin, et sachez que les mers et les fleuves sont habités de même que l'air ; les anciens Sages ont nommé Ondins, ou Nymphes, cette espèce de peuples. Ils sont peu de mâles, et les femmes y sont en grand nombre; leur beauté est extrême, et les filles des hommes n'ont rien de comparable.

La terre est remplie presque jusqu'au centre des Gnomes, gens de petite stature, gardiens des trésors, des minières, et des pierreries. Ceux-ci sont ingénieux, amis de l'homme, et faciles à commander. Ils fournissent aux Enfants des Sages tout l'argent qui leur est nécessaire, et ne demandent guère, pour prix de leur service, que la gloire d'être commandés. Les Gnomides, leurs femmes, sont petites, mais fort agréables, et leur habit est fort curieux.

Quant aux Salamandres, habitants enflammés de la région du feu, ils servent aux Philosophes : mais ils ne recherchent pas avec empressement leur compagnie ; et leurs filles et leurs femmes se font voir rarement.

Elles ont raison, interrompis-je, et je les tiens quittes de leur apparition.

Pourquoi ? dit le comte.

Pourquoi, monsieur, repris-je, et qu'ai-je affaire de converser avec une si laide bête que la Salamandre mâle ou femelle ?

Vous avez tort, répliqua-t-il, c'est l'idée qu'en ont les peintres et les sculpteurs ignorants ; les femmes des Salamandres sont belles, et plus belles même que toutes les autres puisqu'elles sont d'un élément plus pur. Je ne vous en parlais pas, et je passais succinctement la description de ces peuples, parce que vous les verrez vous-même à loisir et facilement si vous en avez la curiosité. Vous verrez leurs habits, leurs vivres, leurs mœurs, leur police, leurs lois admirables. Vous serez charmé de la beauté de leur esprit encore plus que de celle de leur corps : mais vous ne pourrez vous empêcher de plaindre ces misérables, quand ils vous diront que leur âme est mortelle, et qu'ils n'ont point d'espérance en la jouissance éternelle de l’Être suprême qu'ils connaissent et qu'ils adorent religieusement. Ils vous diront, qu'étant composés des plus pures parties de l'élément qu'ils habitent, et n'ayant point en eux de qualités contraires, puisqu'ils ne sont faits que d'un élément, ils ne meurent qu'après plusieurs siècles : mais qu'est-ce que le temps au prix de l'éternité ? Il faudra rentrer éternellement dans le néant. Cette pensée les afflige fort, et nous avons bien de la peine à les en consoler.

Nos Pères les Philosophes parlant à Dieu face à face se plaignirent à lui du malheur de ces peuples : et Dieu, de qui la miséricorde est sans bornes, leur révéla qu'il n'était pas impossible de trouver du remède à ce mal. Il leur inspira que de même que l'homme, par l'alliance qu'il a contractée avec Dieu, a été fait participant de la Divinité : les Sylphes, les Gnomes, les Nymphes et les Salamandres, par l'alliance qu'ils peuvent contracter avec l'homme, peuvent être faits participants de l'immortalité. Ainsi une Nymphe ou une Sylphide devient immortelle et capable de la béatitude à laquelle nous aspirons, quand elle est assez heureuse pour se marier à un Sage ; et un Gnome ou un Sylphe cesse d'être mortel du moment qu'il épouse une de nos filles."

Montfaucon de Villars


Le Comte de Gabalis
ou
entretiens sur les sciences secrètes


Les révélations du Comte de Gabalis stupéfient le narrateur : tout ce qu’on rapportait à l’action des démons n’est, en réalité, que l’effet innocent d’esprits élémentaires, qui peuplent les quatre éléments. Étrange idée de Paracelse, reprise dans un registre parodique savoureux. Marquant la véritable entrée de Paracelse dans la littérature française, cet ouvrage est résolument dirigé contre les « sciences secrètes » au nom du sens commun. Il s’inscrit ainsi dans le processus de déclin progressif de la magie, de l’astrologie et de l’alchimie en France à partir du troisième tiers du XVIIe siècle. Son optique est aussi de nature résolument libertine : l’ouvrage vise en effet à ruiner la croyance à l’action du Démon. C’était déjà le programme de l’Apologie des grands hommes accusez de magie de Gabriel Naudé. Mais l’abbé de Villars va employer pour cela une arme plus terrible que l’érudition du bibliothécaire de Mazarin : il recourt au dialogue d’idées tel qu’il a été mis au point par Pascal dans Les Provinciales. Muni de cet art de l’ironie dévastatrice, Montfaucon de Villars, porté par l’essor du cartésianisme, dispose de tous les moyens nécessaires pour transformer la figure théologique du Démon en objet de fantaisie littéraire, parvenant ainsi à peupler la littérature de sylphes, de salamandres, d’ondines et de gnomes tout inoffensifs et à y promouvoir l’image d’un démon impuissant à perpétrer le mal.


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